CHAPITRE PREMIER
que la cour de Vienne ne l'avait pas assez respecté en se montrant aussi cruelle envers les prisonniers hongrois, qui s étaient rendus à lui, malgré la lettre pressante adressée à François- Joseph par le prince Paschkievitch-Erivansky, le généralissime russe, devant qui Arthur Gôrgey avait déposé les armes, après avoir été investi le 1 1 août, à Arad, par Louis Kossuth, du pouvoir suprême civil et militaire, au moment où il n'y avait plus rien à espérer pour la cause hongroise!
A vrai dire, le contenu de cette lettre importante n'est pas connu. On sait qu'elle a été écrite par le philologue Hilferding, employé dans la section diplomatique de l'état-major de Paschkievitch. D'après le dire de son chef, Jules Kruzenstern, il aurait dû y clairement indiquer que les prisonniers des Russes ne pouvaient être livrés aux Autrichiens que sous la condition d'être traités avec égard; or Hilferding ne fit que les recommander à la clémence du jeune empereur. En réponse à cette missive, signée par Paschkievitch (le 1 6 août 1 849), François-Joseph écrivit dix jours plus tard que s'il n'écoutait que les inspirations de son cœur, il jetterait un épais voile sur le passé et ne penserait qu'aux moyens à l'aide desquels il lui serait possible de panser les plaies béantes qu'une révolution criminelle avait faite à la Hongrie infortunée. « Mais, ajoutat-il, j'ai envers mes autres peuples des devoirs sacrés à remplir aussi, et il ne m'est pas permis de perdre de vue mes obligations se rapportant au bien général de mon Empire. » L'alinéa final de cette letti'e n'excluait pas cependant la possibilité du pardon, puisque l'empereur y assurait que pouvoir exercer sa clémence dans une large mesure le rendait infiniment heureux. Tel était d'ailleurs le sens de ses déclarations verbales aussi faites au tsarévitch — au futur Alexandre II, — envoyé exprès à Vienne pour y solliciter personnellement un peu de pitié en faveur des prisonniers hongrois.
Attribuer le relâchement des liens déjà séculaires qui unissaient l'Autriche à la Russie, et dont était composée la trame principale de la politique du prince de Metternich, au seul dépit que Nicolas I' pouvait ressentir en apprenant 1 exécution des généraux et des grands seigneurs hongrois s'étant
réfugiés sous la protection de ses drapeaux, serait puéril. Il avait beau se considérer comme un véritable élu de Dieu, et parler dans ses proclamations le langage d'un illuminé, son orgueil ne lui aurait jamais conseillé de rompre une alliance si utile à la réaction, dont il se considérait comme le champion prédestiné. Son ressentiment avait un motif plus grave qui rehausse singulièrement la valeur de sa personnalité, sombre mais grandiose, aux yeux de l'historien.
Tenant compte du caractère à la fois très chevaleresque eî très fanatique de Nicolas I", on peut aisément se représenter son état d'âme en face de la Hongrie victorieuse des armées autrichiennes. Lié par le serment qu'il avait prêté à François P"" sur l'Évangile d'être toujours l'ami fidèle de ses successeurs, lors de l'entrevue de Miinchengraetz en 1834, et comprenant d'autre part combien la disparition et le démembrement de la monarchie des Habsbourg lui faciliterait la conquête de Constantinople, il a dû se trouver dans une perplexité poignante, qui se traduisait dans plusieurs circonstances d'une manière tangible. Pour prendre im biais, il pensait se mettre personnellement à la tête de ses troupes, espérant que de cette manière des événements imprévus lui fourniraient l'occasion de se tirer de cette situation inextricable, à la fois à son honneur et à son profit. Il n'abandonna cette idée qu'au dernier moment, sur les pressantes supplications de l'archiduc Guillaume, qui lui objecta la jeunesse de son allié, lui interdisant aussi de prendre le commandement de son armée en personne. L'autocrate russe comprit qu'on l'avait deviné à Vienne, et que sans manquer à son serment, il lui était impossible d'insister davantage : il confia donc le commandement en chef au prince Paschkievitch et se contenta de conduire le gros de ses meilleures troupes. En arrivant à la frontière hongroise, au col de Dukla, il fit mettre genou à terre à tous ses soldats, et ayant béni les drapeaux et longtemps médité encore, il repartit pour Varsovie. C'était agir en honnête homme, mais c'était faire une faute politique irréparable. Il en a eu conscience, et il en a voulu h l'univers tout entier. Et son courroux n'a lait que s'accroître en apprenant qu'au Heu de 20,000 Polonais qui