CHAPITRE II
Deâk, l'empereur exprima à ce moment le désir de le connaître. Leur rencontre eut lieu dans les premiers jours de janvier 1801, et quoique le résultat immédiat de leur conversation assez longue lût nul, ils en emportèrent des impressions favorables qui devaient, plus tard, certainement influer sur la marche des événements. D'ailleurs, eussent-ils été complètement d'accord, l'œuvre de réconciliation entre François- Joseph et les Hongrois, le compromis entre l'Autriche et la Hongrie ne s'en fussent pas trouvés plus avancés. Car les protagonistes de la centralisation ne se considérèrent pas encore vaincus et se sentirent d'autant plus sûrs de leur triomphe, qu'ils crurent découvrir dans le chevalier de Schmerling, l'ancien membre du cabinet Schwarzenberg, leur champion invincible, tant à cause de son grand savoir de juriste qu'à cause de sa réputation d'honnête homme et de son libéralisme réel quoique un peu doctrinaire. Nommé ministre d'État en décembre 1800, il publia son programme à la veille de Noël, en annonçant sa ferme volonté de ])ersister dans la poursuite de son idéal, le constitutionnalismc. A l'égard de la Hongrie, il voulut se montrer prévenant aussi : sur sa proposition, l'empereur supprima la Vayvodie serbe et le Banat, dont les territoires furent restitués à la mère-patrie (le 27 décembre 1860). C'était, en un mot, l'entrée en scène à Vienne des centralistes libéraux, aussi remplis de bonnes intentions que dépourvus de sens pratique, aussi résolus à introduire en Autriche le régime parlementaire qu'à le supprimer en Hongrie, non pas par irrévérence, mais par la fausse application du principe : Salus repiihlicœ suprema les esto. Grâce au bienveillant accueil qu'ils trouvèrent auprès de l'empereur, aux yeux de qui ils se firent valoir comme défenseurs déterminés de l'unité de la Monarchie, leurs tendances revêtirent en quelques semaines une forme définitive, immuable. Le 20 lévrier 1801, on publia des lettres patentes, destinées au dévelop|)ement de l'esprit du diplôme d'octobre. Elles portèrent le nombre des membres du » Reichsrath » à 343, dont 120 envoyés par les diètes des pays de la couronne de saint Etienne : exactement 85 par la Hongrie proprement dite, 20 par la Transylvanie
et 9 par la Croatie. D'après leurs dispositions, le « Reichsrath » était « restreint " quand il ne s'occupait que des affaires des pays héréditaires, ou " élargi » quand les membres hongrois, transylvaniens et croates y prenaient part aussi, pour discuter les affaires concernant la Monarchie tout entière. L'élection des membres revenait aux Diètes et Schmerling obtint pour eux le droit d'initiative ainsi que la publicité de leurs séances.
Ébloui par la libéralité politique de François-Joseph, l'Occident ne savait lui décerner assez d'éloges. Les journaux y improvisèrent Schmerling « grand homme » aussi, et en France, pour taquiner le gouvernement impérial, on réclama « la liberté comme en Autriche » !
Il n'est pas sans intérêt de savoir que, déjà à moitié dément, Bartholomé de Szemere, l'ancien ministre de Kossuth après la déclaration de la déchéance des Habsbourg, et habitant, à cette époque, Paris en exilé, trouva le diplôme d'octobre acceptable et en fit l'éloge dans le journal La Presse.
En face de cette transformation plus superficielle que réellement profonde du système gouvernemental autrichien, l'attitude de la Hongrie était toute tracée. A son point de vue, il ne s'agissait pas d'obtenir des concessions, fussent-elles les plus avantageuses, comme par exemple la possibilité de jouer un rôle prépondérant au « Reichsrath », — la nature de ses aspirations excluant toute espèce de marchandage, puisqu'elle voulait rentrer simplement en possession de sa Constitution. Désir légitime et nullement factieux, vu les dispositions de cette dernière, garantissant la couronne de saint Etienne aux Habsbourg; désir d'autant plus sérieux, que la réconciliation avec François-Joseph devenait une chose admise par la « Direction nationale » elle-même, auquel un avis envoyé en plusieurs milliers d'exemplaires en Hongrie, fit allusion comme à un pis aller « au cas où la fatalité l'exigerait " .