III. — LES PRÉCURSEURS
tâche, ni le grand seigneur, ni le paysan, ni la grande dame, ni l'ouvrière. Tous travaillent, toujours, toujours! » 11 croyait avoir enlevé son public, lorsqu'il entendit une voix s'écrier: « Oh! les pauvres! Toujours, toujours travailler! Oh! les pauvres! »
Szétchenyi s'était d'ailleurs persuadé lui-môme qu'il travaillait pour l'avenir, lorsqu'il lançait ce cri prophétique devenu proverbial: « La Hongrie n'est pas; elle sera! » Le prophète aurait mérité de vivre jusqu'au jour où il aurait pu avoir la joie de s'écrier: « Elle est! » Mais ce jour ne se leva pas pour lui. Un voile ténébreux vint obscurcir cette belle' intelligence et l'empêcha d'assister, lors de sa dernière heure, â la réalisation du rêve glorieux de toute sa vie. Dans les derniers mois' de sa pénible existence, il se passionna pour le jeu des échecs. A quel roi donnait-il la chasse? A Kossuth, peut-être. Mais pourquoi ne comprit-il pas, lorsqu'il reçut la visite de l'archiduc Joseph, que sa bête noire, l'homme de la révolution, restant en exil, le roi de la Hongrie n'aurait pas trop tardé â revenir? '
La bète noire de ce pauvre grand Szétchenyi est
1 Le comte Etienne Szétchenyi mit fin à ses jours, par un coup da revolver, la nuit du 8 avril 1860, à l'âge de soixante-huit ans. On prétend que la cause immédiate de sa mort fat le désespoir intense qu'il éprouva à la suite d'une porquisition de la police autrichienne qui le soupçonnait d'être l'auteur d'un pamphlet anonyme publié à Londres contre le Gouvernement de Bach.
cependant restée l'idole du peuple hongrois. Le peuple a déjà presque oublié le nom de l'illustre réformateur; mais il soupire toujours après le seul des grands patriotes hongrois qui ne soit pas revenu de l'exil. Il envie ce coin d'Italie qui a la gloire de le posséder; il le ressuscite dans ses souvenirs; il le cherche dans ses fêtes nationales; il en fait l'objet de ses pèlerinages patriotiques. Le peuple aime à se personnifier dans un héros-martyr. Cette fois le héros-martyr s'est survécu et le peuple peut encore adorer Louis Kossuth.
Louis Kossuth a atteint le 27 avril ' 1885 sa quatre-vingt-troisième année. Il naquit â Zemplin d'une famille qui appartenait à ce qu'on appelle en Hongrie la gentry et précisément â cette partie de la. gentry des petites villes devenue bourgeoise par le travail. Son père était avocat en province. En 1832, Louis Kossuth se rendit â la diète de Presbourg pour y représenter, d'après l'usage, la veuve d'un magnat qui ne pouvait pas encore être remplacé par ses fils mineurs; il essaya même une fois de parler pour l'absent, mais sans aucun succès. Il profita alors de sa présence â la diète et de ses talents littéraires pour écrire de brillants comptes rendus des séances dans une correspondance manuscrite, dont une centaine d'exemplaires circulaient dans les
1 D'autres biographies donnent le 16 septembre comme jour de sa naissance.