III. — LES PRECURSEURS
différents comitats, malgré tous les tracas de la censure. Il essaya de continuer à Pest la rédaction de ces bulletins manuscrits, par des comptes rendus des séances des comités provinciaux. La censure le lui interdit; mais, malgré la défense, il poursuivit sa tâche, ce qui lui valut d'être emprisonné. A sa sortie, il se trouvait être l'homme le plus populaire de la Hongrie et se mettait à la tète du mouvement révolutionnaire. Ce fut alors qu'il fonda le Pesti Ilirlap (Journal de Pest), qui obtint bientôt une grande vogue, mais dont il quitta spontanément la direction en 1844, pour se vouer, à l'exemple de Szétchenyi, quoique avec un succès douteux, au développementdes sociétés industrielles. En 1847, le comitat de Pest le choisit comme député à la diète où il ne tarda guère à montrer des talents de grand orateur. Kossuth travailla alors, avec une ardeur fiévreuse, à l'indépendance complète de la Hongrie, à sa complète magyarisation, à l'émancipation des paysans, à l'agrandissement de la bourgeoisie, à la diminution de la noblesse. Il donna une véritable chasse au noble, et Oûiniuit une faute grave, une faute essentielle pour un homme politique hongrois, une erreur grossière qui l'empêcha de devenir la véritable expression du sentiment et de la volonté de cette nation dont il avait senti battre le cœur mais qu'il avait imprudemment décapitée.
Après une déclaration de fidélité à la monarchie autrichienne, ayant été accueilli comme ministre des
finances dans le premier cabinet constitutionnel présidé par le comte Louis Batthyany, il quitta son portefeuille en septembre 1848 pour se livrer tout entier à la défense nationale contre l'Autriche, jusqu'au jour où il proclama la déchéance de la maison de Habsbourg et prit la présidence du Gouvernement provisoire comme gouverneur ou dictateur de la Hongrie. Au moment du suprême danger, ne pouvant tenir tète à toutes les difficultés qui surgissaient devant lui, il se retira; et son rival, l'illustre général Arthur Gorgey ' le remplaça dans la dictature. Gorgey arrivait cependant trop tard. Il' avait été un brave jusque-là. Il oublia, pour son malheur, que des honveds, mêmes vaincus, ne sauraient se rendre qu'à la dernière heure. Pour éviter un combat sanglant et inutile, pour leur sauver la vie, il attira sur lui l'accusation de trahison qui le poursuit encore et
1 Né à Toporcz le 5 février 1818. Il fit des études sérieuses ; avant d'entrer dans les honveds avec le grade de capitaine il avait occupé pendant quelque temps une chaire de chimie. Il fit preuve en différentes occasions de la plus grande bravoure et d'une très grande capacité militaire ; mais étant partisan de l'union avec l'Autriche il se trouva souvent en désaccord avec Kossuth. Plusieurs fois victorieux, il fut désigné successivement pour le commandement en chef, pour le ministère de la guerre et pour la dictature; mais ce dernier pouvoir il l'obtint à un moment où il ne lui restait plus qu'à capituler. Dans ses Mémoires publiés ii Leipsick en 1852 il se défend contre l'accusation de trahison et déclare que la dédition a eu lieu avec le consentement de Kossuth.
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l'accable dans sa triste solitude tandis qu'une auréole de gloire couronne la tête de son héroïque compagnon d'armes, le général Georgejvlapka, 1 le vaillant défenseur de Koniorn.
En attendant, l'ex-gouverneur Kossuth avait passé les confins de la Turquie, après avoir caché la couronne de Saint-Etienne. 2 La Turquie interna l'illustre exilé a Kutaïa dans l'Asie Mineure. De là, Kossuth passa en 1851 aux États-Unis, en 1852 à Londres, et enfin à Turin.
Le malheur, l'exil, la méditation, une certaine clairvoyance dans les affaires politiques de l'Europe, ses mémoires, sa modération relative dans ses appréciations, son aspect vénérable et la distance même des événements auxquels Louis Kossuth a pris part,
1 Né à Temesvâr le 7 avril 1820. Dans les campagnes de 1848-19 il déploya de grands talents militaires et un héroïsme à toute épreuve ; la victoire le suivit partout, et sa capitulation devant Haynau ne fut qu'honorable pour lui et pour ses compagnons d'armes. Après la capitulation, il passa à l'étranger, en France, en Suisse, en Italie. Nous avons visité ce beau vieillard, ce grand patriote, ce glorieux vétéran des honveds entouré du plus grand respect dans la ville de Fiume. Nous venons d'apprendre qu'après un séjour de neuf mois, il a quitté Fiume pour aller s'établir à Paris. On a de lui un volume de Mémoires; La guerre nationale en Hongrie et en Transylvanie, en deux tomes; La guerre d'Orient.
2 Elle fut retrouvée» seulement le 8 septembre 1853, près de "Wahrowa.
l'ont grandi dans l'estime publique et lui ont gagné de nouveaux titres de respect, non pas seulement aux yeux de son peuple bien-aimé qui ne l'a point oublie, mais de toute l'Europe civilisée. Dans les deux années où il se trouva maître presque absolu de la scène politique hongroise, Kossuth commit certainement de grandes fautes; mais le temps en eiFacera le souvenir pour garder intacte la seule figure d'un grand patriote qui a remué l'âme de son pays.
L'histoire pourtant a ses droits et les réclame. Voilà, par exemple, comment un historien éminent de son parti, M. Daniel Irànyi nous signale le défaut essentiel de cet homme d'État: « Une science importante, écrit-il dans son Histoire de la révolution, lui fit défaut: la connaissance des hommes. Il ne devinait pas les caractères, et les protestations verbales arrivaient à son cœur plus vite que le souvenir des actes ne revenait à son esprit. Il avait trop longtemps , vécu renfermé dans son cabinet, il ignorait les conditions de l'action; même après avoir été trompé, il ne pouvait pas réparer une erreur; même en se montrant sévère, il était d'une douceur périlleuse. »
Et cependant Kossuth lui-même, tout comme aurait pu le faire un ancien sophiste, dans un certain jour, à une certaine heure de sa vie, définissait la politique en l'appelant « la science des exigences, » déclarait que « l'homme politique ne doit pas rester enfermé dans un système immuable » et ajoutait que « l'on doit pouvoir tirer parti des circonstances