CHAPITRE V
LE MINISTÈRE DE M. DE TISZA vl875-1890)
Si l'avènement au pouvoir de M. de Tisza était déjà très important au point de vue de la situation parlementaire, par sa signification sociale il atteignait presque la proportion d'une révolution. Car le chef du centre gauche passait pour le chef de la gentry hongroise, — il en était en tout cas l'oracle ; — son exemple devait donc avoir un effet décisif et ramener la classe moyenne hongroise — c'est-à-dire la noblesse terrienne — dans l'orbite du dualisme, dont par bouderie elle s'était tenue jusque-là éloignée. Car bien que produit du développement historique, le dualisme heurtait plus d'un de ses souvenirs et plus d'une de ses aspirations. G est grâce au changement d attitude de M. de Tisza qu'il s'est fait un rapprochement entre le cœur de la nation et le dualisme, dont les racines ont profondément pénétré depuis dans le sol de la Hongrie (l).
Par cet élargissement de la base du parti gouvernemental on pouvait plus hardiment aborder le rétablissement de l'équilibre budgétaire, qui s'imposait avant tout au nouveau cabinet.
(1) La Constitution hongroise, de A. de Bertha, d'après le D' S. Rado. Page 156 et passim.
206 LA HOÎNGRIE MODERNE
Ce fut en financier de premier ordre que M. de Széll l'entreprit. En présentant à la Chambre son projet de budget pour 1876, il résuma son programme dans renonciation suivante : " Voici le problème de la solution duquel dépend le bien-être et l'avenir du pays : rétablir l'équilibre troublé par des moyens qui n'attaquent aucun des intérêts vitaux de l'Etat, et le rétablir d'après des principes capables de maintenir l'équilibre ainsi obtenu. » Paroles mémorables qui ont depuis ce jour-là toujours servi de devise à tous les ministres des finances hongrois. M. de Széll fut le premier aussi qui conçut en Hongrie l'idée delà conversion de l'emprunt de 153 millions de florins, en déclarant que sans cette opération il était impossible de rétablir l'ordre dans la politique financière du pays. A cet effet il se décida à l'émission d'une rente perpétuelle de 6 OjO jusqu'à concurrence de 300 millions de florins. Les offres qu'il reçut d'abord furent déshonorantes et blessantes. Mais il ne se découragea pas et il lui réussit d'en faire le placement principalement à Paris, à son plus grand honneur et à l'avantage inestimable du crédit de la Hongrie. Pour ouvrir à l'État une source nouvelle de ressources sérieuses, il proposa l'augmentation de l'impôt sur le revenu, devant fournir 8 millions de florins et réduisant ainsi le déficit primitif de dix millions à deux. D'ailleurs il ne cacha pas la gravité de la situation, mais il affirma hautement que le rétablissement de l'équilibre budgétaire n'était plus qu'une question de temps (1).
Relativement au compromis économique avec l'Autriche, devant être renouvelé en 1877, cette adhésion générale au dualisme de la classe moyenne produisit aussi le meilleur effet. Elle en ôta toute arrière-pensée politique que la malveillance pouvait exploiter, et le confina sur le terrain exclusif des intérêts matériels. De là l'énergie avec laquelle l'ancien chef de l'opposition défendit lindépendance économique de son pays. Ce fut surtout le système des impôts indirects qui pesa désavantageusement sur le budget hongrois, car il était réparti d'après les mêmes principes qu'en Autriche. Faire un impôt à
(1) Beksics, g, I Ferencz-Jozjef ca Koni. Page 720 cl pusiiin.