CHAPITRE II
mière ligne de chemin de fer était en corrélation directe avec l'issue des élections.
Ce fut pour le ["juillet 1863, et à Nagy-Szeben, centre des pays saxons, que le rescrit impérial convoqua la Diète, « afin que les mesures prises concernant les droits politiques de la Monarchie v reçussent leur application. » Dans la réunion des députés magyars, précédant l'ouverture officielle de la Diète, on se décida à Tunanimité pour l'abstention et à l'envoi de deux déclarations adressées l'une à la Diète et l'autre à François-Joseph. Cette attitude des Magyars ne fit aucune impression sur la Diète, composée de 59 Roumains et de 45 Saxons, tant M régalistes » (c'est-à-dire membres invités par la couronne) que députés. Il y eut aussi quelques « régalistes » magyars, dévoués au gouvernement, qui ne craignirent pas de prendre part aux travaux d'une Assemblée inconstitulionnellement convoquée et élue. Elle prit simplement acte de la déclaration des députés magyars; celle présentée à l'empereur — très volumineuse et très énergique, car ses auteurs, le comte Michel de Miko et Charles de Zeyk, s'étaient inspirés des " adresses « de Deâk — n'aboutit à aucun résultat. Selon le désir de François-Joseph, les délégués les remirent au comte Nâdasdy, qui n'en tint naturellement aucun compte.
La réponse au rescrit impérial, faisant office de discours du trône et d'invitation pressante de reconnaître les lettres patentes de février et d'envoyer des députés au "Reichsrath» , ne fut qu'une paraphrase élogieuse des paroles du souverain. Les tendances anticonstitutionnelles s'y manifestaient si fortement, que le député saxon François Brennenberg se vit obligé de déposer son mandat. Ensuite, on discuta deux projets de loi se rapportant à la " légalisation de la nation roumaine et de ses religions» (les religions grecques unies et nonunies) et à « l'égalité devant la loi des trois langues : magyare, allemande et roumaine " . C'était une occasion propice pour diriger des sorties interminables contre les Magyars et leur langue. Il y eut des escarmouches plus ou moins vives, à ce propos, entre les Roumains et les Saxons, mais, dans le vote, ce furent cependant les premiers qui l'emportèrent. Après
avoir accepté aussi le second projet, on procéda à la prorogation solennelle du diplôme d'octobre et des lettres patentes de février (30 septembre).
L'élection des délégués pour le « Reichsrath » n'eut lieu, au sein de l'Assemblée, que plus tard (le 10 octobre), parce que Nâdasdy avait le ferme espoir de vaincre, dans les élections supplémentaires que l'on avait déjà prescrites, la seconde fois, dans les circonscriptions représentées par des députés qui ne voulaient pas siéger. Or, on les réélut la deuxième fois et l'Assemblée de Szeben ne put envoyer à Vienne que des Roumains et des Saxons. Ils y furent reçus à bras ouverts et avec d autant plus d ostentation que les Tchèques ne voulaient plus faire partie du « Reichsrath » . Mais la lune de miel ne dura pas longtemps, les Roumains ne voulant pas voter les dépenses qui incombaient à l'Autriche en sa qualité de membre de la Confédération germanique, puisque la Transylvanie était un pays de la couronne de saint Etienne n'ayant rien à faire avec ladite Confédération. C'était assez pour désillusionner les centralistes et les brouiller avec leurs nouveaux amis. S'ils les avaient tant fêtés au commencement, parce qu'ils les considéraient comme les précurseurs des Hongrois, ceux-ci restant immobiles, ils déclaraient maintenant que « par l'apparition des députés transylvaniens les forces vitales du •< Reichsrath » n'avaient été nullement augmentées " . Compliment désobligeant, provoquant de la part des journaux roumains la riposte méritée : » Nos députés nous reviennent du » Reichsrath « en rapportant ce qu'ils y ont emporté : « l'espoir! "
Avant l'ouverture de la nouvelle session de la soi-disant Diète transyvalnienne (18G4), Nâdasdy courut derechef la chance des élections. Cette quatrième épreuve ne lui réussit pas plus que la cinquième, quelques mois plus tard (le 10 août). Il eut beau faire éloigner Louis Haynald, l'évéque catholique de la Transylvanie, et menacer les Magyars par le remaniement radical des circonscriptions électorales, ceux-ci refusèrent avec persévérance leurs mandats pour une Diète illégalement convoquée, en se conformant aux instructions de François Deâk.
