CHAPITRE IV
dans des conférences, Kossuth se laissa tellement emporter par la griserie de ses propres paroles qu'il se permit de proclamer carrément l'incompatibilité de la dynastie des Habsbourg avec l'indépendance de la Hongrie. C'était plus que la longanimité du ministère ne devait endurer; ne pouvant pas poursuivre l'auteur absent, il fit donc confisquer le numéro du journal ( Magyar Ujsag) où l'on avait fait paraître la correspondance incriminée et mettre en accusation son rédacteur en chef, Ladislas Boeszoerményi. Il fut condamné par le jury à la prison, où il mourut, en causant au ministre de la justice Horvâlh mille désagréments même après son décès, quoiqu'il lui eût permit de quitter la maison de détention pour le rétablissement de sa santé.
Cette mesure énergique, mais indispensable, tant pour enraver le progrès dangereux d une polémique presque séditieuse que pour maintenir le principe de l'inviolabilité du souverain et de la famille régnante, tous ceux ne pouvant pas encore oublier les méfaits de l'absolutisme et les vexations du li provisoire » , la jugèrent trop sévère. Aussi, dans le département deHeves, où ils avaient la majorité, saisirent-ils 1 incident de cette lettre du « gouverneur » pour émettre un vote de confiance à son adresse dans le Conseil municipal de son chef-lieu Eger (Erlau), vote que le gouvernement ne pouvait pas tolérer. Mais le Conseil général du département en question n'étant pas d'humeur non plus à la faire annuler, Andrâssy se vit forcé de recourir à un moyen jadis souvent employé par le prince de Metternich, c'est-à-dire d'y envoyer un commissaire royal chargé de faire respecter l'autorité du ministère. Cet acte de vigueur, exécuté avec beaucoup de tact, mit enfin un terme au mouvement entretenu au sein des Conseils départementaux, que l'on paralysa aussi d'ailleurs par un contrecourant social en créant dans tous les centres un peu importants des « cercles Deék » , réunissant ainsi tous les éléments pacifiques et tranquilles des populations.
Ce fut avec l'annonce d'un léger succès que le ministère put commencer les séances de la nouvelle session du Parlement. Le ministre des finances Melchior Lonyay y présenta un projet
de loi, dès le 30 septembre, concernant un emprunt de soixante millions de florins (en francs 150 millions), contracté dans les conditions où l'Autriche avait contracté les siens avant le compromis. Vu les inquiétudes qui hantaient déjà à ce moment le marché financier européen en prévision d'un conflit franco-allemand et le rétablissement tout récent de la Hongrie comme État indépendant, on avait droit à se montrer content devant un résultat pareil et à commencer avec confiance les travaux publics de toute sorte, pour la construction desquels on avait emprunté la somme en question.
Étant issu des rangs du « parti Deâk « , le ministère pouvait aussi hardiment s'enorgueillir des preuves de vitalité que donnait le système dualiste créé par le « vieux seigneur » . On fixa, conformément aux dispositions du compromis, paragraphes 18 à 26, la quote-part en imposant, vu la différence de leur situation économique et la densité de leur population, à l'Autriche 70 pour cent, et à la Hongrie 30 pour cent à payer sur les dépenses qu'exige le budget des affaires communes. En même temps eut lieu au Pai'lement hongrois la discussion se rapportant à la reconnaissance par la Hongrie des dettes de la Monarchie. Après avoir fourni à Deâk une nouvelle occasion à faire valoir sa dialectique irrésistible, elle aboutit à un vote approuvant le projet présenté par le gouvernement. Et comme les questions de l'union douanière de l'Autriche et de la Hongrie, ainsi que leur compromis commercial, furent également réglés, François-Joseph procéda sans tarder à la nomination des ministres communs en conservant au baron de Beust et au général de John leurs portefeuilles et en confiant celui des finances communes au baron de Becke.
