‹ La Hongrie moderne de 1849 à 1901; étude historiqueChapitre 98 sur 168 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

et ne se prêtait nullement aux combinaisons décevantes des fauteurs de désordres.

Mais ces événements étaient aussi de nature à exciter l'irritation de la Hongrie tout entière. La politique d'Andrâssy y devint un problème pour ses partisans les plus enthousiastes et on le pressa bruyamment de se déclarer contre la Russie, d'empêcher que les petits États balkaniques ne se réunissent sous l'égide de cette grande puissance slave pour précipiter le démembrement de la Turquie, — union à la suite de laquelle, au lieu d'avoir pour voisin inolfensif l'Empire ottoman, on serait exposé à avoir, dans une proximité dangereuse, tout un groupe de protégés turbulents russes. Il fallait donc que le gouvernement hongrois ne fit pas sentir son énergie avec les Slaves du sud seulement, mais aussi à Budapest avec la jeunesse universitaire, se gérant dans les grandes occasions comme le représentant patenté de l'opinion publique. Dans l'espèce elle voulait organiser une sérénade à Chermet effendi, consul turc, en l'honneur des victoires remportées sur les Serbes par Abdul-Kérim pacha. Pour l'en détourner, M. de Tisza usa d'abord de longanimité, mais comme les démonstrations populaires n'avaient pas 1 air de vouloir cesser, finalement il recourut aux services de la police à cheval, à l'aide de laquelle on parvint à rétablir l'ordre, non sans peine et sans quelques coups distribués et reçus réciproquement. Pour se dédommager, les jeunes gens se transportèrent alors à Constantinople pour porter un sabre d'honneur — produit d'une souscription publique — audit vainqueur des Serbes et pour fraterniser avec les softas (février 1877) .

Si dans ces conditions défendre la politique impopulaire du comte Andràssy était déjà un tour de force et d adresse que M. de Tisza ne put accomplir qu'au prix de sa popularité, quand on vit descendre dans la lice la Russie elle-même, après avoir librement traversé la Roumanie pour l'entraiuer finalement dans l'action, les préoccupations patriotiques atteignirent leurs dernières limites. Un sentiment unique dominait le pays, comme si éviter la bataille avec pusillanimité eût aggravé les conditions d'une guerre inévitable. On se sentait déjà

brûler l'épiderme par les flammes de la péninsule balkanique en feu, et les paroles pathétiques du brillant publiciste russe Aksakow : " La Bohême est Tavant-garde de la Russie ! » sonnaient comme autant de menaces sinistres.

Partant du sein de la jeunesse universitaire, le courant tur- <;ophile, après avoir inspiré aux Sicules une sorte de prise d'armes avortée, envahit successivement la presse et le Parlement, notamment le parti conservateur et surtout son chef, le comte Albert Apponyi, aux yeux de qui les événements d'Orient prirent une telle importance qu'ils reléguèrent au second plan même une réforme aussi urgente que la centralisation de l'administration politique du pays. On prit pour mot d ordre le « maintien de l'intégrité de l'Empire turc » , qu'une j)étition adressée à la Chambre par le département de Somogy employa la première fois. Au moment où on la discutait, le baron Simonyi ne manqua pas d'avertir d'avance le gouvernement que l'occupation de la Bosnie-Herzégovine provoquerait un tollé général dans toute la Hongrie. Pour le comte .Vpponyi, sa qualité de conservateur lui imposait la défense d'une politique conservatrice même en Orient, tandis que Benjamin Kdllay et ses amis, en se séparant de leur chef, comme il a été dit plus haut, considéraient pour le moment très inopportune toute déclaration se rapportant à l'occupation ou a la non-occupation des provinces turques visées. Et il ajoutait même très judicieusement qu'il pourrait très facilement arriver que " la maison qu'on voulait étayer tombât sur la tète des étayeurs » ! En tout cas ce fut en faveur d' Anci râssy que parla l'expérience puisée dans l'histoire qui démontre qu'un Empire, dont l'organisation arriérée contient une constante excitation aux soulèvements, et dans lequel les conditions exigées pour sa conservation ne se trouvent pas réunies, doit à la longue fatalement disparaître malgré l'intervention d une ou de plusieurs puissances!

Il était au surplus inadmissible que l'on pût faire verser le sang des plus nobles nations dans l'intérêt du despotisme oriental!

Andràssy était donc fermement résolu à persévérer dans sa

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