CHAPITRE III
réalisation que le 19 juillet 180G, jour où, sur l'invitation de François-Joseph, Deâk alla à Vienne pour conférer avec l'empereur entre quatre yeux. Ce fut dans cet entrelien du souverain légitime et du représentant de la Hongrie que l'on arrêta définitivement la marche à suivre de part et d'autre pour arriver à l'entente souhaitée ; ce fut pendant cette heure mémorable que se dissipa enfin le malentendu séculaire qui pesait si fatalement sur les relations d'une maison régnante bien intentionnée et d'un peuple instinctivement monarchiste, en éveillant la méfiance des deux côtés, en faisant paraître moindres leurs mérites et en grossissant leurs imperfections, inhérentes à la nature de l'homme. Sansabuser de la situation critique où se trouvaient l'empereur et l'Empire, Deâk y exposa encore une fois sa théorie sur la continuité du droit. N'ayant jamais marchandé, il demanda simplement l'exécution des lois de 1 848, en promettant leur modification dans le sens du projet élaboré par la Sous-Commission des Quinze, qui se rapporte à l'expédition et à la gestion des affaires communes. Devant tant de loyauté, François-Joseph ne pouvait plus hésiter; il promit donc la reconnaissance des lois de 1848, la nomination d'un ministère hongrois responsable et son couronnement comme roi de Hongrie. Promesses orales qu'on n'a pas consignées dans aucun protocole et que les deux interlocuteurs ont scrupuleusement remplies cependant, à l'honneur de l'espèce hi\maine et à l'édification de la postérité la plus reculée.
Cet accord complet entre François-Joseph et Deâk fut une victoire capitale pour la Hongrie, mais il n'empêcha pas de surgir une foule de difficultés qui pouvaient gravement compromettre à chaque instant l'exécution du plan arrêté. D'abord on y croyait peu, vu les conditions presque mystérieuses, et en tout cas dépourvues de solennité, dans lesquelles il eut lieu. Hypnotisés par les souvenirs des événements de 1848, les Hongrois même les moins hostiles au compromis ne savaient que répéter le proverbe italien : Passato il pericolo, gahhato il santo (le péril passé, on se moque du saint). Tel dans son journal le futur ministre, le baron Bêla Orczy. Tandis que les hommes d'État autrichiens n'admettaient qu'avec beaucoup
de peine l'idée d'un partage de ce pouvoir qu'ils avaient de'tenu tout entier pendant des siècles. De là la stérilité des pourparlers entre les ministres Belcredi, Hiibner, le chancelier hongrois Georges de Majlâth, le « tavernicus » baron Sennyey et le comte Jules Andràssy, accompagné de Melchior Lonyay, député hongrois d'une habileté financière rare, économiste théorique et pratique de grande envergure. Dans une lettre datée dt; Vienne du 25 août et adressée à Deâk, voici ce que Lonyay écrivit à ce sujet :
« Le 21 août on nous convoqua pour une conférence où nous nous rencontrâmes avec Belcredi, Hubner, Majlath et Sennyey. Ils ouvrirent les pourparlers en déclarant qu'ils étaient tous les quatre chargés par Sa Majesté de conférer avec quelques membres influents de la majorité de la Diète (hongroise) au sujet du règlement des affaires hongroises. Andràssy fit alors la déclaration que nous n'étions venus qu'en hommes privés, ne pouvant parler qu'en leur propre nom, mais étant très heureux de contribuer en quoi que ce soit au rétablissement de la Constitution de notre pays.
a On parla d'une foule de choses pendant les cinq heure* que dura cette conférence. On nous demanda d'abord si nous pensions qu'il y aurait une majorité à la Diète en faveur du projet de la Sous-Commission des Quinze. Nous répondîmes affirmativement pour le cas où Sa Majesté voudrait rétablir la légalité avant la convocation de la Diète, c'est-à-dire si elle nommait un ministère responsable, naturellement composé des membres de la majorité. Quoique nous ayant posé cette question, on — mais surtout Belcredi — souleva mille objections au sujet de plusieurs paragraphes de ce travail. Les principales difficultés se rapportaient à l'armée, spécialement au recrutement, à la répartition des troupes, à la possibilité de la sépation des dettes de l'État et de l'installation des barrières financières (entre les deux parties de la Monarchie); ensuite on se montra préoccupé des confusions et des accrocs qui pourraient se produire au moment de la remise des finances... Un bureaucrate comme Belcredi ne pouvait pas comprendre qu'on pût vouloir confier les finances à des Hongrois avant que l'on fût