CHAPITRE III
et non pas la sienne. Pour répondre aux éloges qu'il fit ensuite de Deâk, celui-ci prit incontinent la parole.
« En commençant, — écrit Lonyay dans son Journal tant cité, — il refusa le titre de chef. D'après lui, être à la tête du parti n'est qu'une circonstance fortuite, car le sentier à parcouriravant été très étroit, il fallait bien que quelqu'un devînt le premier. Il employa une comparaison splendide : il loua le souverain, il loua Andrâssy et ses collaborateurs. Il expliqua que Ton avait opposé contre nos adresses de 1861 l'incompatibilité d'une Hongrie autonome avec la situation de grande puissance de la Monarchie. Nous tâchions de démontrer le contraire en 1865 et 1866; ce fut pour réfuter celte erreur que nous constituâmes la Commission des Soixante-sept. Si le rocher de 1 absolutisme qui occupait la place de notre Constitution s'effondre, il faut maintenant que nous v élevions l'édifice de la Constitution. » — Son discours fit une profonde impression et consolida considérablement la force du parti, mais naturellement sous son égide : « C'est lui qui est le chef, et le ministère n'existe qu'autant qu'il le veut et ne marche qu'autant qu'il le permet ! »
A la séance du 18 février de la Chambre des députés, le secrétaire Guillaume de Totli lut le rescrit impérial. Après avoir pris pour point de départ l'adresse envoyée par la Diète au sujet de la suspension du recrutement illégal, voici les principaux passages de ce rescrit si important :
a Nous avons ouvert Notre cœur paternel avec la plus grande sincérité , tant dans Notre discours du trône que dans Nos rescrits ultérieurs. Nous y avons clairement indiqué les doutes et les difficultés à cause desquels le compromis ne pouvait pas avoir lieu jusqu'ici.
" Ce fut avec un empressement digne d'éloges que les magnats et les députés du royaume se donnèrent pour tâche de faire cesser ces doutes.
« Ils déclarèrent à plusieurs reprises qu'ils ne voulaient nullement exposer la sécurité de la Monarchie, faire courir le moindre danger à son existence, et qu'il était même impossible qu'ils désirassent l'affaiblissement d'un appui qu'ils sont
enclins à prêter et sur lequel ils comptent dans l'intérêt de la sécurité commune.
« Ils Nous assurèrent à plusieurs reprises qu'ils présenteraient un projet de loi au sujet des affaires communes et de leur gestion, s'accordant avec les conditions d'existence de la Monarchie; qu'ils seraient prêts à discuter sans retard les modifications de certains paragraphes des lois de 1848, auxquelles modifications Nous tenons particulièrement et que Notre ministère responsable hongrois vous soumettra ; que vous tiendrez compte avec équité des exigences légitimes des pays annexés et que vous vous occuperez de l'aplanissement des difficultés que peut produire la substitution d'une nouvelle administration à l'ancienne, par des précautions indispensables.
« Il serait injuste, si en face de ces déclarations sérieuses, réfléchies et solennelles de la Diète hongroise, Nos alarmes ne cessaient pas; c'est donc avec joie que Nous saisissons cette occasion pour rétablir la Constitution hongroise et pour former à cette fin un ministère responsable hongrois.
« Aussi, comme gage de Notre inébranlable décision, nommons-Nous Notre affectionné féal, le magnifique et respectable comte Jules Andrâssy de Gsikszentkirâly et de Krasznahorka ministre président, en le chargeant de Nous présenter incontinent ses propositions au sujet de la formation du gouvernement.
