III. — LES PRÉCURSEURS
poète élégant et délicat, ayant, le premier, deviné tout le parti qu'on pouvait tirer de la poésie populaire, en profita pour écrire cette sorte de Marseillaise hongroise, intitulée Appel (Szôzat), dont voici la première strophe :
« Hongrois, sois fidèle à ta patrie, sois inébranlable. Elle a été ton berceau, elle sera ta tombe ; elle te nourrit maintenant, un jour elle te portera. Dans le momie, si vaste pourtant, il n'y a pour toi d'autre contrée que celle-ci; maudit ou béni, c'est ici que tu dois vivre, c'est, ici que tu dois mourir. »
Ce morceau de poésie fut payé par l'Académie hongroise en raison d'un ducat par vers ; mais le poète inspiré reçut la vraie, la grande récompense du peuple même qui commença dès ce jour à chanter ses poèmes et qui les chante encore. 1 Lorsqu'il fut mort, Yorosmarty triompha encore par la reconnaissance de sa patrie. François Deàk, ayant fait un appel généreux aux patriotes hongrois en faveur de la famille du poète, eut bientôt après la satisfaction d'offrir à la veuve et aux fils du poète la somme de 103,000 florins, splendide manifestation d'un sentiment patriotique qui, sous une forme pareille, n'a peut-être pas d'exemple qui l'égale.
Au moment où Vorosmarty ouvrait à la poésie
1 Nous avons eu le plaisir d'entendre chanter V Appel avec un accord parfait et un accent vibrant par les étudiants du collège réformé de Debreczin.
hongroise une nouvelle voie^Petofi Sandor i s'y lançait à fond de train, ainsi qu'un czilios sur un cheval fougueux dans la puszta. Le tourbillon l'entraîne. On dirait qu'il porte, comme le vin qu'il chante, le feu dans son âme. Tout est désordre, tumulte, orage dans sa vie comme dans son esprit. Il n'a pas eu le temps de devenir un homme bien élevé, un homme du monde. Le génie l'a poussé de bonne heure hors de sa maison, hors des écoles, hors des chemins ordinaires. S'il se repose un instant, c'est pour regarder sa femme bien-aimée, qu'il couvre de baisers ardents, ou pour s'abandonner à la rêverie au milieu de cette puszta qui le captive et qui le trouble.
Dans les descriptions poétiques que Petofi nous donne de la plaine hongroise on trouve d'avance cette profonde mélancolie qui repose et agite à la fois et qui caractérisera un jour les tableaux des paysagistes hongrois.
C'est ainsi que la nature est comprise ou pour mieux dire sentie par le paysan de la lande hongroise. Cependant, en lisant Petofi, on peut deviner, à certains traits, qu'il n'est point Magyar de naissance. Un paysan magyar ne saurait haïr un aristocrate de sa race. Il se sent noble lui-même ! Pourquoi détesterait-il ces fiers seigneurs qui ont fait l'histoire, la grandeur, la gloire de la Hongrie? La haine de Petofi contre les nobles magyars n'est
* Né en 1823, mort en 1849.