CHAPITRE III
temps j'envoyai une circulaire personnelle aux gouverneurs. Le rescrit déclarait que Sa Majesté avait daigné ordonner que l'on eût à renoncer à la convocation d'un " Reichsrath extraordinaire- ; que le « Reichsrath constitutionnel " se réunirait à Vienne le 18 mars; qu'à ce » Reichsrath » seraient soumises les modifications constitutionnelles qui paraissaient nécessaires, vu le compromis avec la Hongrie.
»c En même temps étaient annoncés des projets de loi relatifs à l'envoi des députés à ce corps délibérant sur les affaires communes, au développement des droits constitutionnels de la moitié occidentale de l'Empire (responsabilité ministérielle et modification du paragraphe 13 des lettres patentes de février), à l'élargissement de l'autonomie constitutionnelle des pays héréditaires, demandé par les diverses Diètes, enfin à la nouvelle organisation militaire, m
Entre temps, l'empereur fit appeler Deâk par l'intermédiaire d'Andràssy; car selon les théories du parlementarisme, la formation d'un ministère représentant ses idées, lui incombait en premier lieu. Le « vieux seigneur » se rendit donc à Vienne (le 7 février) et François-Joseph le reçut le lendemain en audience privée. Après avoir exprimé sa satisfaction sur la manière dont la Commission des Soixante-sept s'était acquittée de sa tâche, — qui se changea en étonnement quand Deâk déclara qu'il n'y avait pas eu d'entente préalable avec la gauche, — l'empereur lui offrit la présidence du futur ministère. — Les raisons que le modeste représentant de la Hongrie tout entière invoqua pour décliner respectueusement cette offre aussi logique que due, personne ne les connaît. En tout cas, on peut supposer que dans sori for intérieur il n'avait qu'une préoccu[)ation : n'accepter rien ni de l'empereur, ni du gouvernement, qui pût ressembler de près on de loin à une récompense.
C'était la condition sinecjua non de pouvoir réfuter les insinuations de trahison à la patrie, dont on l'accabla ouvertement, — comme on peut le voir plus haut, — ou dans des lettres anonymes remplies de menaces de mort- Il recommanda donc la nomination du comte Andrâssy, qu'il considérait comme un
" homme providentiel » , en proposant également une liste complète pour les autres portefeuilles. Il utilisa aussi ce long entretien au règlement de la question du ministère des honvéds, en persuadant au souverain qu'il faudrait le confier pour le moment au ministre président, c'est-à-dire à Andràssy. Soit par habitude, soit sous l'impression de la surprise, l'empereur lui répondit qu'il allait y réfléchir. De là l'effroi de Majlâth, qui voit déjà tout en noir et qui déconcerte Deâk lui-même. Aussi, en rentrant à Pesth, celui-ci ne sembla-t-il pas être tout à fait rassuré. Cependant il conseille à Andràssy, à Eôtvôs et à Lonyay de se rendre à Vienne dès le lendemain, en recommandant au premier de revenir à la charge au sujet du ministère des honvéds. C'était la première série des hommes d'État hongrois désignés par le « vieux seigneur » pour devenir les titulaires de la présidence, des ministères de l'instruction publique et des finances. La seconde série, composée du baron Bêla Wenckheim, Balthazar Horvàth et le comte Mikô, — les ministres de l'intérieur, de la justice et des travaux publics, — ne devait arriver à Vienne que le lendemain, ainsi qu'Etienne de Gorove, devant être investi du portefeuille de l'agriculture et du commerce, en remplaçantau dernier moment le conservateur endurci Paul de Somssich. Ce fut d'abord Andràssy seul que l'empereur reçut (le 1 1) . A la suite de cette audience, il y eut plusieurs véritables Conseils de ministres tenus par les personnalités susdites, auxquelles s'était joint le comte Georges Festetics, titulaire in petto du ministère a latere. Ils s'occupèrent d'abord du remaniement des lois de 1848 dans le sens du compromis et des observations faites par l'empereur. Ensuite ils eurent — notamment Andràssy et Lonyay — des conférences avec le ministre de la guerre, legénéralJohn, et de Becke, le nouveau ministre des finances du cabinet autrichien, présidé par le baron de Beust. De son côté l'empereur ne prépara pas moins le chemin du compromis en relevant de ses fonctions le chancelier Georges de Majlàth et le nommant président de la Cour de cassation hongroise (Table des Septemvir).
