‹ La Hongrie politique et socialeChapitre 23 sur 133 · III. — LES PRÉCURSEURS · texte numérisé non relu

III. — LES PRÉCURSEURS

monde et menait une vie retirée. Il vit un jour le comte Szëtchenyi rompre en visière avec le parti du Gouvernement en s'adressant ainsi à son pays: Souveraine pairie! (Felséges haza). II en fut ému, vénéra L'homme qui avait parlé avec un si grand courage et pressentit en lui le futur « régénérateur de la patrie. » En même temps, il se dit qu'un citoyen proclamant la souveraineté de sa nation serait peut-être bien disposé â l'égard d'un jeune avocat et écrivain de convictions républicaines.

Après la clôture du parlement, Kossuth quitta Presbourg et se rendit à Budapest, où le comte Szétchenyi avait déjà fondé le Casino national, ce point de ralliement du parti libéral que le Gouvernement autrichien voyait avec la plus grande anxiété se développer dans des proportions inquiétantes. Kossuth ayant demandé d'être introduit dans le Casino au baron Wesselénvi, ' celui-ci s'exécuta de fort bonne

1 Le baron Xicholas Wesselényi , patriote ardent, grand orateur, écrivain politique et économique, membre de l'Académie des sciences, né en 179G, mort en 1850, appartenait à la diète provinciale de Ivolozsvâr et au jDarlement hongrois. A cause de sa stature, de sa force et de sa bravoure, on l'appelait le géant et l'Hercule de la Transylvanie. A l'âge de quatorze ans il avait pris part à la bataille de Wagram ; à l'âge de dix ans il accompagnait déjà son père aux assemblées du co mitât. On raconte que, lorsque le jeune Wesselényi avait six ans, son père le fit monter sur un clieval sauvage. L'enfant avait peur; le père lui cria: « Un Wesselényi n'a

grâce. Mais il avait compté sans le président, le véritable maître du logis, qui demanda à voir le jeune avocat eu tète-à-tète et lui expliqua comment, pour ne pas donner ombrage à Metternicû déjà si mal disposé envers le Casino, il ne pouvait, à son très grand regret, permettre l'entrée de Kossuth dans la société qu'il présidait. Kossuth tient à nous prouver qu'à cette époque-là il était l'homme le plus insignifiant, le plus innocent du monde. Mais Szétchenyi avait la vue assez perçante pour deviner le caractère remuant du jeune avocat et prévoir les embarras que sa présence aurait pu causer. Seulement, en homme politique avisé, il aurait dû comprendre aussi que, exclus du Casino, Kossuth aurait pu lui faire plus de mal que s'il en avait fait partie. Il aurait dû prévoir qu'un jour ou l'autre ce petit noble, plein de feu et d'audace, pourrait devenir quelqu'un

jamais peur ! » et il donna un coup de cravache au cheval qui partit au galop. Peut-être se rappelait-il cet épisode de son enfance, lorsqu'il prononçait au parlement ces paroles contre la levée de nouvelles troupes : « Lorsqu'il s'agit, non pas d'une contribution en blé ou en argent, ni même de notre existence à nous autres qui délibérons, mais de la liberté et du sang du peuple, la nécessité de la levée de troupes qu'on nous demande doit être approfondie par l'assemblée avant qu'elle ait le droit de se montrer magnanime ; c'est une question de légalité, et aussi une affaire de conscience. S'il ne s'agissait que de nos bi< ns à nous, que de notre vie à ii" us. oh ! alors à cheval pour la constitution et pour le roi ! »

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et quelque chose et qu'alors il se souviendrait de l'échec que l'aristocratie avait dédaigneusement infligé û son amour-propre.

Szètchenyi, esprit européen, voyait dans Kossuth l'homme tendant à isoler sa patrie du mouvement de la civilisation et de tout contact avec l'étranger. Tout ce qui n'était pas hongrois ne pouvait intéresser Kossuth et ce culte exagéré du magyarisme était à la fois une force et une faiblesse pour lui.

Le comte Szètchenyi croyait que pour arriver un jour â l'indépendance il était nécessaire d'accroître d'abord les forces du pays, d'en relever la culture intellectuelle, de faire entrer du dehors toute la lumière possible, de détruire chez tous les peuples les plus civilisés de l'Europe l'impression que la Hongrie était encore à demi barbare. Kossuth ne se souciait guère de l'Europe avant son exil ; il aimait la Hongrie telle qu'elle était, et la voulait seulement libre et indépendante malgré tout et à tout prix. Aussi à cette époque se vantait-il de n'avoir pas encore été à Vienne.

Szètchenyi, au contraire, avait beaucoup voyagé, beaucoup étudié, beaucoup observé ; il affectait même dans ses allures un air de gentleman anglais qui le faisait distinguer parmi les autres magnats. Lorsqu'il passait dans les rues de Budapest, tout le monde le reconnaissait. Il parlait haut, gesticulait beaucoup, marchait vite, abordait, questionnait tout le monde. Dès qu'il apercevait une personne de sa connais-

sance, il ne manquait jamais de la saluer le premier, s'accompagnant le plus souvent avec elle, bras dessus bras dessous, lui confiant ses idées et ses projets, provoquant la discussion, s'épanchant, se multipliant à l'infini. Szétchenyi était de tous les cercles, de toutes les sociétés, de toutes les réunions, de toutes les entreprises. Les gens de son rang le considéraient comme un excentrique ; le peuple le regardait avec étonnement; tout le monde sentait qu'il y avait en lui quelque chose d'extraordinaire qui s'imposait. Cet homme de génie avait la fièvre pour son pays tout entier. Il aurait voulu le refaire et lui souffler une autre vie. Il aurait désiré entraîner dans le torrent de sa prodigieuse activité toute la Hongrie ; aussi, rien ne l'irritait autant que certains obstacles, que certaines contradictions; rien ne le rattristait plus que l'inertie et l'apathie qu'il rencontrait dans les hommes de sa caste. En se voyant, le plus souvent, à peu près seul, il payait de sa personne, de son génie, de sa bourse, et versait des sommes énormes sur l'autel de la patrie, afin de créer de nouvelles institutions capables d'en relever le prestige. Rien ne lui coûtait pour atteindre son but, et il se prodiguait sans cesse d'une manière éblouissante pour les autres et énervante pour luimême.

Mais son rêve était trop vaste. Dans une courte période de temps et à lui seul, il avait voulu faire accomplir l'œuvre d'un siècle et de nombreuses gé-

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