‹ La Hongrie politique et socialeChapitre 20 sur 133 · III. — LES PRÉCURSEURS · texte numérisé non relu

III. — LES PRÉCURSEURS

pre gloire, cette gloire dont il avait écrit an jour que « le regard est ardent mais les baisers sont froids, » il fut effectivement touché par ses lèvres glacées. Sa parole ne coula plus de source ; elle ne déborda plus comme un torrent impétueux ; elle prit une attitude, à tel point qu'a propos d'un journaliste mis en liberté à la suite d'une démonstration populaire guidée par Petôfi, le poète de la puszta. enfermé dans une chambre de la capitale, chantant faux, pouvait écrire une strophe comme celle-ci :

« Avoir été le chef du peuple dans un pareil jour suffit à ennoblir une vie entière. Pour ce jour je donnerais toute la renommée et toute la gloire de Napoléon. »

Mais la révolution ne laissa point à son poète le temps de poser longtemps comme tribun devant les clubs ; elle le réclamait et l'absorba tout entier. Il l'avait évoquée; elle s'empara de lui et l'emporta dans son tourbillon effréné.

Au bord du Danube, sur la place de Budapest qui porte le nom de Petôfi, se dresse maintenant sa statue, œuvre imposante de Huszar. La tète du poète tournée du côté de l'Alfôld, où il vit le jour, est celle d'un inspiré. Le geste est bien d'un évocateur. De la bouche qui s'ouvre on croirait encore entendre le cri de résurrection lancé à tous les peuples de la Hongrie ; cri si puissant que son cœur même en éclatera. Ce qu'il demandait un jour au Tzigane, il le fera lui-même sur sa lyre :

« Joue, Tzigane, je te récompenserai ; mais joue jusqu'à ce que mon cœur en soit brisé, brisé de plaisir et de douleur. Hélas ! c'est seulement ainsi que le Magyar sait jouir. »

L'enjeu du poète était grand ; s'il avait survécu au combat, à l'heure présente il serait adoré de son peuple. Mais le poète n'a pas attendu sa récompense ; il a brisé sa lyre au milieu du combat et s'est enseveli avec elle dans le tombeau où s'engouffrait la patrie inutilement évoquée. Son chant élégiaque intitulé: Au printemps de Vannée 1849, qui devait couvrir de son manteau de fleurs les héros tombés pour la sainte cause de la liberté, semblait un présage. En vain le poète appelait-il à son secours l'alouette du ciel, suprême maîtresse des libres chansons ; sur la terre hongroise il n'y avait plus de place pour des hommes de cette trempe. L'alouette emporta dans sa patrie éthérée et lumineuse l'âme du poète, qui laissa sur la terre un héritier moins impatient, moins fougueux, mais également digne d'entretenir, par son charme, le feu sacré de la poésie nationale dans le cœur des Magyars vaincus.

Cet héritier fut Jean Aràny, ' le chantre de Toldi, dont Peton lui-même avait deviné le génie et auquel il avait adressé des vers enthousiastes. « Si personne ne s'attendrit devant les souffrances du

1 Né en 1817, mort en 1882.

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