CHAPITRE II
tude des agents de tous ordres du gouvernement au sujet de l'issue du conRit constitutionnel. Leur croyance dans rinlaillibilil(i ministérielle une fois disparue avec la faillite de Tabsolutisme, ils perdirent l'assurance et essayèrent plus d'un rapprochement pour rentrer dans les bonnes grâces du vainqueur futur probable, c'est-à-dire des Hongrois. Le nom de Il provisoire » fprovîsoiiumj, donné parle pouvoir à sa manière de gouverner, exprimait donc non seulement ses hésitations personnelles au sujet du régime à choisir, mais aussi le caractère dominant de toute l'époque. ^Naturellement, un état de choses semblable ne pouvait que fortifier la position de Deâk, dont le programme, solidement établi sur le terrain de la légalité, s'élevait comme une tour de granit au milieu des sables mouvants des expérimentations et des expédients. Les Hongrois regardèrent aussi comme un profit notable la diminution des tentatives germanisatrices. La courteapplication de quelques fragments de la Constitution sulfit pour ouvrir la voie à un courant national en travers duquel il ne convenait pas de se placer, même aux puissants du jour d'alors, instruments peu respectables et peu respectés du centralisme soi-disant constitutionnel de Schmerling.
Pour amener à composition les Hongrois, celui-ci entreprit à ce moment-là la conquête politique de la Croatie et de la Transylvanie. Quant à la première, elle avait un passé politique trop intimement confondu avec celui de la Hongrie pour ne pas tenir énormément à ses traditions et à son autonomie, toujours scrupuleusement respectées par la législation hongroise. Elle trouvait d'autant moins son compte dans l'acceptation de la Constitution fraîchement octroyée, qu'elle avait justement beaucoup à se louer des sentiments fraternels des Hongrois, qui s'étaient fait jour d'une façon très efficace, quelque temps auparavant, en organisant des souscriptions publiques, des représentations théâtrales et des ventes de charité, pour venir en aide à la Croatie ravagée par la famine (1).
(1) C'est le territoire situé entre la Drave et la Save, que l'on appelle aujourd'hui Croatie ou, plus exactement, royaume croato-slavono-dalmate. Il s'est passé là une transformation radicale. On appelait Croatie, au xn' siècle, le territoire
Tout autre était la situation en Transylvanie. Là, l'élément saxon, avec son organisation nationale légalement reconnue dès 1437, ainsi que l'élément roumain auquel les lois de 1848 ouvrirent les retranchements de la Constitution et que la réaction avait savamment dressés contre le constitutionnalisme depuis le diplôme deLéopold (169 I), se jetèrent bénévolement d'eux-mêmes dans les bras des centralistes. Avec leur concours, le pouvoir avait beau jeu contre les Magyars et Sicules, moins nombreux, mais représentant l'élément le plus intelligent et le plus apte par son éducation à s'occuper de la politique et de l'administration du pays. Ils n'avaient qu'à faire abstraction de l'union constitutionnellement votée par les Diètes hongroise et transylvanienne et sanctionnée par Ferdinand V en 1848, à la suite de laquelle la Transylvanie faisait retour à la Hongrie, dont elle n'était séparée que par le désastre national de Mohàcs (I52G), séparation qui, du temps de la domination turque, rendit des services incalculables à la cause hongroise, parce qu'elle procurait un refuge sûr et respecté au libéralisme, et permettait de contre-balancer avec succès les influences réactionnaires et germanisatrices de la cour de Vienne, mais qu'il fallait faire cesser au plus vite, dans la lutte pour la vie actuelle des peuples, afin que la position stratégique incomparable de
situé entre les fleuves de Kulpa et de Verbatz, comprenant la Bosnie actuelle, •une partie de la Dalinatie ot des contrées riveraines de l'Adriatique. C'est de cette Croatie que parlent les documents de cette époque. Ce territoire formait jadis un royaume indépendant conquis par le roi de Hongrie Ladislas, après la mort de Zwonimir, — le dernier roi autochtone (1091), — et incorporé dans le royaume do Hongrie parColoman.
Tenant compte de son indépendance antérieure et prenant en considération son caractère de contrée frontière, on accorda à l'ancienne Croatie une existence politique particulière en lui conservant sa division administrative en jupanies, sous le pouvernement d'un ban, et en permettant aux Etats croates de formi'r une Diète spéciale. Mais ils envoyèrent également des représentants à la Diète liongroise, en partie dans la forme employée par les comitats hongrois pour y envoyer ■les leurs. La représentation de la Croatie prit cependant plus tard l'aspect d'une délépation de sa Diète : elle était composée, à la Chaml>re des États de la Diète hongroise, de trois députés, des représentants des chapitres et du district privilégié de Turopolya. Quant au Lan et aux magnats ayant leurs propriétés en Croatie, ils siégeaient à la Chambre des magnats, et cet état de choses a duré jusqu'en 1848. [La Constitution hongroise, d'après le D"^ S. Rado, par A. de Ber- THA, page 115.)