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De ses deux modestes chambres d'hôtel, celui-ci dirigea la politique hongroise avec une autorité de plus en plus grandissante. Les conservateurs se rangèrent eux-mêmes à son avis, et le comte Georges Apponyi ne craignit pas de s'associer à une démonstration d'ailleurs très anodine, arrangée en son honneur. Aux veux de Schmerling, c'était une occasion toute trouvée pour se débarrasser d'une personnalité qui savait si adroitement exploiter sa situation de chel suprême de la justice hongroise, en faveur du rajeunissement du droit hongrois et du constitutionnalisme, comme président de la Chambre des magnats. Son successeur, le comte Georges Andrassy, ne lui céda rien en fait de patriotisme et n'accepta sa charge que pour continuer l'attitude vigilante et irréprochable d'Apponyi.
Au printemps de 186-4, Schmerling trouva opportun de faire remplacer le comte Forgach par le comte Hermann Zichy dans le poste de chancelier hongrois, croyant que, grâce aux nombreux et puissants parents du nouveau titulaire, il aurait plus de prise sur l'opinion publique de la Hongrie. Mais celle-ci resta intransigeante, malgré les 50,000,000 de francs de secours votés par le » Reichsrath " pour venir en aide à la Basse-Hongrie, qu'une sécheresse extraordinaire avait ruinée l'an précédent. Cependant, ce ne furent pas directement les Hongrois qui amenèrent la chute de Schmerling : il tomba par suite des attaques incessantes des Allemands libéraux du u Reichsrath » renouvelé, qui comprirent peu à peu que le constitutionnalisme autrichren était incompatible avec le régime que Ton faisait subir à la Hongrie. Il y eut des orateurs, tel que le député styrien Kaiserfeld, qui prévirent clairement le danger dont était menacé l'Empire au dehors, et qui, pour le conjurer, recommandèrent chaudement le rétablissement du constitutionnalisme dans la « Transleithanie » , — sobriquet désignant les pays de la couronne de saint Etienne situés au delà de la petite rivière de la Leitha. La gestion financière du ministère Schmerling laissa beaucoup à désirer aussi, soulevant contre lui un haro général dans le camp des économistes et des hommes d'argent autrichiens. Il y eut donc, à différentes reprises, dans les premiers mois de 1865, des
votes très défavorables pour l'auteur des lettres patentes de février, même au sein du " Reichsrath » , sa création, qu'il supporta gaillardement, croyant qu'il avait complètement la confiance de l'empereur. D'accord avec son fidèle Achate Nâdasdy, il aurait continué indéfiniment la partie engagée avec la Hongrie comme un joueur entêté, sans penser au salut et au bonheur de la Monarchie, si François-Joseph, comme chef de la glorieuse famille des Habsbourg, et en souverain soucieux de l'avenir de ses peuples, n'y avait songé à sa place. Aussi, voyant que les expérimentations du centralisme ne faisaient qu'aggraver la situation précaire de son Empire, il prit personnellement en mains la direction des affaires et prépara par-dessus la tête de Schmerling la réconciliation avec la Hongrie. Ce qui ne l'empêcha pas d'écouter les justes réclamations des Roumains au sujet de la nomination en Transylvanie d'un métropolite roumain, indépendant du patriarche serbe de Karlocza.
Cette époque particulièrement troublée, pendant laquelle le brigandage prit de telles proportions en Hongrie que, dans sa campagne, François Deàk eut à subir lui-même la visite d'une troupe de « szegény legények » (de « pauvres garçons » ) , nom que l'on donnait par euphémisme aux brigands, — était pour le peuple hongrois une époque de renouveau littéraire et artistique très remarquable. Devenue une seule famille étroitement unie, la société hongroise travailla avec un courage indomptable au développement du génie de la nation. Si Schmerling affirmait avec emphase au «Reichsrath» qu'il pouvait «attendre» , les Hongrois avaient de plus en plus le pressentiment, dans leur for intérieur, qu'ils pouvaient « espérer» .
