CHAPITRE III
« La Sous-Commission de la Commission des Soixante-sept — continua Deak — a fourni déjà, sans cela, suffisamment de prétextes aux soupçons avec son projet connu par le public. On dit de nous, qui 1 avons rédigé, que nous avons vendu les droits de la nation. Nous regardons ces accusations bien en face, la tète haute et sans cacher nos fronts, car nous pouvons démontrer que nous n'avons rien abandonné et que nous avons acquis même des garanties. Mais si nous cédions dans la question des contingents, nous n'aurions plus le courage de regarder le monde en face, car nos accusateurs auraient raison. Et croyez-vous, Excellence, que si on obtenait de la Commission des Soixante-sept des concessions pareilles, on pourrait trouver une Diète hongroise légale, prête à les accepter? Au contraire, ce seul point au sujet duquel on serait enclin d'abandonner les droits de la nation, suffirait amplement pour faire échouer tout le projet concernant le compromis. »
« Beust avait l'air très démonté, quels que fussent les efforts qu'il fit pour maîtriser son émotion.
« Mais comment voulez-vous que le gouvernement autrichien puisse se présenter devant les Diètes autrichiennes sans avoir obtenu des résultats appréciables en Hongrie, poursuivit le ministre des affaires étrangères sur un ton de reproche. On ne suspendit la Constitution en Cisleithanie qu'à cause de la Hongrie. Quel affront donc pour le gouvernement s'il n'obtient aucun résultat! »
« 11 ne dépend que du gouvernement, répondit Deâk, qu'il y ait des résultats. Qu'il rétablisse la Constitution hongroise, qu'il reconnaisse les droits primordiaux de la nation, et il obtiendra incontinent des résultats. Quant à la suspension de la Constitution en Cisleithanie, Deâk n'accepta pas qu'elle fût faite dans l'intérêt de la Hongrie. "
" Au moins les Hongrois y applaudirent-ils ! objecta Beust. 1»
« Entendons-nous, répondit Deàk. On se réjouissait en Hongrie de voir suspendre les paragraphes des lettres patentes de février qui concernaient la Hongrie, et qui voulaient l'incorporer dans l'Empire unifié. Quant à la suspension des para-
(graphes concernant la Cisleithanie et la suspension de la Constitution en général, la Hongrie ne les a jamais désirées, et on ne s'en réjouirait jamais en Hongrie. "
« Après un long silence, Beust recommença à affirmer que le gouvernement était prêt à accorder des concessions comme il en avait déjà faites, en invitant à siéger la Transylvanie et la Croatie au sein de la Diète hongroise. Aussi exige-t-il des garanties de la nation à son tour. Les pays de la Cisleithanie en exigent également de la Hongrie. »
u Pour commencer, Deâk remarqua alors que, si en refusant une chose on commet une injustice, en Taccordant ce n'est pas une concession que l'on fait, mais son devoir seulement. La Transylvanie et la Croatie ayant été illégalement arrachées à la Hongrie, les inviter à la Diète hongroise n'était qu'un devoir à remplir. Donc, exiger que le pavs renonce à un de ses droits constitutionnels les plus importants en échange de la restitution de ce qui lui est dû, est impossible. On ne pourrait pas excuser cette renonciation même avec la perspective de compensations matérielles. Quant à ce qui concerne les garanties, Deâk en entend parler depuis longtemps, aussi bien dans les conversations que dans les journaux, mais jusqu'ici il n'a pas pu comprendre quelles sont ces garanties et à propos de quoi on les demande à la Hongrie ? Est-ce qu'on lui demande des garanties contre la sécession ? A cet égard il est impossible que la nation puisse fournir une garantie plus sérieuse qu'elle n'a fourni dans cette convention bilatérale solennelle, par laquelle la possession indivisibiliter et inseparabiliiei' est assurée (c'est-à-dire la Pragmatique sanction). Si ce n'est pas une garantie suffisante, comment la nation pourrait-elle en donner une plus sérieuse, tant que la voie de la législation lui est fermée? On ne veut pas rendre à la nation sa Constitution avant qu'elle n'ait donné de nouvelles garanties légales, et on la prive des seuls moyens à l'aide desquels il lui serait possible d'en fournir. C'est un cercle vicieux, d'où il est impossible de sortir. Et ce seraient les pays héréditaires qui demanderaient des garanties à la Hongrie contre la sécession! C'est Son Excellence elle-même qui disait que le lien qui relie les
