‹ La Hongrie politique et socialeChapitre 21 sur 133 · III. — LES PRECURSEURS · texte numérisé non relu

III. — LES PRECURSEURS

peuple, lui criait Petôfi, nous, poètes, chantons pour lui afin que chacun de nos chants apporte une consolation aux pauvres et quelque doux rêve à leur chevet de douleur. » Arâny l'ut donc ce consolateur.

« Petôfi, dit M. Charles Szâsz, réminent poète et critique, est le type de la jeunesse hongroise, avec son ambition passionnée, ses caprices échevelés et son enthousiasme flamboyant; Aràny est l'incarnation du Magyar grave et viril, puisant le sentiment de sa valeur présente dans son passé glorieux, mesurant sévèrement les tâches qu'impose un siècle exigeant et espérant toujours un avenir meilleur. L'un rêveur et spontané, berçant ses belles chimères, ou improvisant au hasard, mais toujours naïf et poète dans chaque fibre de son être ; l'autre tout aussi poète, mais moins enthousiaste et plus savant. »

Petôfi a compris en lisant la première partie de Tokli, qu'Arâny avait puisé son inspiration à la source populaire. Mais les deux poètes concevaient et aimaient le peuple d'une manière bien différente. Arâny prend le paysan hongrois et en fait un homme noble et digne, tandis que le héros populaire de Petôfi ne sera jamais qu'un rebelle et un révolutionnaire. Lorsque la patrie est écrasée, Petôfi mort, Szétchenyi fou, lorsque les grands patriotes sont ou pendus, ou en prison, ou en exil, Arâny change de ton et se met à rire de ce rire fou et à demi sauvage qui perce dans ses Tziganes de Nag y-Ida; cette épopée satirique qui ne fut pas comprise hnmédia-

tement, mais dont on sentit plus tard la grandeur, lorsque le poète lui-même eut donné la clef de l'énigme dans ces termes : « Un étrange sentiment s'empara de moi, un sentiment semblable à celui du vigneron qui, voyant toute sa récolte abîmée par la grêle, perd l'esprit et laisse éclater un rire bruyant, tandis que, des larmes pleins les yeux, il frappe la vigne de son bâton en s'écriant : « — Maintenant, Seigneur mon Dieu, allons voir ce qu'à nous deux nous sommes capables de faire ! » Moi aussi, contemplant tes ruines sacrées, j'ai poussé des cris de lamentation contre toi, ma chère patrie. J'ai vu tes nobles défauts défigurés et j'ai commencé à rire pour ne pas pleurer. On te couvrait de haillons pour que tu ne pusses pas te reconnaître, et après une lutte qui étonna le monde, Nagy-Ida resonna du rire fou du désespoir. Alors je vis, dans la confusion, se lever devant moi le peuple tzigane, le grand rêveur Csori, qui dort pour toute la nation, afin de préparer dans le repos la résurrection d'une nouvelle patrie plus heureuse. »

Nous avons déjà noté comment chez les paysagistes hongrois, on retrouve souvent le même esprit qui anime les poésies de Petofi. Il en est de même pour les peintres d'histoire qui ont plus d'une fois cherché les sujets de leurs tableaux dans les poèmes et dans les ballades nationales d'Arâny. Le mot d'Horace: Ut pictura poesis, n'est nulle part aussi vrai qu'en Hongrie, où les poètes sont des peintres et les peintres des poètes.

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