VII
Immenses étaient les services que Deik avait rendus à la Hongrie antérieurementàces jours, si importants pour l'avenir du pays. Grâce à son influence, on organisa cette résistance passive dont l'absolutisme ne put jamais venir à bout; grâce à ses discours et à ses écrits, il parvint à réduire au silence les sophistes du centralisme parlementaire. Son caractère, rappelant à la fois celui d'Aristide et de Caton, lui valut la confiance de la Hongrie tout entière, l'autorisant ainsi à parler au souverain en mandataire moral de la nation, tel que Moïse avait parlé à Pharaon ! . . .
Mais ce n'était encore qu'une activité négative, que le rôle du serviteur fidèle, qui tend courageusement sa poitrine pour recevoir les coups destinés à ses maîtres. C'était faire œuvre d'avocat défendant avec un dévouement à toute épreuve les intérêts de son client; c'était faire œuvre de médecin, préservant avec une sollicitude infatigable le patient contre les attaques du mal !
Or, maintenant il fallait non seulement agir en dirigeant, mais diriger en créant un état de choses unique dans son genre,, dont la vitalité ne pouvait être démontrée tout d'abord qu'en théorie. Et cela au milieu de la malveillance plus ou moins déguisée des partis, tant à la cour de Vienne qu'à la Diète hongroise, peu désireux d'assister à l'écroulement définitif de leurs rêves : asservissement ou séparation de la Hongrie, que devait fatalement provoquer l'accord poursuivi par Deâk. Et cela au milieu de l'énervement général, faisant perdre le sang-froid au plus grand nombre, et cela en face d'une population pressée de respirer librement d'entrer dans une ère de prospérité, de donner libre courant à sa vitalité longuement comprimée sur tous les champs d'activité de l'énergie humaine. Sans parler de la fièvre qui s'empara alors de tous ceux, désignés par l'opinion publique à obtenir des places et des faveurs, et dont l'impatience fut singulièrement exacerbée par l'appauvrissement signalé plus haut de la classe moyenne hongroise.
Et Deâk avait personnellement assez de raisons aussi pour hâter le dénouement. Toutes ces conférences, tous ces pourparlers ne signifiaient-ils pas le triomphe de sa politique, n'exaltaient-ils pas sa gloire? Simple gentilhomme, il prit l'importance d'un souverain, et si Beust et Bclcredi ne pouvaient rien conclure sans l'assentiment de l'empereur, Andràssy, Eôtvôs, Lônyay faisaient tout dépendre de l'adhésion du « vieux seigneur 1) !
Eh bien! tous ces enivrements, toutes ces effervescences le laissèrent indifférent. Sans être troublé le moins du monde, ses yeux restèrent obstinément fixés sur les sommets où il voulait conduire le peuple hongrois. Si son parti criait déjà à la victoire, lui ne pensa qu'à la faire plus complète encore ! Voilà