‹ La Hongrie moderne de 1849 à 1901; étude historiqueChapitre 55 sur 168 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

aux Hongrois, sans aspirer à une place quelconque ! Aussi, pour affaiblir Tadmiration croissante que François-Joseph nourrissait à son égard, lui insinua-t-on que Deâk abusait de la jurisprudence dans une question éminemment politique. Mais ces critiques déprécialrices étaient heureusement contrebalancées par Andrâssy, dont la franchise chevaleresque faisait de jour en jour une impression plus favorable sur l'empereur. De là la communication que lui fit Hubner après la clôture des conférences, que son rapport présenté au souverain contenait les esquisses des deux opinions. La première reproduit la manière de voir des conservateurs circonspects, sages et modérés ; la seconde, celle d'Andràssy, a un air de crànerie qui va très loin, jusqu'à la témérité. Et cependant lui (Hubner) croit que ce sera cette dernière qui prévaudra. Quant à l'empereur, il dit également à Andrâssy, en le congédiant, qu'il ne pouvait pas prendre une détermination aussi grave ex abrupto. En se retirant pour quelques jours dans les montagnes, il aura le loisir de bien peser les propositions, et de s'arrêter à une résolution définitive.

Ce retard, que la conclusion de la paix avec l'Italie et la Prusse motivait amplement, n'était pas de nature à tranquilliser la Hongrie. La gauche prétendait, par l'organe de Coloman Ghyczy, dont les articles, parus en septembre dans le journal A Mon (la Patrie), firent sensation, que les concessions accordées dans le projet de la Sous-Commission des Quinze dépassaient de beaucoup ce que pouvait exiger la défense de la Monarchie dans 1 esprit de la Pragmatique sanction, tandis que les partisans de Deâk, énervés par l'attente, prêchaient la retraite de leur parti du théâtre de l'action pour laisser en présence la gauche et les conservateurs, avec qui ils ne voulaient avoir rien de commun, u Allez-vous-en ! leur disait Andrâssy, et laissez la place à la Hongrie moderne! »

Et ces inquiétudes étaient grandement attisées par l'attitude provocatrice du parti militaire à la cour, qui ne pensait qu'à la reprise des hostilités avec la Prusse pour réparer les brèches faites à sa réputation par les défaites récentes. Or l'accroissement de l'influence de 1 armée — surtout d'une armée humi-

liée, — ne peut s'effectuer qu'au détriment du droit, représenté dans l'espèce par la Constitution hongroise.

Le mouvement d'impatience que François-Joseph éprouva dix-huit mois auparavant en se rendant de mieux en mieux compte de l'entêtement funeste de Schmerling en face de la résistance passive des Hongrois, ne lui permit pas cette fois non plus de laisser durer une situation qui, à la longue, pouvait empirer encore les embarras de la Monarchie. Conformément à la promesse qu'il avait donnée à Andrâssy, il s'occupa sérieusement de la question hongroise;, et il comprit que la difficulté de la solution résidait dans le sentiment atavique des hommes d'État autrichiens à l'égard delà Hongrie. Avec sa langue, si différente des idiomes aryens, avec ses traditions nationales si accusées, avec les aspirations libérales et le caractère indépendant de ses fils, elle leur faisait l'effet d'un morceau de l'Asie transporté en Europe et qui plus est, dans un pays à tous égards enviable ! Faire œuvre de réconciliation sous l'influence de semblables opinions, est, aux yeux de tout penseur, tenter l'impossible. L'empereur était d'autant plus de cet avis, que les événements amenaient dans son entourage une personnalité étrangère à laquelle on avait déjà songé à Vienne à plusieurs reprises. Après la mort subite du prince Sclnvarzenberg, il y fut question de confier sa succession au baron de Beust, alors ministre en Saxe. Le chancelier de l'Empire russe, le comte Nesselrode, le recommanda beaucoup, ainsi que la réputation de son savoir et de son esprit. Vu ses qualités exceptionnelles et l'exiguïté du royaume de Saxe, on le comparait à un » géant confiné dans un entresol » . En tout cas le rôle important qu il avait joué comme représentant de la Confédération germanique à la Conférence de Londres en 1 86 4, le mit tellement en évidence en Allemagne, qu'il pouvait attirer à juste titre l'at-

