CHAPITRE III
Les séances de la Commission des Soixante-sept n'étaient pas publiques matériellement, puisque les députés seuls pouvaient y assister; mais comme on avait permis aux sténograpiies de faire des communications aux journaux, leur publicité morale était entière.
Dans l'entourage de Deâk, on craignait que la minorité ne se décidât à une campagne obstructionniste. Mais elle n'eut pas lieu pour deux raisons : la dernière résistance du " vieux seigneur » démontra clairement qu'il ne se laissait ébranler dans ses revendications par aucune considération tangente; on sentait donc pertinemment que sur le terrain de la réconciliation il avait obtenu tout ce qu'on pouvait obtenir. D'autre part, les députés qui n'écoutaient que Kossuth se trouvaient tout à fait dépaysés, car le « gouverneur " ne leur donna aucune instruction précise.
Cette hésitation subite du grand agitateur pendant la période décisive de l'incubation du compromis est très explicite. Évidemment il dut se livrer dans son âme un combat terrible entre son patriotisme ardent et sa haine implacable contre les Habsbourg, — combat qui le paralysa en quelque sorte complètement, puisqu'il n'excita pas ses partisans à une résistance désespérée. Dans tous les cas, en laissant aller les choses, il fit le jeu de Deâk, qui lui en sut énormément gré, comme on peut s'en convaincre dans un passage de son discours du 28 mars suivant (1). Si l'on tient compte de la décla-
(1) « Ce fut en 1847 et 48 que l'on fit les plus {grands chanj^ements — dit-il ce Jour-là — dans l'histoire du droit public de la Hongrie; car sans eux notre Constitution serait depuis longtemps balayée par les exigences de l'époque et par les courants des idées (Au centre : Tr-ès bien). Si la Diète, s'attachant à nos antiques et aristocratiques institutions, n'eût pas voulu alors affranchir le peuple et le sol, ou partager les droits et les devoirs entre les nobles et les non-nobles; si elle n'eût pas tenu à donner une base plus large à notre Constitution, nous eussions été in-
ration que Kossuth fit trois ans plus tard à M. Emile Ollivier, réminent académicien, et qui se résume dans la phrase : 11 Monsieur Deâk a sauvé mon peuple (1), " on peut même hardiment prétendre que dans son for intérieur il applaudissait sincèrement au compromis, ayant acquis la conviction qu'il ne s'était pas trompé en 18 47, quand il avait écrit que François- Joseph était " l'espoir de la nation » . Supposition dont la légitimité est singulièrement confirmée par la circonstance que sa lettre, adressée à Deàk au sujet et contre le compromis, ne parut qu'à la fin du mois de mai, quinze jours avant le couronnement. Aussi Fait-elle l'effet d'un document rédigé par acquit de conscience, tant au point de vue de son contenu vague et confus qu'au point de vue de sa forme peu soignée et Je sa longueur fatigante. Quant à produire un effet quelconque, à ce moment elle ne pouvait plus en produire aucun, car il y avait déjà des engagements pris, des promesses données, qui ne permirent plus à la grande majorité de la nation de tourner le dos à la réconciliation, l'eùt-elle désiré.
Dans des conditions pareilles, les séances de la Commission des Soixante-sept ressemblaient à des assauts de salle d'armes, où les élèves attaquent successivement leur maître d'escrime, sachant d'avance qu'ils seront touchés et se contentant de la gloire de succomber le plus brillamment possible.
Le 28 janvier il y eut une courte altercation au début de la séance au sujet de la discussion générale sur le travail des Quinze. Paul Nyàry et Samuel de Bchiis soutinrent que l'on commettait une illégalité en voulant changer la Constitution avant la nomination du ministère, seul autorisé à proposer son remaniement. Mais il suffit à Deâlc de rappeler la décision de la
capables de supporter le poids des années néfastes suivantes et nous eussions succou)l)é sous l'adversité sans que notre agonie fût accompagnée des regrets et de I» commisération du monde civilisé (Au centre : Très bien). Cette transformation, l'histoire la rattachera au nom du personnage qui en a pris l'initiative en 1848 et qui a su l'exécuter avec une énergie infatigable (Applaudissements).
« .Malgré les malheurs survenus, cette partie de son œuvre n'a pas disparu et elle survivra aussi longtemps qu'il y aura des Hongrois et une Hongrie, et le souvenir et la reconnaissance de la nation v seront toujours attachés (Applaudissements). » KoNYï Manô, Deâk F. beszédci. Vol. IV, p. 443.
(1) Emile Ollivier : L'Empire libéral. Vol. I, p. 357.