« Ayant levé ainsi l'obstacle qui se dressa jusqu'ici infranchissable devant l'activité législative des magnats et des députés du pays, Nous espérons, par suite de la confiance que Nous avons dans votre sagesse politique... que, si Nous sommes fermement décidé à défendre contre toute attaque et à conserver intacte la Constitution du pays, les fidèles populations de la Hongrie resteront de leur côté des soutiens inébranlables pour Notre trône royal et des défenseurs déterminés aussi bien à l'égard des pays de la couronne de saint Etienne, qu'à l'égard de l'intégrité territoriale de la Monarchie. »
L'enthousiasme délirant du centre et de la droite avant cessé, on décida, en escomptant le consentement des magnats, l'envoi d'une députation pour j)orter au souverain lesremercî-
ments de la Diète. Ensuite ce fut Andrâssy qui prit la parole. A ses yeux, la présidence du ministère ne pouvait revenir de droit qu'à celui dans qui la nation avait mis son entière confiance, et qui avait été reconnu pour le plus méritant par la sagesse du souveram aussi. Mais comme le député de Pesth — Deâk — ne voulait du pouvoir à aucun prix, lui, il l'a accepté pour obéir par respect et pour servir le pays par dévouement. « Je me rends compte, termina-t-il, que si le roi ordonne et la nation attend, le sentiment de mon insuffisance n'est pas une raison valable pour le refus! «
A l'issue de la séance, des députations improvisées de la Chambre des magnats et des députés allèrent féliciter le créateur du compromis et le héros du jour. C'est à ce moment que l'on a pu le mieux juger le caractère hautement moral de l'œuvre accomplie !
« Mes chers amis ! a dit Deâk aux députés, la divine Providence nous a permis d'atteindre le jour où le souverain a proclamé le rétablissement de notre Constitution. Mais ce n'est pas mon succès, c'est le Vôtre, c'est celui de tous ceux qui ont, avec un égal patriotisme, travaillé au rétablissement de la Constitution, quoique suivant des chemins différents; c'est le succès de tous ceux dont la poitrine renferme un cœur qui bat plus vivement chaque fois que l'on prononce le nom de la patrie. Ne me demandez pas aujourd'hui un discours; mon émotion m'empêche de parler longtemps. Accordez-moi seulement la permission de pouvoir travailler encore avec Vous et au milieu de Vous dans l'intérêt de la patrie et de la Constitution, et parmi ceux que Vous aimez, accordez-moi une place aussi, je Vous prie ! »
Aux magnats, il parla de leur dévouement et il se rappela avec reconnaissance des conservateurs eux-mêmes, qui avaient avec désintéressement aplani le chemin du compromis. Ensuite il alla féliciter Andrâssy comme les autres députés, conservant ainsi toujours son attitude modeste, qui lui valut l'admiration et la vénération sincères de ses adversaires les plus acharnés de la veille !
Quant à Andrâssy, il reçut les députations chez sa mère
pour Fassocier en quelque sorte à l'honneur qu'on lui fit, puisqu'il lui avait causé tant de peines pendant les tristes années de son exil !
« L'après-midi — écrit encore Melchior Lônyay — on vit se couvrir toutes les maisons de drapeaux et dans les rues on vendit le rescrit, la biographie des ministres; et le soleil se mit lui-même de la partie, en souriant à ce premier jour rempli d'espérance de la résurrection de notre patrie ! »
Le soir on illumina spontanément les villes sœurs et la jeunesse universitaire organisa une promenade aux flambeaux en l'honneur de Deâk etd'Andrâssy. Le premier répondit par une courte allocution — comme il était obligé d'en improviser plusieurs autres les jours suivants pour diverses députations, — mais le second se mit déjà de nouveau en route pour Vienne ; car si le compromis existait virtuellement, sa réalisation complète dépendait encore d'une foule de conditions.
Il fallait d'abord tranquilliser les membres les plus influents de la famille impériale, dont l'ascendant était considérable dans l'armée et l'administration. Une intervention urgente s'imposait à cet égard, d'autant plus que dans ses ordres du jour le commandant militaire de Bude se permit plusieurs critiques anticonstitutionnelles au sujet du ministère des honvéds, ayant l'air de vouloir recommencer ainsi les agissements équivoques du corps des officiers généraux de 1848. Le succès que le spirituel et chevaleresque ministre président remporta à cet égard auprès de l'archiduchesse Sophie, mère de l'empereur, et auprès de l'archiduc Albrecht, dépassa de beaucoup l'espoir des optimistes.
Ce fut pendant ce vovage qu'Andrâssy fit aussi signer par l'empereur la nomination des ministres. Il la communiqua aux deux Chambres le 23 février, dans un rescrit daté du 20, où figure la rédaction de Deâk concernant le ministère des honvéds.
