CHAPITRE II
les traits principaux de la politique que je désire suivre. Plusieurs trouveront qu'elle n'est pas assez hardie, qu'elle est plutôt celle de la pusillanimité.
« Oui, messieurs! cette politique n'est pas celle de la témérité qui veut tout oser, mais celle de la circonspection; elle n'est pas craintive, mais elle est taillée pour nos forces, elle est conforme à notre situation. Sur le champ de bataille, sur le terrain de l'action, hi témérité est souvent nécessaire, parce qu'elle décuple les forces et elle assure ainsi le succès. Mais au sein d'une Assemblée, je préfère la circonspection doublée de fermeté...
« Il n'y a de peureux ou même de couard que celui qui ne pense qu'à sa propre personne, quand il s'agit du sort de son pays; celui, au contraire, messieurs, qui ne craint rien pour lui-même, craignant tout pour la patrie, qui est circonspect, non pas à cause de ses propres intérêts, mais pour ceux de la patrie, n'est ni l'un, ni l'autre.
« Disposer de notre avenir nous est permis, et si nous l'exposons, il n'y a que nous-mêmes qui courons le risque du hasard. Mais s'il s'agit du sort des autres qui nous est confié, s'il s'agit du sort de la patrie, que nous estimons plus cher que notre propre vie, il faut que nous le protégions contre tous les dangers, que nous le gardions avec les précautions de l'amour; nous devons tout risquer pour la patrie, tandis que ce serait un véritable crime de lui faire courir le risque du moindre échec.
« Je sais combien le calice de nos souffrances imméritées a été rempli par nos ennemis pendant ces dernières tristes années. Je sais bien qu'il nous serait agréable de laisser libre cours aux flots si longtemps refoulés de nos douleurs, et je me rends parfaitement compte qu'étant excités par un ressentiment motivé, nous ne soyons pas suffisamment en état d'envisager avec sang-froid les dommages et les dangers qui pourraient résulter de cette excitation. J'éprouve aussi moi-même tout ce qu'un Hongrois éprouve en face de ceux à qui l'on doit tant de morts, tant de ruines et tant de malheurs dans ce pays. Mais je sens également, dans mon for intérieur, la force à l'aide de laquelle je sais mieux aimer ma patrie que haïr
nos ennemis, et qui me fait refouler dans mon cœur les amertumes, au lieu de m'entraîner à une attitude pouvant nuire à l'avenir de mon pays.
... «(Je respecte beaucoup la puissance de l'opinion publique et je sais qu'elle est capable de nous porter au.x nues ou de nous anéantir. Mais je sais aussi que dans les époques troublées, il est souvent très difficile de discerner quelle est l'opinion publique véritable, car chacun considère comme telle sa propre opinion, et j'ai même constaté que la vraie opinion publique n'est pas toujours celle qui parle le plus haut.
« Mais j'ai un fidèle ami dont le jugement m'est plus précieux que celui de l'opinion publique, car avec lui je ne marchande jamais, je juge ses conseils comme des arrêts et je considérerais son mécontentement comme la plus grande calamité; or, ce fidèle ami, c'est ma conscience!
« Ce sont ses conseils que j'écoute en ce moment, en exposant mes convictions aussi ouvertement, délibérément et sans réticence. Que la Chambre juge selon son appréciation : pour moi il s'agissait de remplir un devoir!
" Maintenant il ne me reste qu'à vous soumettre le projet d' « adresse » proposé par moi, ce que je fais séance tenante."
Prononcé simplement, mais avec la gravité qui convient à un instant aussi solennel, ce discours eut une influence décisive sur la marche des événements. Ce fut le 16 mai que la Chambre inaugura la discussion générale sur le projet par un discours de M. Coloman de Tisza, devenu le chef de la gauche, non seulement parce qu'il était le cousin germain de l'infortuné comte Teleki, mais aussi à cause de 1 autorité que son savoir et ses aptitudes d'homme d'État lui avaient acquise auprès des membres de son parti, depuis le commencement de la Diète. Parmi les noms des orateurs ayant pris part à la discussion, — 39 en faveur de l'adresse et 51 en faveur de la « résolution » , — on voit figurer le personnel gouvernemental presque tout entier de la future Hongrie constitutionnelle.
Le vote eut lieu le 5 juin et la proposition de Deâk en sortit victorieuse avec une majorité de 3 voix, c'est-à-dire qu'elle obtint 155 voix contre 152, ayant été légèrement modifiée par