‹ La Hongrie politique et socialeChapitre 32 sur 133 · III. — LUS PRÉCURSEURS · texte numérisé non relu

III. — LUS PRÉCURSEURS

grand patriote. Ses mérites exceptionnels lui permirent de sortir des chemins battus pour se frayer une voie où exercer la grande activité de son esprit original.

Sous ce vaste front que nous avons admiré dans un admirable portrait de lui par Benczur, se cachaient les conceptions les plus larges, les talents les plus variés. Ses maximes font de lui une sorte de La Rochefoucault hongrois, ses romans le placent au premier rang parmi les conteurs de notre temps ; ses comédies et ses drames ont obtenu sur les scènes hongroises un succès longtemps envié ; son grand ouvrage intitulé : Influence des idées domi 'n finies du XIXme siècle sur l'État et ses brochures politiques lui ont donné la première place parmi les publicistes magyars de notre époque ; ses écrits sur les systèmes pénitenciers ont créé en Hongrie toute une littérature se rapportant à ce sujet. Comme jurisconsulte, comme orateur, comme journaliste, comme philosophe, comme président de l'Académie des sciences, comme ministre des cultes et de l'instruction publique, le baron Eôtvos poussa tout le pays non pas seulement vers une culture plus élevée, mais vers une activité puissante et mieux dirigée. Il avait remarqué comment les idées exclusives de liberté, d'égalité, de nationalité tendent à se diminuer, à se rétrécir, à s'exclure mutuellement. Il fit donc tous ses efforts pour les mettre autant que possible d'accord. Centralisateur par principe, il croyait qu'il fallait tout

concilier, sans refuser aucun des éléments utiles à la conservation et à la prospérité de l'État. Ses harangues au parlement étaient des plus éloquentes ,~ son passage à la présidence de l'Académie hongroise fut aussi signalé par des discours remarquables ; son double séjour au ministère des cultes et à celui de l'instruction publicpue amena dans le pays un courant de lumière bienfaisante et un zèle ardent pour le relèvement de la culture nationale.

Dans le ministère Andràssy, le baron Eotvos se trouvait être le seul ministre ayant pris part au Gouvernement pendant l'année 1848. Depuis cette époque, une demeure prolongée en Allemagne avait mûri ses idées et élargi son esprit. Ses premiers voyages à l'étranger avant 1838 lui avaient déjà ouvert des horizons nouveaux. Ses observations et ses méditations pendant l'exil lui permirent enfin d'introduire dans son pays toutes les réformes les plus propres à élever le niveau intellectuel de la nouvelle génération.

Il y avait quelque chose de fiévreux dans son zèle pour revendiquer à l'Etat et soustraire aux confessions religieuses la direction supérieure des écoles. La protection que le baron Eotvos avait accordée impartialement à toutes les confessions religieuses, y compris les Israélites, tout en conservant la suprême hégémonie de l'État, avait d'abord soulevé de la part du clergé catholique une forte opposition contre lui; mais la cause de la liberté qu'il défendait loyalement dans l'in-

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térêi commun finit par triompher. Ayant, comme ministre des cultes, proclamé la liberté complète de toutes les confessions, il désira comme ministre de l'instruction publique que les écoles aidassent à l'aire respecter ce principe. Son idée a fait depuis un long chemin.

Pendant son second ministère, le baron Eôtvôs fonda de nouvelles institutions scolaires, encouragea la fondation de sociétés et de revues pédagogiques, projeta une nouvelle organisation de l'Université de Pest et la création d'une Université à Kolozsvàr. Une fin précoce vint interrompre l'œuvre du réformateur. Cependant, l'impulsion donnée par cet homme de génie à la culture intellectuelle du peuple magyar a été si puissante qu'elle dure encore et continue ses bienfaits, surtout depuis que la succession du ministère des cultes et celui de l'instruction publique est échue au beau-frère du baron Eotvos, M. Tréfort, qui est, sous tous les rapports, un ministre digne de la nouvelle renaissance hongroise.

En parcourant le Musée National de Budapest on traverse une chambre d'apparence presque banale et ne contenant aucun objet d'art, aucune pièce archéologique remarquable, aucun monument qui frappe et arrête particulièrement l'attention du visiteur. Pourquoi toutes ces couronnes ? Les meubles de cette chambre sont des meubles d'hôtel : la chambre ellemême n'est point parmi les plus vastes ou les plus belles du musée. Pourquoi donc, dés que l'on y en-

tre, on ne voudrait plus la quitter? Ce fat da moins ce qui nous arriva, lorsque nous nous trouvâmes dans ce réduit historique. Le savant directeur du masëe nous accompagnait et paraissait pressé de nous montrer les nombreux trésors renfermés dans les autres salles. Nous le suivions, mais, tout en avançant, nous ne cessions de nous retourner en arrière. Il nous semblait que quelqu'un nous retenait, quelqu'un que nous avions connu et qui désirait nous parler dans ce lieu, dont la vue inspire une sorte de sentiment religieux. Car nous avions devant les yeux le modeste mobilier qui fut le témoin muet de la vie intime de François Deàk, le grand bienfaiteur de la Hongrie, mort, il y aura bientôt dix ans, dans une chambre de Y Hôtel de la reine d'Angleterre â Budapest. Les meubles en sont passés, comme une relique, au Musée National. Sur ce fauteuil Deàk s'est assis et a longuement médité; sur cette table il a écrit; sur ce lit il a veillé dans l'insomnie pendant bien des nuits, cherchant la solution du grand problème national. Tout parle ici de l'homme le plus vertueux et le plus sage de toute la Hongrie. On dirait réellement que son àme s'est attardée dans cette chambre pour accueillir les visiteurs et dire à chacun d'eux : « J'ai vécu pour vous montrer combien et comment il faut aimer sa patrie, rester fidèle à ses principes et les servir avec désintéressement. »

François Deàk, le citoyen sans tache et sans reproche, personnifiait à lui seul, aux yeux de Tempe-

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