CHAPITRE H
Dans le court espace de quinze jours — du 23 juillet au 7 août — il écrivit sa seconde » adresse > , dont la longueur décèle naturellement chez son auteur une certaine hâte, le style un certain laisser-aller, mais dans laquelle on sent la pulsation d'un cœur de patriote prêta se sacrifier pour son pays, l'efFort suprême d'un grand esprit pour exposer ses arguments les plus convaincants, les angoisses d'une âme généreuse et noble, désireuse d'éviter à l'humanité la perpétration d'une iniquité flagrante. Dans ce document, ce n'est plus le sujet qui parle au souverain, quoique le langage de Deâk soit toujours respectueux, mais le droit séculaire de la Hongrie incarné dans une individualité digne de figurer parmi les prophètes, le génie d'une nation défendant son existence par la plume du plus dévoué de ses enfants.
Après avoir réfuté en avocat historien consommé toutes les vaines arguties du rescrit au sujet de la Pragmatique sanction, après avoir vidé son carquois formidable de polémiste contre les interprétations erronées de Schmerling concernant l'indépendance politique absolue de la Hongrie, Deâk y repoussa énergiquement toute idée de transaction pouvant faire supposer la moindre concession accordée au détriment de la Constitution hongroise, et n'admit que l'union personnelle dans le sens de la Pragmatique sanction, il proclama qu'aux yeux de la Diète, toutes les lois créées par le .' Reichsrath » et se rapportant à la Hongrie, l'administration politique et financière imposée par le gouvernement actuel, les impôts décrétés et perçus seront illégaux, inconstitutionnels et arbitraires et qu'elle ne procédera pas à la préparation du diplôme inaugural, tant que la Transylvanie, la Croatie, Fiume et les Confins militaires n'auront pas reçu d'invitation pour envoyer leurs représentants dans son enceinte, et conséquemment que la législature hongroise tiendra ferme pour les lois de 1848, votées par les Chambres et sanctionnées par le roi. Il contesta également que ces lois, quoique ayant amené la désagrégation de la centralisation violente, puissent amener également l'ébranlement de l'union entre les deux parties de la Monarchie. Aucun préjudice ne devait en résulter pour celle-ci en tant que grande
puissance, car son prestige et son influence grandissaient toujours en proportion de l'indépendance accordée à la Hongrie, On serait prêt, bien au delà de la part due, à contribuer aux charges de la dette publique et à traiter avec les pays héréditaires pour régler les affaires communes, bien entendu, comme État indépendant seulement et sur le pied de la parité (1).
La lecture de ce monument impérissable de la dialectique politique exigea quatre heures consécutives. Elle eut lieu le 8 août, dans une séance publique de la Chambre des députés, et comme l'érudition de l'historien Ladislas Szalay avait été très utile pour Deâk pendant son travail, il voulut en faire l'aveu en le priant de partager sa besogne de lecteur. Ils lurent donc alternativement, et, suspendus à leurs lèvres, les députés étaient tellement sous l'empire d'une émotion patriotique indescriptible, qu'ils ne voulurent pas leur laisser le temps de se reposer. Ce fut au milieu d'un enthousiasme difficilement contenu que Deâk prononça les dernières phrases de sa seconde <i adresse " .
« Nous constatons avec douleur que, par suite de son rescrit royal. Votre Majesté a rendu tout échange d'explications impossible et en a définitivement rompu le fil. Le rescrit royal ne se tient pas sur le terrain de la Constitution hongroise, ayant pris pourpoint de départ le diplôme impérial cl les lettres patentes de février,^ octroyés par son pouvoir absolu, en opposition avec l'esprit de notre Constitution; or nous sommes au contraire étroitement liés à cette dernière, non seulement à cause des devoirs que nous avons à remplir envers la patrie et en vertu de notre mandat législatif, mais aussi à cause de nos convictions : aussi ne pouvons-nous entrer en pourparlers que sur le terrain de notre Constitution. Ces deux tendances se tournent le dos ou vont plutôt en sens inverse et n'établiront jamais l'accord désiré. Quant à nous, nos tendances procèdent de nos devoirs les plus sacrés et il nous est impossible de ne pas les suivre. C'est donc avec le plus profond regret que nous annonçons que, par suite du rescrit roynl, nous nous trouvons
(1) A. DE Rkutiia : La Constitution honqroisc, (Vaprîs le D' S. Ratio, pa{;c 86.