CHAPITRE III
majorité de 209 voix sur 398 votants. Le fruit était mûr : le compromis ne pouvait plus tarder à choir de la ré{Tion nébuleuse des spéculations sur le terrain solide de la réalité.
On invita toutes les puissances représentées en Autriche à assister au sacre de François-Joseph (I), Ce furent leurs diplomates accrédités à Vienne qu'elles y envovèrent, car les villes de Bude et de Pesth d'il y a trente-quatre ans n'auraient pas pu donner l'hospitalité due à des missions spéciales considérables. D'ailleurs, outre les cérémonies obligatoires, il n'y eut pas de iètes proprement dites, par suite de la mort par accident de l'archiduchesse Mathilde, fille de l'archiduc Albrecht, survenue quelques jours avant le couronnement. Mais quoique réduite aux cérémonies indispensables, cette grande manifestation du constitutionnalisme impressionna fortement tous ceux qui en étaient témoins, non seulement à cause de l'aspect médiéval, pittoresque et touchant du spectacle lui-même, mais aussi àcause de sa signification morale et symbolique, ainsi qu'à cause des horizons nouveaux que le penseur put entrevoir à travers les éblouissements de l'instant, au sujet du prompt rétablissement de la puissance de la monarchie des Habsbourg, depuis si longtemps traitée de quantité négligeable, et cependant toujours reconnue indispensable pour le maintien de l'équilibre européen.
Car si ce jour-là le monde avait les yeux fixés sur la capitale
(1) Ce n'est pas par amour du faste que les Hongrois tiennent à ce grand acte de la vie constitutionnelle, qui ne peut s'accomplir qu'en suivant strictement les règles prescrites par la tradition. D'ailleurs il ne suffit pas chez eux d'avoir des droits légitimes : c'est être ceint de la couronne de saint Etienne dont dépendent les pays hongrois, qui donne la véritable investiture au roi.
Parmi les particularités dignes de remarque dans la cérémonie du sacre, il faut relever : l"que ce sont le prince primat et le ministre président, jadis le palatin, qui imposent au roi la couronne; la reine ne la reçoit qu'un instant sur l'épaule droite; 2° que le roi ne quitte la couronne qu'après s'être dirigé achevai d'abord au pied d'une estrade, sur laquelle il procède à la prestation du serment, et ensuite sur un tertre, formé avec de la terre provenant de tous les départements, pour y porter avec son épée quatre coups dans la direction des quatre points cardinaux, symbolisant la défense du pays; 3" qu'en y conduisant le roi, tout le cortège se tient à cheval. Ayant terminé la cérémonie du couronnement auquel le couple royal se prépare par trois jours de jeûne, les nouveaux souverains dînent en public, servis par les titulaires des charges de la cour eux-mêmes.
de la Hongrie, ce n'était pas seulement pour admirer les montures magnifiques des seigneurs bannerets, les costumes étincelants des magnats, ou pour écouter les cris de joie du peuple, les salves des canons, les sonneries des cloches. Il ["allait se rappeler plutôt qu'on assistait à la réconciliation sincère d'un souverain et d'une nation également bien intentionnés, mais n'ayant pu se comprendre tout d'abord, — et applaudir au dénouement d'un drame, commencé dix-neuf ans auparavant par l'avènement au trône de François-Joseph dans une froide matinée d'hiver, au fond de la sombre forteresse d'Olmiitz, et finissant au seuil de l'été, au milieu d'une foule ivre de bonheur, sur les bords poétiques du Danube majestueux, par son couronnement comme roi apostolique de Hongrie !
Car dès lors on pouvait prédire avec certitude, en tenant compte du rétablissement de la Constitution hongroise et de l'introduction du constitutionnalisme dans les pays héréditaires, que, grâce à l'œuvre de Deâk, la monarchie des Habsbourg sera d'année en année plus puissante, plus estimée et plus respectée que jamais ; que la question d'Orient recevra là probablement sa solution naturelle sous l'influence bienfaisante d'une Monarchie constitutionnelle aussi pacifique que redoutable !
Le compromis était donc une chose juste, utile et moralement belle. Gloire à tous ceux qui y ont contribué : à son auteur modeste, patriarcal, en qui on croit pouvoir découvrir la réincarnation d'un des grands prophètes de l'Ancien Testament; aux libéraux autrichiens et hongrois, avec Beust et Andrûssy îi leur tête! Trois fois gloire à François-Joseph, qui, rompant courageusement avec les traditions séculaires de sa famille, et n'écoutant que les conseils de son suprême bon sens et de son cœur paternel, l'a consommé avec la simplicité d'un homme loyal et la dignité d'un grand roi!