« Je confie par intérim le ministère des honvéds à mon ministre président hongrois jusqu'à ce qu'on ait statué constitutionnellcment sur la transformation pressante du système complet de la défense nationale, en maintenant intactes toute-
fois mes prérogatives royales, concernant le commandement, la direction et l'organisation de l'armée. »
La présentation du ministère à la Chambre n'eut lieu cependant que cinq jours plus tard, car il fallait y soumettre à la discussion des députés quatre projets de loi : au sujet des impôts, du recrutement, du rétablissement de l'administration et de la presse. Or ces projets, élaborés d'abord par les ministres respectifs, n'ont pas obtenu l'approbation du «vieux seigneur » . Il fallut donc qu'il les refît.
Dans cette même séance du :28 février, l'extrême gauche tenta d interrompre à deux reprises différentes la marche régulière des discussions, mais les réponses plus ou moins acerbes de Deâk désarmèrent facilement et Madarâsz et ISoszorményi, démontrant d'une façon péremptoire qu'il voulait terminer l'œuvre qu'il avait commencée, et menée déjà si loin, avec tant de bonheur. Maintenant il savait pertinemment que le courant de l'opinion piibli(|ue lui était absolument favorable et que chaque jour lui fournissait des armes nouvelles pour combattre ses adversaires de plus en plus impuissants. La présence du couple impérial au château de Bude, l'approche de la date du couronnement, fixé au 8 juin, l'achat du château et du domaine de Goedoelloe, devant être offerts au roi par le pays en cadeau de joyeux avènement, l'installation successive des préfets (fô-ispân) constitutionnels, la transmission des services publics dans les mains d'une administration nationale dépendant d'un ministère hongrois responsable, les Conseils tenus par ce ministère sous la présidence du futur roi au château de Bude, — étaient autant de spectacles émouvants, qui ressemblaient plutôt à un rêve, et qui réchauffaient d une douce chaleur le cœur si longtemps engourdi, si douloureusement meurtri de la nation! Maintenant la discussion générale et par paragraphes du projet de la Commission des Soixante-sept pouvait impunément avoir lieu : elle commença le 20 mars et finit par le discours magistral de Deâk le 28 du même mois. Cependant on ne vota pas immédiatement, car le « vieux seigneur » trouva préférable de faire annoncer le scrutin pour le lendemain, afin que l'on ne pût pas pré-
tendre que l'on avait été surpris. A cette séance, on constata la présence de 397 députés vérifiés, parmi lesquels, le président s'étant abstenu et 22 étant absents, — il y eut 257 votes pour l'acceptation du projet et 117 contre elle. A la Chambre des magnats, ce fut le 3 avril que l'on ouvrit et ferma les écluses de l'éloquence laudative, — le nouveau prince primatSimory traita Deak de Solon de la Hongrie, — et l'acceptation y eut lieu par acclamation le jour même.
Pour se conformer au rescrit de l'empereur du 17 février, désirant que l'on tienne compte « des exigences légitimes des pays annexés » , la Chambre avait chargé une Commission de s'aboucher avec la Commission croate au sujet d'un second compromis, devant régler les relations de la Hongrie avec les royaumes en question. Vu les difficultés qui devaient fatalement retarder la conclusion d'un pacte semblable, Deàk jugea urgent de faire voter une résolution tendant à démontrer les sentiments les plus fraternels des Hongrois à l'égard des Croates, et à inviter ces derniers non seulement au couronnement, mais aussi pour la discussion à la Chambre du diplôme inaugural. Comprenant la haute portée politique de cette proposition, les deux Chambres l'acceptèrent presque sans discussion dans leurs séances des 9 et 10 avril.
Après les vacances législatives de Pâques, que le ministère employa le mieux possible en vue de la préparation du couronnement, il fallait s'occuper encore de la solution de plusieurs questions constitutionnelles, notamment de la modification des lois de 1848 (article IV, paragraphe 6), de la suppression de la dignité de palatin, de la reconnaissance de l'abdication de Ferdinand V et de la renonciation au trône de l'archiduc François-Charles. On saisit la discussion de ces deux derniers documents pour proclamer que les abdications et renonciations ne seront plus dorénavant valables sans l'assentiment du Parlement (article III des lois de 1867.)
L'aplanissement successif" à l'amiable de chaque obstacle devant faire échouer le compromis, selon les pronostics des oracles de la gauche, augmenta singulièrement la force initiale du " parti Deâk « , Dans un scrutin du 29 mai, il eut déjà une