CHAPITRE III
l'explication de sa conduite à ce moment suprême, que beaucoup de ses amis eux-mêmes ne comprirent pas bien, et à laquelle on doit non seulement des profits considérables, mais aussi la réussite finale et durable du compromis.
Cette réussite, deux circonstances pouvaient la retarder indéfiniment : d'abord les négociations traînées en longueur par Vienne, et ensuite l'obstruction possible de la gauche intransigeante à la Diète hongroise, où les flots de l'éloquence peuvent indéfiniment couler, le président n'y étant pas suffisamment armé à cet égard.
Pour échapper à ce double danger, Deâk, le « sage de la patrie» , le philosophe bienveillant et paisible, prit subitement une attitude exigeante, qui mit la consternation dans le rang de ses amis, en déroutant aussi bien Vienne que les intransigeants hongrois. On se demanda la raison de ce changement inattendu; on réfléchit aux conséquences incalculables qu'il pouvait avoir, et de part et d'autre on commença à craindre la rupture des négociations, et par conséquent à désirer ainsi involontairement leur prompt aboutissement!
Les gens superficiels attribuaient sa reculade à l'influence de François Pulszky, l'émigré quelque temps auparavant gracié, dont Kossuth se serait servi pour peser sur la nature timorée de Deâk, en lui rappelant la gravité extrême des décisions qu'il allait prendre. On ajouta même que ce fut le député Etienne de Gorove qui réussit à le calmer quelques jours plus tard. Or, en tenant compte de la fermeté et de l'esprit dialectique extraordinaires de Deâk, ainsi que des qualités intellectuelles des deux personnalités citées, il est impossible d'admettre tant l'impressionnabilité du premier que l'action nuisible ou réparatrice des derniers.
Donc la crise provoquée par Deak était évidemment voulue, empruntée au domaine de la diplomatie, sans entacher cependant en quoi que ce soit la correction morale de ses procédés, puisqu'elle se rapportait non pas aux principes, mais à la manière dont il les défendait. Jusque-là il est resté toujours maître de ses émotions, portant ses coups les plus meurtrieravec une impassibilité apparente inflexible ; tandis qu'à ce
moment il s'emporta plus d'une fois dans les discussions avec ses fidèles.
Voici ce qu'on lit à la date du 16 janvier dans le Journal de Lônyay à ce sujet :
« Andrâssy arriva après nous (Eôtvôs et Lônyay) et remarqua avec le plus grand ménagement possible, qu'il était temps de rendre réponse aux Viennois (c'est-à-dire au gouvernement) à l'égard des modifications apportées (par nous trois) au travail des Quinze, et s'il avait lieu à espérer que ces modifications soient acceptées par la Commission des Soixante-sept.
« Deâk soutint d'abord qu'il était inadmissible que l'on puisse en parler avant que le ministère ne soit nommé . A quoi Andrâssy et Eôtvos répondirent qu'on ne pourra nommer un ministère que s'il y a des gens qui ont envie d'en être; or (i nous autres nous n'en aurons que si nous savons que les modifications arrêtées à Vienne sont acceptées par le parti » .
" Nous lui demandâmes également s'il était disposé de faire voter ces modifications dans le cas où elles seraient présentées par un ministère nommé avant leur discussion par la Commission des Soixante-sept? Ce fut -très courroucé qu'il donna sa réponse à cette question. Ces modifications sont en contradiction avec ses convictions, et quant à celles-ci il ne voudrait les sacrifier pour personne et pour n'importe quelle chose. Tout au plus s'il peut promettre qu'il déclarera que, quoi(]UC ces choses soient contraires à ses convictions, la possibilité de récupérer la Constitution vaut tant, qu'il est permis de faire des concessions pour la possession de cette dernière.
« Quand Andrâssy atfirma qu'il suffirait pour nous d'avoir la promesse de sa protection, car il est le chef omnipotent du parti, il dit avec emportement que s'il savait cela, il donnerait immédiatement sa démission!...
"Alors j'ai proposé la convocation des membres deâkistes de la Commission des Soixante-sept, afin que 1 on puisse leur rendre compte de la situation. S'ils ne veulent pas accepter les concessions auxquelles nous avons consenti à Vienne, ils feront ce qu'ils voudront, et la responsabilité ne pèsera plus
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sur nous. Deâk n'y fit pas d'objection, mais Andrâssy ne voulut pas en entendre parler.
