CHAPITRE IV
celui de Franz Liszt, le roi des pianistes, et du peintre Jules de Benczur, — afin qu'en y résidant ils répandent dans le pays le culte du Beau en apôtres infatigables, soit à la tète de quelque Conservatoire de musique ou d'une École des Beaux- Arts, soit simplement au moyen de leur influence sociale.
Si, semblable au convalescent dont 1 unique préoccupation se concentre sur la reconstitution lente et graduelle de sa santé d'autrefois, la Hongrie, absorbée par son retour à la vie constitutionnelle et par ses efforts de reconquérir la place qui lui appartient au sein du Conseil des peuples, évitait soigneusement tout ce qui pouvait la détourner de l'emploi utile de ses années de recueillement, ou détruire l'équilibre de son budget, déjà grevé par les intérêts d'emprunts onéreux, aux premiers bruits de la candidature du prince HohenzoUern au trône d'Espagne, adroitement soulevée par le comte de Bismarck et le général Prim, elle eut un véritable accès d'affolement, non seulement à cause de la perspective de la guerre qu'elle jugea inévitable et dont les conséquences pouvaient facilement ébranler l'échafaudage encore peu solide de son futur développement, mais surtout parce qu'entre les deux nations, prêtes à tirer l'épée, prendre parti pour l'une ou l'autre lui était également difficile.
Au point de vue de la politique internationale, elle se sentait paralysée par la Russie, sur l'alliance secrète de laquelle avec la Prusse elle n'avait à vrai dire aucune donnée officielle, mais qu'elle devinait instinctivement. Il lui paraissait plus que présumable de croire que le comte de Bismarck ne se lancerait pas dans une lutte aussi grave, sans avoir garanti la sécurité de sa base d'opérations contre les entreprises éventuelles de l'Autriche-Hongrie par la coopération assurée des armées moscovites. Supposition dont la justesse fut grandement confirmée quelques mois plus tard à la conférence de Londres (janvier 1871), convoquée sur la demande de la Russie en vue de l'abrogation de la convention visée par le paragraphe 14 du traité de Paris de 1856, concernant la force et le nombre des bâtiments à déterminer, nécessaires à la Russie et à la Turquie dans la mer Noire pour la défense de leurs côtes. Elle fut effectivement
supprimée dans le protocole de Londres, avec l'appui de la Prusse, — appui à vrai dire accordé par le comte de Bismarck avec la plus mauvaise grâce, car, d'après les pourparlers d'Ems (juin 1870), cette demande ne devait être présentée par la Russie qu après la guerre, tandis que le prince de Gortschakofl', qui savait peut-être mieux que personne comment le comte de Bismarck avait rempli, après la guerre de 1866, les stipulations convenues avec le comte Benedetti au sujet de la délimitation des frontières à Saarbruck, avait jugé prudent d'agir avant la fin de la guerre (1).
Au point de vue de la politique intérieure de la Monarchie, le conflit franco-allemand ne menaçait pas moins d'être danprereux. Car on pouvait craindre en Hongrie que la défaite de la Prusse n'éveillât dans le parti réactionnaire de la cour des velléités de reprendre en Allemagne la position que l'Autriche y avait occupée antérieurement, tandis qu'à la suite des victoires des armes allemandes on pouvait redouter derechef les empiétements irritants du pangermanisme.
En face de cette situation périlleuse et au milieu des difficultés de son installation complète et définitive à peine achevée, le gouvernement hongrois ne se sentait nullement dispos à se lancer dans une guerre formidable à propos d'une question qui n'intéressait que très indirectement la Monarchie. A vrai dire, il était franchement francophile, non seulement à cause de l'origine française du mouvement libéral hongrois, parti des départements ayant vu flotter les drapeaux de Napoléon P% et de la reconnaissance que les Hongrois devaient à la France pour l'accueil hospitalier qu'elle avait accordé en 1859 à leurs réfugiés, mais aussi à cause de ses sympathies qui l'attiraient vers l'Empire libéral, inauguré par le ministère du 2 janvier, dont le chef, M. Emile Ollivier, professait ouvertement la plus vive admiration pour la personnalité si extraordinaire de François Deâk.
Par esprit de contradiction, le centre gauche et les intransigeants se montraient au contraire germanophiles et exigeaient
(1) Mémoires du comte de Beusl, Vol. II. Page 422.