CHAPITUE II 69
la Transylvanie ne tombât pas au pouvoir des Daco-Uoumains, désireux d'élever leur État rêvé sur les ruines de la Hongrie.
Rêve qui semblait devenir alors une réalité par la reconnaissance de l'indépendance de laUoumanie(18G2)etdonl le séduisant miraf;e hantait visiblement l'esprit du prince Gouza luimême. De là les nombreux avertissements que, malgré ses services immenses rendus à la cause roumaine, le gouvernement français se crut obligé d'adresser à ce dernier par ses organes officieux, tels que le Pays elle Constiiiitioiuiel.
Pour Schmerling, l'existence d'un danger aussi patent ne comptait pas. Oubliant qu'un vrai homme d'Élat ne doit pas avoir de l amour-propre, il mit le sien à briser la résistance passive des Hongrois à n'importe quel prix, et donna à cet égard carte blanche au comte Nâdasdy, le nouveau chancelier de la Transylvanie. Descendant d'une des plus patriotiques et des plus illustres familles de la Hongrie, mais mis au ban de la société hongroise h cause de ses sentiments réactionnaires, celui-ci ajouta à 1 acharnement du ministre autrichien son fiel de renégat dans l'accomplissement de sa tache.
Celle-ci consistait principalement dans la préparation, en Transylvanie, d'une » Assemblée provinciale » (comme on appelait à ce moment les Diètes) prête à envover des représentants pour siéger au (iReichsrath» . Dans ce but, Nûdasdy permit aux Roumains et aux Saxons la réunion d une série de conciliabules, chargés de donner une forme légale à l'illégalité qu'on allait commettre. Ils conclurent naturellement contre 1 union, soit jiarce qu elle avait été votée dans une Diète où l'élément roumain ne pouvait pas être représenté encore, soit parce que les Saxons ne voulaient voir dans la Transylvanie qu'un « grand-duché pour toujours autonome et faisant partie intégrante et indissoluble de l'Empire d'Autriche '» . Or, les Roumains, n'étant pas une nationalité reconnue selon les anciennes lois de la Transvlvanie, n'ont jamais fait partie d'aucune Diète convoquée d'après la disposition de ces mêmes lois ; or, la Transylvanie, indépendante depuis le xvi* siècle, n'avait aucun point de contact avec l'Empire d'Autriche, qui n'existe
que depuis 1805. Et, afin que ces explications illégales fussent convaincantes, on les fit accompagner par une campagne incendiaire dirigée contre les habitations et les forêts des Hongrois, que les agitateurs roumains organisèrent et à laquelle les Saxons assistèrent impassibles, et qui ne prit fin qu'avec l'introduction des cours martiales.
D'ailleurs Schmerling fit aussi, de son côté, tout son possible pour rendre l'entrée au « Reichsrath » plus désirable encore. Grâce à ses efforts, l'empereur compléta les dispositions constitutionnelles des lettres patentes de février par l'octroi de la responsabilité ministérielle (1862). Il ne restait plus alors qu'à faire le remaniement des circonscriptions électorales de la Transylvanie en faveur des candidats roumains et saxons, prêts à voter l'acceptation de la Constitution autrichienne et à envoyer des représentants au « Reichsrath n de Vienne. Or, si la population transylvanienne comprenait à cette époque 1,089,154 Roumains, 527,323 Magyars, 202,106 Saxons et 100,935 individus appartenant à d'autres nationalités, au point de vue de la propriété foncière — base principale du cens — c'étaient les Magyars qui dominaient la situation, car ils possédaient les six onzièmes du territoire, tandis que les Roumains n'en détenaient qu'à peine les quatre onzièmes et les Saxons le reste ; proportion qui, avec l'appoint des capacités, plus nombreuses dans l'élément magyar, assurait à coup sûr à ce dernier la suprématie politique.
L'obtention d'un résultat avantageux pour le centralisme germanisateur ne pouvait donc être espérée qu'à l'aide de fraudes électorales. Nàdasdy n'hésita pas à y recourir en réduisant au minimum le nombre des circonscriptions hongroises et en augmentant celui des circonscriptions roumaines et saxonnes. Dans les contrées hongroises, il y eut un député pour 18,000 habitants, chez les Sicules un pour 20,000, tandis que sur la « Terre Royale " appartenant aux Saxons, on accorda un député par 12,000 habitants. On permit en même temps à la bureaucratie saxonne et au clergé roumain d'exercer la pression morale la plus violente possible et, d'autre part, on fit comprendre au pays que la construction de la pre-