Maintenant on put s'occuper aussi de la convocation des délégations. Elles se réunirent la première fois à Vienne, quoiqu'elles fussent la création du génie politique hongrois. Les principaux membres du centre gauche, avec MM. de Tisza et Ghyczy en tête, y entrèrent sans hésiter, et la nouvelle institution, malgré ses allures compliquées, ne fit nullement honte à son auteur. Le seul accroc qu'il y eut fut la sortie inconsidérée d'un commissaire d'origine slave du ministre de la
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guerre, qui; croyant aller au-devant du désir secret de la cour, ne craignit pas de s'exprimer d'une façon suffisamment menaçante au sujet des prétendues velléités séparatistes des Magyars. Quoique dès le lendemain rectifié par un autre officier supérieur, ce langage ne resta pas moins symptomatique, décelant la violence des ressentiments que nourrissaient dans leur for intérieur à l'égard de la Hongrie le personnel de l'administration et le corps des officiers, recrutés sous l'absolutisme et hérités du « provisoire » .
Entre temps, le ministère Andrûssy fit tous ses efforts pour l'organisation administrative du pays. Or, s'il y avait beaucoup de compétiteurs, il y avait peu de sujets capables de faire de bons fonctionnaires. A force de boycotter les emplois distribués par le gouvernement impérial, on perdit l'habitude du maniement des alfaires publiques.
Il y eut aussi pénurie de législateurs. En dehors de M. Nicolas de Szabo, président actuel de la Cour de cassation, Balthazar Horvath ne pouvait au commencement compter sur personne (1) à propos de la codification des lois concernant le remaniement de la procédure civile, la responsabilité de la magistrature, la propriété artistique, les expropriations, l'abolition des derniers vestiges de la féodalité, tels que le rachat de la dîme des vignobles, de certaines corvées.
A vrai dire, son activité excédait déjà dans ces conditions-là celle du Parlement, puisque quinze de ses projets de loi attendaient vainement leur présentation pendant la session législative de 1868. Non pas qu'elle fût indolente ou paresseuse, mais à cause de l'àpreté de la lutte qui y éclata entre les partis chaque fois que l'on toucha de loin ou de près au compromis. Par suite de l'acharnement avec lequel l'opposition attaqua celui-ci, le gouvernement se vit obligé de ménager les conservateurs et conséquemment de ne s'aventurer sur le chemin du libéralisme que jusqu'aux points où ceux-ci consen tirent à l'accompagner. Ce fut ainsi que l'émancipation des
(1) Le concours précieux des jurisconiultes Charles Csemeghy et do Didier Szilagyi ue lui vint en aide que plus tard.
Israélites, — votée en décembre 1867, — devant avoir pour corollaire l'introduction du mariage civil, et l'article XLIII de la loi de 1868 concernant la réciprocité des cultes, ne put être complété que vingt-huit ans plus tard.
Le même sort attendait les velléités libérales du baron Eôtvôs sur le terrain de l'enseignement. Il fallut qu'il entrât en lice à la fois contre le fanatisme religieux et les tendances dissolvantes des nationalités. A la Chambre, on renvoya son projet concernant l'instruction gratuite et obligatoire à une Commission parlementaire composée de vingt-cinq membres des deux Chambres. Après avoir consulté le haut clergé et pris l'avis des professeurs des écoles confessionnelles, celle-ci restreignit sensiblement les dispositions de la loi de 1848 (article XX) et permit à quiconque d'ouvrir des écoles, en lui concédant, pardessus le marché, le droit de choisir l'idiome dans lequel se ferait l'enseignement. L'État ne garda pour lui que le droit d'inspection, pour savoir si les écoles se conformaient au programme prescrit. Il n'y a que le caractère laïque des écoles primaires de l'État et des communes qui rappela les grandes traditions libérales (1).
En vue de l'achèvement définitif de l'union de la Hongrie avec la Transylvanie, le gouvernement envoya au « gubernium )) , le 20 juin 1867, deux rescrits royaux, dont l'un décréta la dissolution de la Diète transylvanienne, et l'autre abrogea toutes les lois créées par la Diète de Nagy-Szeben. Pour présider aux transformations nécessitées par la cessation de l'ancien ordre de choses, le ministère nomma le comte Emmanuel Péchy, commissaire royal enTransylvanie, résidant à Kolozsvar. Ayant terminé sa tâche en 1872, il fut relevé de ses fonctions et, depuis ce temps-là, c est aux ressorts des différents ministères respectifs hongrois que l'on a confié l'administration des affaires des quinze départements nouveaux dans lesquels on avait réparti un territoire pendant trois cents ans disjoint de la mère-patrie.
Conformément au désir que François-Joseph avait exprimé
(l) BKitsics, G., I Ferenci-Jozsef et Kora. Budapest, 1899. Page 663.