Si, après avoir rapidement esquissé la situation politique intérieure de l'Autriche du « provisoire » , on passe à l'exa-
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men de ses relations extérieures, il est impossible de ne pas constater une amélioration sensible, par comparaison avec celle de la période absolutiste précédente. La sympathie que l'initiative libérale de François-Joseph avait provoquée dans l'opinion publique du monde civilisé, était trop réelle pour admettre plus longtemps l'isolement de son Empire dans le concert européen. Vu la jeunesse et les bonnes intentions du souverain, on était porté à lui accorder un peu de répit afin qu'il put disposer du temps matériel nécessaire à Taccomplissement de son évolution vers le constitutionnalisme. C'était surtout le sentiment de Napoléon III, sur qui les allures aussi simples que naturellement distinguées de François-Joseph avaient fait une très vive impression, lors de leur entrevue à Villalranca, après la bataille de Solférino. D'après ce qui a pu transpirer de ce tète-à-téte mémorable, Napoléon lui aurait même proposé, en échange de la perte de la Lombardie, certaines compensations soit en Turquie, soit en Allemagne.
Fn attendant la réalisation de cette promesse, — qui n'eut lieu que dix-neuf ans plus tard, après la mort du libérateur de l'Italie et à la suite du Congrès de Berlin, — la politique austrophile du cabinet des Tuileries causa le désespoir du comte de Cavour et de Kossuth. Pour se donner du courage, ils signèrent une convention à Turin (septembre 1860), en vertu de laquelle le gouvernement de Victor-Emmanuel s'engageait, en cas de guerre contre l'Autriche, à l'envoi d'un corps d'armée en Hongrie et à ne conclure aucun traité de paix sans que l'indépendance de cette dernière y fût reconnue; en échange de quoi, la « Direction nationale " promettait l'organisation d'un soulèvement de la Hongrie, coïncidant avec l'attaque des Italiens. En prévision de cette éventualité, Kossuth se crut obligé de faire commencer, d'avance, à Londres, la fabrication d'un papier-monnaie garanti par les revenus du pays, dont on devait se servir en Hongrie à cette occasion. Or l'absorption du royaume de Naples, des États pontificaux et du grandduché de Toscane ne permit pas au Piémont de se lancer dans une lutte inégale avec l'Autriche et de compromettre ainsi les résultats considérables déjà obtenus; le simple procès civil
intenté par François-Joseph à Kossuth devant les tribunaux anglais, suffit pour amener la confiscation du matériel de fabrication et la destruction du papier-monnaie déjà prêt à être mis en circulation et dont la combustion dura plusieurs jours! Ce furent le gouvernement de Napoléon 111 et Cavour qui payèrent pour Kossuth à François-Joseph, en parts égales, les 200,000 francs de dommages-intérêts, probablement sur les instances du prince Napoléon.
Cet échec peu glorieux ne fit qu'accroître la haine aveugle de Kossuth contre l'Autriche. Pour lui nuire, il accepta même le projet d'une Confédération danubienne que lui proposa l'italien Canini, un autre ennemi juré des Habsbourg, visant l'union de la Hongrie, de la Transylvanie, de la Croatie, de la Roumanie et de la Serbie sur le modèle des États-Unis d'Amérique. C'était naturellement un attentat dirige; contre l'intégrité territoriale de l'État hongrois, dont font partie la Transylvanie et la Croatie, ainsi que contre la nation hongroise elle-même, que la réalisation du projet ramenait au niveau d'une nationalité; c'était la dégradation de la langue hongroise, à laquelle on substituait le français dans tous les documents officiels de la Conledération; c'était enfin l'abdication de la Hongrie historique, ayant démontré maintes fois sa vitalité inépuisable, en faveur d'une combinaison fantastique germée dans le cerveau d un politicien aux abois, absolument contraire aux tendances du génie de la race magyare.
Ayant acquis la conviction de l'impuissance de Kossuth, à la suite de ces expériences compromettantes, l'émigration hongroise entreprit l'organisation d'un soulèvement de la Hongrie sans le concours de l'étranger, en voulant se passer même de celui du " gouverneur " . On fit entrer dans le pays, en contrebande, les armes que le gouvernement italien avait mises à la disposition du général Klapka;on chargea une foule de personnalités du recrutement anticipé de l'armée et de l'administration nationales : menées dénoncées finalement à la police impériale, qui ne procéda cependant à l'arrestation des chefs les plus importants, tels que Paul Almassy, Louis Beniczky, etc., qu'après leur réconciliation avec Kossuth,