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tention de François-Joseph. D'ailleurs il avait même le triste avanta{je de se trouver sous la main — s'étant réfugié en Autriche devant les Prussiens, avec .<on roi, dès le déhut de la guerre, — et il venait défaire une démarche auprès de Napoléon III en faveur de l'Autriche après Sadowa, et il s'est vu obligé de donner sa démission comme ministre d'État saxon, car le comte de Bismarck le considérait comme son ennemi et ne voulait pas de lui comme négociateur de la paix. Outre cela, le baron de Beust avait la réputation d'être un protagoniste du système constitutionnel et parlementaire ; son apparition sur l'échiquier politique autrichien ne pouvait donc que rassurer les Hongrois. Finalement, comme il était protestant, il pouvait faire naître l'espoir qu'arrivé au pouvoir il abrogerait le Concordat, auquel on imputait les défaites réitérées de la Monarchie (1).

La nomination du baron de Beust comme ministre des affaires étrangères de l'Autriche ne fut pas rendue publique de suite à cause de la Saxe; car les négociations entre ce royaume et la Prusse ne marchaient pas aisément et il était à craindre qu'elle ne fît une mauvaise impression à Berlin. Elle est devenue officielle le 30 octobre, jour où l'on a convoqué la Diète hongroise aussi pour le 19 novembre suivant. C'était démontrer d'une façon en quelque sorte matérielle la connexité de ces deux événements. Ils se produisirent très à propos, car l'inaction du gouvernement ne profita pas seulement à la gauche, en lui permettant d'élever des doutes au sujet de la bonne foi du premier, mais elle découragea les partisans de Deâk eux-mêmes, qui discutaient déjà ouvertement, comme Balthazar Horvâth, si abandonner la partie ne valait pas mieux.

D'ailleurs le discours du trône, avec lequel on ouvrit les séances de la Diète, ne satisfit pas absolument l'opinion publique. Dans le club de la majorité, auquel on donna le nom de «club de Deâk n , le » vieux seigneur » expliqua sa manière de voir dès le 24 novembre. S'il considérait comme une conquête précieuse de voir que théoriquement la couronne acceptait la nomination

(1) Les Mémoires du comte de Beust. Paris, 1888. Vol. II, chap. i et passim.

d'un ministère responsable, qu'elle voulait nommer aussitôt après la définition théorique des affaires communes, et que l'on ne consentait à ne demander le remaniement des lois de 1848 que par l'organe de ce ministère responsable, il ne déclara pas moins urgente la mise en exécution de la continuité du droit et le rétablissement complet et immédiat de la Pragmatique sanction. Quant à critiquer d'avance le travail de la Sous-Commission des Quinze lui paraissait une impossibilité, estimant que, devant être soumis à la Chambre, il pouvait subir des modifications importantes ou même être mis de côté. L'adresse servant de réponse au rescrit ne devrait s'occuper que de la première question et ne devrait être présentée que dans un cadre très restreint. Le club accepta la proposition à l'unanimité.

Dans le parti de M. de Tisza, de Ghyczy et de Nydry, — il se réunissait dans une salle de » l'hôtel du Tigre " ; on appela donc ses membres des « Tigres» , — il était plus difficile à s'entendre. Car si les ultras ne voulaient rien savoir des » affaires communes " , le centre gauche les acceptait, tout en proposant des modifications au travail de la Sous-Commission des Quinze, qu'il a consignées dans une publication sous le titre de « Projet de la minorité » . D'après \e Journal d' lai représentant àe Charles Szasz, c'était un ouvrage mort-né qui ne satisfit personne ; aussi ses auteurs se rallièrent-ils à l'opinion émise par leurs alliés, qui, pour interrompre les négociations, ne voulaient plus admettre que la Commission des Soixante-sept pût poursuivre son œuvre. Avant d'aborder la discussion de l'adresse, M. Coloman de Tisza fit donc une motion dans ce sens-là (séance du 29 novembre), mais la Chambre adopta la manière de voir de Deâk, qui, tout en préconisant l'envoi d'une » adresse " assez incisive, ne pensait pas qu'il fut nécessaire de suspendre le fonctionnement de ladite Commission. Les deux champions eurent ensuite un nouveau combat à livrer autour du projet d'adresse. M. de Tisza l'attaqua violemment (le 1*' décembre), fournissant à Ballhazar Horvâth une occasion très propice pour faire briller son talent d'orateur incomparable. " Soyons sincères et francs, dit-il. Si nous avions pour tâche de nous venger

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