CHAPITRE II .V
cohabitent avec elle la Hongrie. Quant aux pays héréditaires des Habsbourg, leur approbation s'escomptait en toute sécurité d'avance, car la moindre liberté accordée au peuple y était un don magnanime de la couronne, seule source du droit à leur égard.
Le résultat de ces appréciations bien intentionnées, mais aux trois quarts erronées, fut le diplôme paru le 20 octobre 18G0 et destiné à livrer, contre la Constitution hongroise, un assaut plus formidable que celui qu'avait livré l'absolutisme. Car s'il donnait, d'une part, un témoignage irrécusable du bon vouloir de François-Joseph, lui gagnant les sympathies et 1 estime des libéraux de tous les pays, de l'autre il mettait les Hongrois dans une très fausse position. En se montrant satisfaits, ils vendaient leurs droits pour le plat de lentilles d'Esaii; en persistant dans leurs exigences, ils se rendaient odieux aux yeux du monde civilisé.
Pour celui-ci, la publication du diplôme pouvait Facilement avoir la signification d'un grand événement historique. G était la capitulation des Habsbourg, considérés comme les véritables représentants de la féodalité, devant l'esprit moderne. Ils consentaient, dans les quatre chapitres du document, à partager leur pouvoir avec leurs peuples, à admettre, à côté du droit divin, l'existence du droit de l'homme, à renoncer au système médiéval, qui permet au souverain de disposer librement du sang et de la fortune de ses sujets. Dorénavant il v aura des Diètes provinciales et un a Reichsrath ;> , Conseil de l'Empire, composé de leurs délégués, et ce sera avec le concours de ces derniers que l'empereur procédera à la législation, au changement ou à l'abrogation des lois existantes ; c'est à eux qu'incombera le soin de voter les impôts et le contingent militaire, de régler les affaires concernant la monnaie, la douane, le commerce, etc., en réservant celles d'une importance moindre, d'une portée locale, pour les délibérations des Diètes, y compris celles de la Hongrie, de la Transylvanie et de la Croatie.
Ces dispositions eurent naturellement la dislocation de tout le ministère pour corollaire. En guise de récompense, Tempe-
reur nomma le comte Széchen ministre sans portefeuille, tandis qu'à la tête de la chancellerie hongroise rétablie, il plaça le baron Nicolas Vay; celle de la Transylvanie, également réorganisée, échut au baron François Kemény. Le comte Georges Apponyi obtint la dignité de Judex cinnœ, empruntée à la Constitution hongroise, dans les attributions de qui se trouvaient réunis celles d'un ministre de la justice et d'un président de la Cour de cassation.
Si on avait pris cette attitude à l'égard de la Hongrie dix ans auparavant, son succès eût été plus que probable, au plus grand détriment de l'avenir du pays. Après la guerre d'Italie et l'échec de l'absolutisme, elle ne semblait plus être au contraire qu'un aveu d'impuissance, encourageant les Hongrois à croire à la victoire finale de leur cause. Dès ce moment, on vit déployer dans le Pesii Naplo^ le journal hongrois le plus important d'alors, le drapeau des lois de 1848. Son rédacteur en chef, le baron Sigismond Kemény, affirma hautement que, « puisqu'on les avait arrosées avec tant de sang, elles possédaient la vertu de combattre les effets du diplôme d'octobre » (1). On considéra cette appréciation comme très symptomatique, car l'amitié de François Deàk pour Kemény était notoire. On comprit donc que c'était aussi en réalité l'opinion du premier. Il la souligna encore en refusant de prendre part à la conférence présidée par le prince primat, dans laquelle on devait décider quelle serait la loi électorale d'après laquelle on ferait les élections pour la Diète future. Selon son avis, poser cette question était déjà une illégalité, car les lois de 1848, votées régulièrement par les deux Chambres et sanctionnées par Ferdinand V, étaient toujours en vigueur. Les conférences convoquées pour la Hongrie à EszLergom (le 18 décembre 1860), et pour la Transylvanie à Gyulafeliérvâr (les 11 et 12 lévrier 1861), où ce fut le baron François Kemény qui présida, se rangèrent àson opinion, en proposant aux deux chanceliers l'application de l'article 5 desdites lois.
Se rendant compte de l'influence croissante de François
(1) Urmossy Lajos, Tizenhét év Erdély turte'iietébôl. V. I, p, 2'*0.