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pavs héréditaires et la Hongrie, est une question de vie pour celle-ci. Or cette conviction s'était fortement manifestée pendant les dernières discussions de la Diète hongroise. Ce fut de très loin qu'un orateur y fit allusion au.x suites désastreuses d'une politique qui aboutirait à la sécession, et cependant les orateurs de la nuance la plus violente de Textrême gauche repoussèrent énergiquement l'ombre même d'un soupçon pouvant faire supposer qu'ils désiraient la sécession. Dans les landtag et les journaux de la Cisleithanie, on discute au contraire ouvertement les possibilités d'une sécession. A vrai dire, les apparences sont telles qu'en tenant compte de ces manifestations et des événements les plus récents, ce serait plutôt aux Hongrois à demander des garanties aux pays héréditaires contre la sécession et à exiger le maintien du lien, qui est pour la Hongrie, d'après le dire de Son Excellence elle-même, une question de vie. "
(1 Au sujet de la Pragmatique sanction, Beust remarqua alors que cette garantie n'était pas assez forte pour empêcher les événements qui eurent lieu en 1849. »
« Je comprends, répondit Deâk. Votre Excellence fait allusion à la manifestation du 1 i avril (date à laquelle on a proclamé à Debreczen la déchéance de la maison des Habsbourg). Ce fut un événement regrettalîle, un acte inconsidéré tant au point de vue de la politique qu'au point de vue du droit. M'est avis cependant, et c'est la seule chose que je puisse répondre à Votre Excellence, que considérer comme caduque une convention bilatérale parce qu'elle a été violée par l'un des contractants, n'est permis à aucun d'eux. Il faut qu'ils exigent que les stipulations soient exécutées par le parti adverse également. D'ailleurs il m'est impossible de ne pas rappeler à Votre Excellence — non pas pour excuser, mais pour expliquer le fait — que le 14 avril eut pour antécédent le 4 mars, c'est-à-dire une date et la publication d'une Constitution dans laquelle on avait anéanti d'un trait de plume les droits et 1 indépendance de la Hongrie, en écartant de la Pragmatique sanction toute la partie qui garantissait ces droits et cette indépendance. »
124 LA HONGRIE MODETilNE
« Les objections de Beust étaient épuisées. En les débitant il ne montra pas plus de sagesse que ses devanciers, qui avaient conduit jusqu'à ce jour pendant dix-huit ans les affaires de la Monarchie à l'extérieur et à l'intérieur. Il resta longftemps silencieux. Ensuite il se leva pour prendre congé. Il prit la main (de Deâk) et il exprima « ses regrets de ne pouvoir porter à Sa Majesté une réponse agréable" .
« Et moi je regrette davantage encore, répliqua Deâk, si les opinions que j'ai émises ne sont pas agréables à Sa Majesté. »
ic ... Le lendemain matin, aussitôt après notre retour (à Vienne) , — - écrit le comte de Beust dans ses Mcmoii-es (tome second, page 83), — je fus appelé chez l'empereur. Sur le conseil que je me suis permis de lui donner, Andrâssy, Eôtvôs et Lônvay furent invités à venir à Vienne. Ce fut le commencement du compromis. "
En réalité il survint d'autre part encore un incident qui sembla le rendre tout à fait impossible une fois de plus. Le 28 décembre parut un rescrit de 1 empereur, adressé au ministre de la guerre impérial, dans lequel il accordait son approbation au projet de ce dernier, concernant la défense de la Monarchie, avec la réserve toutefois de le faire discuter constitutionnellement. François-Joseph permit en même temps que l'on procédât à l'exécution immédiate d'un décret visant la transformation des lois sur le recrutement, pour faciliter ainsi la possibilité d'accroître les forces défensives de ses États.
Ce rescrit était évidemment l'œuvre du parti militaire aux abois, désireux d'affirmer sa situation privilégiée en face de l'élément civil, étant à la veille de conquérir sa suprématie par le parlementarisme, et de créer par là un précédent utile pour soustraire à jamais les armées de terre et de mer à la discussion profane des Chambres. Deâk le considéra du moins ainsi et lui fit faire dans son organe, le Pesti Naplô, un accueil des plus glacials, en déclarant qu'il désirait " qu'il ne fût fatal pour le compromis lui-même dont la réalisation devrait être la principale préoccupation du gouvernement » . Les réponses