CHAPITRE III
jusqu'ici, il ne faudrait pas surtout en rendre responsable la nation magfyare ! "
H Ce fut avec une fi{jurc impassible de diplomate que Beust s'efforça d'écouter le discours de Deëk ; cependant le san^«j lui monta à plusieurs reprises au visage, qu'il Kt rougir. 11 souligna qu'il serait impossible d'ignorer les événements survenus depuis 1848.
<i En face du droit, Deâk n'acceptera jamais pour force déterminante les faits accomplis ; et encore moins des actes qui n'ont pas pu devenir définitifs, qui ont dû subir des changements continuels, avant été toujours trouvés inexécutables. « Mais ce fut la question de l'armée qui fournit le sujet principal de cette conversation.
« Beust désigna l'unité de l'armée comme une condition sine qua non des transactions. Et il prétendit — conformément à l'opinion des militaires les plus autorisés et les plus compétents — qu'elle était incompatible avec le droit que s'arrogeait la Hongrie de librement disposer du contingent annuel, et qu'il était inadmissible qu'en Hongrie le recrutement se fit d'une manière spéciale, et que ce fût la Diète hongroise qui réglementât le système de la défense nationale. '>
« Deâk répondit que des coutumes suivies pendant cent cinquante ans témoignent contre le dire des militaires autorisés et compétents. Il y a cent cinquante ans que l'on a introduit en Hongrie l'armée permanente, et pendant ce laps de temps la Diète hongroise a toujours exercé les droits susdits, et pendant ce laps de temps la Monarchie a été — au milieu des guerres européennes les plus sérieuses — mieux défendue que récemment par l'armée unifiée. Il y eut alors trois systèmes en vigueur rien qu'au sujet de la durée du service. Elle était sexennale en Italie; en Hongrie on servaithuit ans et dans les pays héréditaires germano-slaves, dix ans. Le droit de discussion de la législature hongroise n'exclut pas la possibilité d'accepter un système de défense nationale uniforme dans les deux moitiés de la Monarchie, et présenté par les deux ministères. On pourrait soutenir le contraire, car la défense
nationale est une chose à l'égard de laquelle aucun État européen ne peut s'isoler des autres. Chacun d'eux se voit obligé d'imiter les transformations dans son propre intérêt, comme deux hommes qui se battent avec des gourdins. Si l'un échange le sien contre un fusil, l'autre doit en faire autant pour ne pas succomber. La Hongrie n'est jamais restée en arrière à cet égard sur les progrès de l'Europe. Du temps des condottieri elle avait aussi son « armée noire », et à l'époque où Louis XIV a organisé son armée permanente, les ancêtres ont rapidement transformé le système bandérial en armée permanente. D'abord on servait à perpétuité, ensuite on fixait différentes durées de congé. C'était encore une manière d'imiter l'Europe. Donc il est évident que la Hongrie ne se soustraira pas à l'obligation de satisfaire aux exigences actuelles. Mais quant à son droit de voter le contingent, de discuter la défense nationale, jamais la nation hongroise n'y renoncera. D'ailleurs c'est un droit que chaque Constitution s'arroge comme la garantie la plus sûre de son existence. En Angleterre il n'y a que des mercenaires. Là c'est le mutinybill qui remplace la loi sur le contingent. Il ne rappelle pas les autres Constitutions européennes, mais il cite encore celle de l'Empire français : malgré ses défauts, cette Constitution octroyée elle-même n'osa pas enlever à la nation le droit de voter le contingent, quoique elle ait admis le système de conscription. C'est un droit auquel aucun peuple constitutionnel ne voudra jamais renoncer. Il ressemble à l'arme que l'on garde pour sa défense dans sa chambre. Il se peut que l'on ne s'en serve pas pendant des années, et cependant on n'aime pas s'en séparer, car on ne se sent plus en sûreté sans elle. "
« Quand Beust demanda si Deâk pensait qu'il fût possible de faire accepter par la Commission des Soixante-sept notre désir? ))
" Si Votre Excellence sous-entend dans l'expression : « notre désir, » le mien aussi, — répliqua Deâk, — je suis obligé de m'y opposer. »
« Alors, — reprit Beust, — je sais d'avance qu'on ne pourra pas le faire accepter !