‹ La Hongrie politique et socialeChapitre 28 sur 133 · III. — LES PRÉCURSEURS · texte numérisé non relu

III. — LES PRÉCURSEURS

pour le bien de sa patrie, pourvu (pie la conduite ne sorl pas immorale. »

Si telle était vraiment son opinion, pourquoi donc ne pas écouter le comte Szétchenyi qui ne cessait de lui répéter: « La liberté est un but et jamais un moyen ? » Pourquoi, lui, un avocat, jugeait-il nécessaire d'employer des moyens violents, là où l'on pouvait espérer d'arriver â des résultats plus durables par la persuasion ? En empêchant l'œuvre paisible mais progressive de Szétchenyi, en substituant la révolution à l'évolution, n'a-t-il pas retardé de presque vingt ans la véritable et définitive résurrection de sa patrie? En effet, François Deâk a repris en 1866 l'œuvre que Kossuth avait interrompue en 1848. Pouvant attirer â lui un grand nombre de magnats, Louis Kossuth préféra se mettre en opposition directe avec eux, et éloigner leur concours pourtant si nécessaire en Hongrie. Les magnats marchent lentement, niais ils marchent ; pourquoi les ensevelir vivants dans leur passé, au lieu de leur tendre la main pour les faire avancer ?

Le poète Ivolcsey ' avait déjà pris en main, avant Kossuth, la cause du peuple*: « Chez nous, disait-il, en dehors des citoyens de quelques villes, il n'y a que deux classes d'hommes libres : le seigneur qui

1 François Kolcsey, poète, critique, orateur éloquent, né en 1790, mort en 1838, député de Szathmâr à la diète de Presbourer.

possède le village, et le mendiant qui, les pieds et la tête nus, demande son pain dans les rues du village. Pourquoi maintenir cette situation dans l'intérêt de la monarchie? Un peuple qui n'a rien n'en est que plus redoutable. Le peuple de Paris a renversé Louis XVI. Était-ce dans l'intérêt de l'aristocratie ? Mais chez nous la noblesse vit dans les campagnes, au milieu des contribuables ; elle a besoin de leur bienveillance qui ne peut s'acquérir que par une confiance mutuelle. Le Gouvernement ne semble pas comprendre que les temps sont changés, qu'aujourd'hui le soldat et le financier sortent du peuple. Il ne faut donc plus parler des intérêts d'une caste, mais bien des intérêts communs qui relient tous les membres de la société à la patrie : la liberté et la propriété. »

Kôlcsey avait raison dans le fond ; mais le ton de cette réclamation n'était pas des plus propres à engager les nobles à s'exécuter. Au lieu d'adoucir ce ton, Kossuth vint l'aigrir, et son langage ressembla à un ordre péremptoire. Ce fut un manque de tactique. L'aristocratie brusquement, violemment dépossédée sous son gouvernement, ne fut pas pour cela domptée. Les rancunes durent encore ; et ces rancunes mal cachées né tournent certes pas au profit de ce peuple dont Kossuth s'était créé et constitué le suprême défenseur, ni en faveur de la nation, à laquelle ces rancunes soutirent une partie de ses forces.

Pourquoi Kossuth, en voyant à ses côtés des hom-

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