Le but de la venue des futurs ministres hongrois était double :
d'une part, régler définitivement la situation de l'armée à l'égard des gouvernements nouveaux — autrichien et hongrois, — la restitution de l'administration financière au ministère hongrois et lerescrit concernant la nomination d'Andrâssy comme président du Conseil, et de l'autre, procéder à la revision des lois de 18 48. Gomme le premier regardait aussi bien l'Autriche que la Hongrie, le Conseil présidé par l'empereur le 14 février se composait des membres des deux ministères. On y décida que l'armée active, les places fortes, les arsenaux, etc. , dépendront directement du ministre de la guerre commun, mais que les réserves seront sous les ordres des ministres de la défense nationale autrichien et hongrois. On fixa le nombre des recrues pour la Hongrie à 40,000 hommes et pour la Transylvanie à 8,000. Quant à la restitution, on accepta les propositions de Melchior Lônyay, c'est-à-dire la restitution immédiate, sans attendre le vote d'indemnité du Parlementhongrois, car il considérait tout atermoiement comme une pression. Au sujet des affaires commerciales et industrielles, ce fut le ministre autrichien contre-amiral baron Wullerstorf , qui prit la parole, mais n'ayant pas l'habitude de parler, il se vit vite battu par les Hongrois, qui lui opposaient tranquillement le projet du compromis, élaboré par la Commission des Soixante-sept. Finalement de Majlâth lut le rescrit en traduction allemande, que l'on vota sans difficulté.
Le second Conseil, tenu'le 1 5 février, avait un caractère strictement hongrois; car sur la prière d'Andrâssy, l'empereur n'y fit pas convoquer les ministres autrichiens, puisque la revision des lois de 1848 y était seule à l'ordre du jour. L'empereur y fit la promesse qu'il allait partir pour Bude aussitôt que le ministère le voudra, qui ne lui prêtera serment que dans la capitale de la Hongrie ! Paroles douces pour les oreilles des patriotes, comme toutes les remarques du souverain pendant ces deux séances, où il ne cessa de prouver combien il était versé dans la connaissance des affaires hongroises!
Les chances du compromis devenant ainsi d'heure en heure plus favorables, l'exaspération des intransigeants s'accroissait dans la même proportion. Le député républicain Joseph
Madarâsz déclara ouvertement à ses électeurs dans le déparment de Fehér que l'on avait vendu le pays ; le matin du 10 février, on trouva sur les murs de la capitale des proclamations ainsi conçues : " A bas Deàk! vive 1849! vive le 14 avril! » (jour où avait été proclamée à Debreczen la déchéance des Habsbourg). Il y en eut qui menaçaient de mort les députés déakistes Szentkirâlyi, Kemény, Szentivânyi, etc. Pour prévenir des troubles plus sérieux, on consigna la troupe dans la soirée.
Évidemment toute cette effervescence était l'œuvre indirecte de l'opposition, ainsi que les menaces de mort adressées à Deâk; car si en lace du compromis, les plus modérés delà gauche parlaient de renonciation inconsciente aux droits de la Hongrie, les ultras pouvaient hardiment aller jusqu'aux soupçons de trahison. Gomme parti organisé, « les Tigres » répudièrent cependanttontesolidaritéavec les fauteurs de désordres. Dans une note publiée dans leur journal A Hon, ils déclarèrent qu'ils ne voulaient défendre leur idée que sur le terrain de la plus stricte légalité (le 12 février).
Mais ce fut le retour de Vienne des candidats ministériels qui calma le plus la population, tout en l'émouvant au plus haut degré. « La Constitution est rétablie ! » tel fut le cri qui vola de bouche en bouche le 17 février au matin à travers les villes de Bude et de Pesth, et, à l'aide du télégraphe, à travers toute la Hongrie! Nouvelle d'autant plus authentique que ce même jour l'empereur signa le rescrit qui, par la nomination d un ministre président, inaugura tangiblement la résurrection de la Hongrie. Maintenant il n'y avait plus de doute possible : la cause pour laquelle on avait versé pendant de longs siècles des torrents de sang, était définitivement gagnée !
Selon la pratique parlementaire hongroise, il y eut ce jourlà au club du « parti Deâk » une conférence pour régler la marche à suivre dans la séance du lendemain. C'était une occasion toute trouvée pour caractériser la situation. D'abord ce fut Andrâssy qui parla, en se recommandant à ses collègues de sa qualité de ministre pr('sident, et en promettant que la politique qu'il avait l'intention de suivre sera celle de Deàk,