‹ La Hongrie moderne de 1849 à 1901; étude historiqueChapitre 93 sur 168 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

pie de son caractère, rappelant par sa grandeur celui des prophètes de TxVncien Testament. Descendant d'une vieille famille, il semble que légiférer soit une qualité atavique chez lui; car le mot Deâk évoque en Hongrie effectivement l'idée d'un diacre scribe du moyen âge et ses armes parlantes représentent un dextre muni de plume et appuyé sur un livre. Physiquement, c est une organisation forte aussi, d'un aspect énergique, au visage coloré, mais que ses veux pénétrants et expressifs au possible inondent dune lumière de bonté, de douceur et d'affection, chaque fois qu'il s'agit de la protection des faibles, de l'encouragement des jeunes et des modestes ou de ses amitiés. A la Chambre il parle sans emphase, évitant tous les effets oratoires, car il ne veut vaincre que par ses arguments, et son élocution, quelque peu grasse, n'a que la limpidité pour ornement. Cependant, comme sa voix est assez sonore et remplit facilement la salle, on l'écoute sans difficulté et on est captivé par sa dialectique, que son profond savoir de juriste historien soutient par mille citations de dates et d'événements. Chez lui, il est le maître de maison qui se plaît à distraire ses invités, quelquefois, à vrai dire, pour les arrêter dans leurs sollicitations ou indiscrétions. Pour se délasser il lit ou fait des ouvrages au tour, et sa vie se passe soit à Pesth dans deux modestes chambres d'hôtel, soit, pendant l'été, chez son beau-père Osterhuber, à la campagne. Si, grâce à sa sobriété, il peut atteindre soixante-treize ans malgré ses maux cardiaques, le désir d'accomplir sa tâche v entre pour beaucoup. Il sait que son pays a encore besoin de ses services et il rassemble toutes ses forces pour ne pas l'abandonner au milieu des dangers qui le menacent.

Renonçant à la lutte contre son état morbide, Deâk disparut en quelque sorte à l'heure voulue. Maintenant qu'il voyait venir toute la Hongrie réunie pour le relever de sa faction autour du dualisme, il pouvait demander à Dieu son repos bien gagné. Ayant entrevu la terre promise d'une constitutionnalité saine et vivifiante, il pouvait entrer dans 1 Histoire avec la conviction que son nom appartiendrait dorénavant à la page suprême qu elle consacre à l'élite des humains !

En attendant son sarcophage devint déjà miraculeux : à côté de la couronne que l'impératrice-reine Elisabeth y déposa pieusement, arrosée de ses larmes, on vit se pencher une branche de cyprès, envoyée par Louis Kossuth! Symbole unique de la conquête simultanée du trône et de la révolution par le libéralisme constitutionnel et le dévouement patriotique du défunt; gage rassurant de l'union étroite ultérieure du peuple hongrois avec son souverain !

Les funérailles de Deâk eurent lieu aux frais du gouvernement; depuis la famille régnante jusqu'au plus modeste habitant de la capitale, tout le monde y assista. Les délégués des départements y apportèrent quelques mottes de terre, afin que, pour dormir son éternel sommeil, le « sage de la patrie » reposât dans une tombe contenant succinctement le sol du pays tout entier. Au Parlement on vota une loi pour conserver aux générations futures la mémoire de ses mérites et la reconnaissance de la nation (art. III de la loi de 1876). Mais ni cette loi, ni sa statue, érigée plus tard sur une des plus belles places de Budapest, n'ajoutèrent rien au respect religieux que la Hongrie éprouve et éprouvera toujours devant la figure sublime de ce glorieux défenseur de la légalité, de cet irrésistible champion du droit, de cette incarnation à l'antique de l'élévation morale, égarée dans les temps modernes, que l'on eût jadis déifiée, et à qui les populations primitives eussent certainement, et avec raison, attribué au firmament une constellation des plus éclatantes !

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