‹ La Hongrie moderne de 1849 à 1901; étude historiqueChapitre 58 sur 168 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'effet considérable que produisit à Vienne l'adresse des deux Chambres hongroises, se manifesta de deux manières très différentes. François-Joseph en était péniblement frappé, car il ne comprenait pas lémotion de Deâk, puisque, selon ses conseillers, il était allé en fait de concessions au delà des limites du possible. Pour en avoir le cœur net et ne doutant pas un seul instant de la loyauté du « vieux seigneur » , il chargea le baron de Beust de le voir personnellement à Pesth. L'entrevue eut lieu le 20 décembre et leur entretien, auquel le chancelier de Majlâth assista en quelque sorte comme représentant du gouvernement, et dont Antoine Csengery, un des amis intimes et des collaborateurs les plus actifs et les plus sérieux de Deâk, consigna le résumé, — probablement sous la dictée du grand homme lui-même, — amena cette explication suprême qui précède dans les affaires humaines les grandes décisions définitives, 11 n est pas inutile, à aucun égard, d'en prendre connaissance dans son entier (1).

Il Ce fut le 20 décembre 1866, à huit heures du soir, que le ministre des affaires étrangères de Beust alla voir Deâk. Il lui fut annoncé par le chancelier Majlâth. Après la présentation, ils ne se donnèrent pas la main. Ayant désigné une place sur le canapé à Beust, Deâk s'assit en face de lui dans un fauteuil, tandis que Majlâth se mit sur un autre, au bout du canapé [2). La conversation fut aussi glaciale que possible. Des silences

(i) On trouva ce compte rendu dans les papiers de Csengery après sa mort, et ce fut son fds Roland qui le publia dans la principale revue hongroise, la Bévue de Budapest, dirigée par Paul Gyulai, actuellement le représentant le plus autorisé de la littérature hongroise.

(2) Tous ces meubles se trouvent aujourd'hui au Musée national de Budapest, rassemblés dans une salle — la « Salle de Deâk » , — consacrée à ses reliques, autographes et aux objets qu'il avait tournés lui-même à la campagne pour son délassement.

durant plusieurs minutes l'interrompirent de temps en temps. Deâk n'avait pas envie de l'allonger par des digressions. Beust réfléchit longtemps sur ce que disait Deâk et sur la manière dont il devait conduire la conversation. D'abord ce fut lui qui l'entama, en déclarant qu'il n'était venu à Pesth que pour pouvoir conférer avec Deâk. Il fit allusion à l'influence et la puissance extraordinaires de Deâk en Hongrie. Deâk lui répondit qu'il attribuait son influence à la circonstance heureuse d'avoir rencontré beaucoup de monde dans le pays pour partager son opinion, ou d'avoir une opinion qui est celle de beaucoup de ses compatriotes. Mais son influence n'est pas assez forte pour diriger l'opinion publique. En Hongrie, tout homme cultivé a une opinion bonne ou mauvaise — qu'importe ! — au sujet des affaire publiques, par suite de longues habitudes constitutionnelles.

« Beust affirma que le gouvernement était sincèrement désireux de conclure un compromis. Deâk fit une déclaration semblable de la part de la nation.

" Beust souligna les concessions énormes du gouvernement. Deâk répondit que, d'après son avis, la nation avait fait également dans l'intérêt de la Monarchie tout ce qu'elle avait pu faire dans Tinconstitutiounalité de sa situation actuelle. Du reste, c'est un fait fréquent dans la vie usuelle, ajouta négligeamment Deâk, qu'entre adversaires désireux de faire un accord, chacun croit avoir fait tout ce qui était possible en faveur de la conciliation. Or le fait que l'accord n'a pas pu être conclu, prouve qu'au moins l'un d'eux s'était trompé. Il n'y a que Dieu pour savoir qui se trompe dans le cas actuel !

« Beust dit alors que le gouvernement serait prêt à faire plus de concessions encore, qu'il serait même prêta accorder le ministère, si on remplissait ses conditions.

«Deâk objecta qu'au sujet delà continuité du droit on avait adopté au sein du gouvernement un opinion complètement erronée. On y confondit deux choses différentes : le rétablissement de la Constitution et le règlement des affaires communes. Quant au premier, la nation l'exige intégralement

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