‹ La Hongrie moderne de 1849 à 1901; étude historiqueChapitre 30 sur 168 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

mation — contre qui François Deâk avait pou de chances de réussir, avec son pro{jramme basé sur la légalité, impropre à contenter les aspirations d'un patriotisme exaspéré, d'un besoin d'indépendance toujours croissant. Aussi, les élections législatives pour la Diète de Bude devant être ouvertes le 2 avril, donnèrent-elles la majorité à la gauche et firent-elles craindre des complications, mettant dans leur tort les Hongrois. Or, quand un peuple, pour appuyer ses revendications, n'a pas une armée bien équipée et imposante, il faut qu'on ne puisse rien lui reprocher, et qu'il soit inattaquable sur le terrain du droit.

Ce fut celui-là que Deâk choisit pour plaider la cause de son pays. Faisant taire son cœur ulcéré par le souvenir de tant d'iniquités commises, détournant ses regards des mirages d'un secours étranger problématique, il s'y établit avec l'assurance que donnent une conviction éclairée, le savoir profond et le désir inné de ne penser qu'au bien public, de s'oublier au profit de tous. Car il était sur, sinon de la perfection, du moins de la perfectibilité de la Constitution de 1848, et qu'il n'y avait aucune raison historique ou juridique pour l'abandonner; de plus, étant seul au monde, il pouvait se sacrifier plus qu'un autre pour le salut de la patrie et le bonheur de ses concitoyens.

De fait, la convocation de la Diète de Bude étant déjà une illégalité, puisque d'après la loi de 1848 elle ne pouvait se réunir qu'à Pesth, la lutte des deux partis éclata dès l'ouverture de la session. Pour écouter le discours du trône, lu par le comte Apponyi, enjoignant à la Diète d'envoyer ses représentants au « Reichsrath » et de préparer le couronnement de l'empereur comme roi de Hongrie, il aurait fallu monter au château de Bude, sur lequel flottait le drapeau impérial, et la gauche se refusa nettement à cette démarche. Deâk y alla, car il considéra ce déplacement comme un acte de courtoisie envers le souverain, les séances des deux Chambres ayant lieu à Pesth quand même. S'il fit cette concession de forme, il y eut tellement peu de divergence, quant au fond, entre son point de vue et celui de la gauche, qu'elle accepta sans difficulté, dans ses réunions préparatoires, son projet de réponse

au discours du trône, en ajoutant toutefois qu'elle aurait voulu lui donner la forme d'une « résolution » publiée par tous les journaux, car il n'y avait pas de ministère hongrois responsable pour présenter une « adresse n au souverain, lequel, n'étant pas couronné, n'était d'ailleurs en réalité qu'un héritier présomptif.

C'était donc sur cette question de forme que devaient se mesurer les deux parties après la vérification des pouvoirs et après la mort du président de la Chambre basse, Adam Paloczy, survenue à la fin d'avril. Son successeur, Coloman Ghyczy, ne fixa en conséquence le commencement des débats que pour le 8 mai, cédant au vœu du comte Teleki, qui n'avait pas encore son discours terminé, non pas par paresse, mais par suite de ses hésitations. En sa qualité d'ancien membre de la «Direction nationale » , il comprenait parfaitement combien il était décevant de compter sur une intervention étrangère; partant de là, il approuvait complètement la politique de Deâk. Mais cette approbation ne pouvait pas être publique, car il fallait démontrer qu'il ne s'était pas mis bénévolement dans les griffes de la police autrichienne. D'autre part, on lui fit aussi la réflexion qu'il ne se rappelait pas assez de sa parole donnée à l'empereur, tandis que, dans son for intérieur, il redoutait le triomphe du parti avancé, dont il était devenu involontairement le chef.

Pour sortir d'une situation aussi inextricable, il aurait fallu qu'il eût un caractère fortement trempé. Malheureusement, affaibli par sa nervosité extrême, il se laissa envahir au contraire par le découragement, auquel il ne put se soustraire que par le suicide. Quelques heures avant l'ouverture de la séance où il devait parler contre le projet d'adresse de Deâk, on le trouva la tête trouée par une balle de pistolet (1).

En raison des conséquences graves de cet événement tragique, il est impossible de ne pas voir dans Teleki l'holocauste

(1) On envoya son drap mortuaire, en souvenir, au prince Jérôme-Napoléon, qui avait l)caucoup d'amitié pour lui. Ce fut Edouard Simon, à ce moment-là correspondant pesthois du journal parisien le Constitutionnel, et plus tard directeur du Mémorial diplomatique, qui se chargea de la commission.

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