‹ La Hongrie moderne de 1849 à 1901; étude historiqueChapitre 46 sur 168 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

compte. Or on n'y faisait que se conformer aux conseils des conservateurs hongrois, qui n'avaient pas acquis encore eux-mêmes la conviction que hors de l'acceptation sans arrière-pensée de la continuité du droit, toute tentative de réconciliation serait temporaire !

Cependant, il faut ajouter à leur actif qu'ils n'ont entravé au moyen d'une intervention illégale quelconque ni la réorganisation constitutionnelle des administrations départementales, ni le libre choix du corps électoral dans les élections générales. Cette neutralité bienveillante était alors infiniment précieuse, permettant aux partisans de Deâk d'obtenir une majorité écrasante, et méritait d'autant plus d'éloges, que le ministère Belcredi-Esterhâzy, appelé à remplacer celui do Schmerling, ne pouvait être nullement taxé de libéralisme et se serait prêté certainement avec satisfaction à toute combinaison se rapportant à une campagne entreprise en faveur de la réaction.

Mais ce fut surtout en Transylvanie que cette attitude correcte du gouvernement produisit des effets surprenants. Après les saturnales des nationalités ayant eu lieu à Nag^'- Szeben pendant le u provisoire » aux Assemblées provinciales inventées par Nâdasdy, sur les 225 membres de la Diète de Kolozsvâr il n'y eut qu'une trentaine de Saxons et à peu près autant de Roumains, grâce à la réapplication de la loi électorale de 1 848 et à la réinvitation des « régalistes " hongrois (magnats, que le souverain invite personnellement). Le jour où l'on y discuta de nouveau l'union avec la Hongrie, Charles de Zeyk proposa un projet d'adresse qui ne contenait que la requête de mettre à exécution les dispositions de l'article VU de la loi de 18-48, en supprimant les Diètes transylvaniennes à jamais et en convoquant les électeurs du pays pour procéder à l'élection de soixante-treize députés, devant siéger au Parlement hongrois. Cette proposition ne fut naturellement du goût ni des Roumains, ni des Saxons. Les premiers protestèrent par l'organe du métropolite Siaguna et de l'évêque Siulutiu contre la Constitution six fois séculaire de la Hongrie, en se plaçant sur le terrain du diplôme d'octobre et des lettres

patentes de février; tandis que les orateurs des derniers, Rannicher et Schmidt, admettaient très facilement Funion, sous la condition qu'elle ne changerait à aucun point de vue la situation particulière de la « terre des Saxons » et les privilèges de ses enfants. Au bout de quelques jours de débats, on mit aux voix les trois propositions, et il y eut 29 votants en faveur de celle présentée par Siaguna, 30 en faveur de celle présentée par Rannicher et enfin 16G qui approuvèrent le projet de Zeyk. Car on doit constater à l'avantage des Roumains et des Saxons que plusieurs des leurs votèrent avec les Magyars et les Sicules. Malgré leur majorité écrasante, ceux-ci ne mirent cependant aucun obstacle à l'envoi des deux autres documents. Mais le souverain ne répondit qu'à l'adresse de la majorité, en lui annonçant qu'il permettrait à la Transylvanie <ie procéder à l'élection de ses représentants au Parlement hongrois, où, conjointement avec ceux des autres pays de la couronne de saint Etienne, ils devront s'occuper d'abord du règlement des relations de la Hongrie avec les pays héréditaires et des garanties à donner aux nationalités, l'union de la Hongrie et de la Transylvanie dépendant justement de la manière plus ou moins heureuse dont ce règlement pourrait avoir lieu. Le rescrit annonça l'ajournement de la Diète également et promit la convocation incessante du corps électoral en vue des élections pour la Diète de Pesth, «la Diète du couronnement. ')

Entendre parler un langage aussi libéral après celui de Bach et de Schmerling était, certes, un grand soulagement pour les Hongrois; mais il donnait une lueur d espoir aux Roumains etaux Saxons aussi, puisque les lois de 1848 n'étant pas reconnues et appliquées, et la Diète de Transylvanie n'étant qu'ajournée, il y avait entre la coupe et les lèvres encore la place pour une rupture de négociation.