« Il est à remarquer que quand Andrâssy eut dit (jue les Il résolutionnistes » (la gauche) avaient l'intention d'exiger un ministre hongrois de la défense nationale (un ministre des honvéds), — or c'est une chose impossible à obtenir, car selon une disposition du travail des Quinze, le commandement unifié appartenant au souverain, ce sera un sous-secrétaire d'État du ministre de l'intérieur qui se chargera de la répartition et du ravitaillement des honvéds, — Deâk répondit tout ému : « Ce ne seront pas seulement les « résolutionnistes " qui l'exi- (i geront, mais moi aussi je l'exigerai certainement! »
Faire des énonciations semblables au moment où on a la ferme intention de conclure un pacte solennel, est évidemment un trait de génie, car tout en visant des profits réels, elles désarment ceux qui ne seraient pas d'avis d'accepter le marché. Cette identification de l'opinion de Deâk avec celle des " résolutionnistes » était une flatterie troublante pour ceux-ci, qui les disposa en faveur du compromis beaucoup plus que les meilleurs discours. Ils pouvaient se considérer par là comme ses collaborateurs indirects, et d'autant plus s'en glorifier que ce ministère de la Défense nationale (des honvéds) est certainement l'expression la plus tangible de l'autonomie de la Hongrie.
Très dépités par cette résistance de Deâk, à qui le Journal de Lônyay ne donne cette fois que le titre de « vieux » , — Andrâssy et les partisans intéressés du compromis étaient en pleine révolte contre leur chef, la veille encore adoré. Ils ne parlaient de rien moins que de l'abandon de leur mandat de député.
Entre temps, le baron Sennyey reçut un télégramme de Vienne dans lequel le chancelier hongrois iNIajlâth lui annonça l'acceptation par l'empereur du projet gouvernemental revisé dans les dernières conférences, dans le cas où en remplirait également à Pesth les obligations contractées (le 17 janvier). Cette preuve manifeste des intentions les plus conciliantes de François-Joseph tranquillisa immédiatement les alarmes de
Deék, qui consentit dès ce moment à la discussion immédiate du travail des Quinze au sein de la Commission des Soixantesept. Elle fut cependant retardée encore par l'absence d'Andràssy, son président, forcé de partir pour Vienne, afin d'y présenter à l'empereur l'adresse de la Diète, réclamant l'annulation du rescrit au sujet du recrutement illégal (le 19 janvier).
L'accueil que l'on fit dans la capitale impériale au futur président du Conseil hongrois, était très encourageant. Il parvint à faire modifier par Majlâth une expression de la réponse déjà en elle-même très bienveillante de l'empereur, et trouva dans le baron de Beust un auxiliaire précieux, prêt à faire signer sur l'heure la nomination du ministère hongrois. Mais François-Joseph et les autres ministres préféraient attendre la revision du travail des Quinze par la Commission des Soixantesept. Ce fut Balthazar Horvâth qui communiqua ce détail à Deâk de la part d'Andrâssy. Alors le « vieux seigneur » lui fit savoir les conditions sous lesquelles il était enclin de faire procéder à cette revision. Elles exigeaient la présence d'Andrâssy et la suspension de toute mesure gouvernementale anticonstitutionnelle. Or Andrâssy fut de retour à Pesth dès le 24 janvier, et il transmit incontinent à Deâk la promesse impériale la plus rassurante au sujet de la suspension de tout acte gouvernemental pendant la revision. Alors on fixa la première séance de la Commission des Soixante-sept pour le lundi 28 janvier, afin d'avoir le temps de se concerter préalablement avec ses membres appartenant au « parti Deâk » .
Ce fut chez Maurice Szentkirâlyi que cette conférence eut lieu. Deâk accepta toutes les modifications proposées par Beust, Belcredi et John, sauf celles se rapportant aux chemins de fer, à la douane et aux questions monétaires. Il promit une nouvelle rédaction qu'il soumit effectivement le lendemain (le 27 janvier) chez lui, au milieu de ses intimes. » Le « vieux seigneur » la formula avec un tact rare, — écrit Lônyay dans son Journal^ — et je pense qu'on la trouvera tranquillisante à Vienne. «