Telle était l'impression générale en Hongrie également. Si ce fut l'empereur en personne qui y ouvrit la Diète le 14 décembre et si le discours du trône reconnaissait le principe de la continuité du droit et de l'intégrité de la Hongrie, énumérant les mesures prises en Transylvanie et en Croatie en vue

de son rétablissement; si en soumettant à la réflexion approfondie de la Diète le diplôme d'octobre et les lettres patentes de février, il en fit en quelque sorte à l'avance le sacrifice, le souverain n'y émit pas moins l'opinion que les lois de 1848 devaient être d'abord revisées, et que l'on ne procéderait au couronnement qu'après leur revision. Or, selon Deâk, il ne fallait rien entreprendre avant la reconnaissance de ces lois, parce qu'elles avaient toutes les qualités requises par la Constitution; donc, les modifier sans les avoir exécutées, constituait une illégalité. Avis partagé par la Hongrie tout entière, les conservateurs exceptés, et que les intransigeants préconisaient aussi pour 1 instant, sauf à aller plus loin à la première occasion. Si, malgré la force qu'un assentiment général semblable de la nation donnait à l'autorité du a vieux seigneur » , comme Deàk fut appelé avec une familiarité affectueuse à cette époque déjà, il se montrait très prévenant à l'égard de François-Joseph, il ne céda pas seulement à l'impulsion de ses sympathies personnelles. Son empressement était en même temps 1 indice de son désir de hâter la réconciliation avec la dynastie, que la situation matérielle de plus en plus inquiétante de l'élément magyar rendait journellement plus urgente. Les rapports qui lui parvenaient à ce sujet des contrées les plus diverses du pays, concluaient unanimement à la nécessité d'une prompte solution, faute de quoi on lui prédisait en Hongrie, à bref délai, la disparition complète de la classe moyenne, ce point d'appui principal des civilisations sous toutes les latitudes. Et cette crainte de sa disparition devenait tellement obsédante dans la gentry, la noblesse terrienne, qu'elle commençait à trouver les négociations fastidieuses et donnait plus d un signe de son impatience.

Mais pour Deék, les résistances d'en haut et les pressions d'en bas ne comptaient pas; s'il se montrait suaviter in modo, il ne resta pas moins fortiier in re. Dans son discours du 22 février 1866, il commenta l'adresse de la Chambre dans cet esprit. Tout en reconnaissant les devoirs que la Pragmatique sanction imposait à la Hongrie au sujet de la défense mutuelle de cette dernière et des pays héréditaires, il sen

tint à la continuité du droit et à l'application des lois de 1848. Aussi obtint-il facilement les 94 voix du centre gauche (groupées autour de MM. Coloman de Tisza et Ghyczy, qui, unies aux 1 80 voix du « parti Deâk « , étaient toute importance aux 20 voix des intransigeants, tandis que les vingt et un membres conservateurs n'osaient pas abattre leurs cartes. Cette majorité écrasante du «parti Deâk" s'accrut encore notablement à l'arrivée des députés transylvaniens (avril 1866). A ce moment-là on compléta le bureau de la Chambre hongroise en élisant un vice-président et un secrétaire transylvaniens, postes que l'on avait laissés inoccupés depuis le commencement de la Diète, sur la proposition de Deâk, en vue de cet événement. Depuis cette époque, réserver ces places aux députés représentant la Transylvanie est devenu un usage constant au Parlement hongrois.

Comme premier vice-président figura à ce bureau alors le comte Jules Andrâssy. C'était déjà le désigner à l'attention du public; cependant, l'ascendant qu'il prit peu à peu sur le monde politique hongrois avait une autre qualification pour cause : il devint le confident, et à l'occasion, le collaborateur de Deâk, qui le chargea plus d'une fois de missions confidentielles pour faire connaître en haut lieu ses vues sur les questions à l'ordre du jour ou pour y chercher des informations. Ce rôle à remplir était particulièrement difficile dans l'espèce : il fallait une haute situation sociale afin de pouvoir frayer avec n'importe quel personnage de la cour et du gouvernement, et néanmoins il était en même temps indispensable que le bras droit du » vieux seigneur » lui fût absolument dévoué, et que son patriotisme l'élevàt au-dessus de toute atteinte possible de la corruption. A ces rares qualités, Andrâssy joignait cette largesse de vue qu'il avait acquise au prix des amertumes de son exil, son coup d'œil aussi pénétrant que rapide, une grande facilité d'assimilation, l'extérieur des plus sympathiques, la vivacité d'esprit la plus prime-sautière et la plus infatigable. En un mot, c'était a priori une personnalité de premier plan, comprenant cependant à merveille qu'à côté de Deâk elle n'avait qu'à se conformer à ses indications, une

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