III. — LES PRÉCURSEURS
d'État se trouve partout. Dans cette figure d'honnête homme, ouverte et loyale, dans ces yeux qui pensent, on voit encore se refléter la conscience du meilleur des Hongrois. -Mais le peuple ne s'arrête pas long-temps sur ce qui manque d'éclat. Deàk n'a jamais cherché à briller; ses grandes et rares vertus l'ont mis en évidence malgré lui. Ni les honneurs ni les richesses le tentaient. 11 avait de quoi vivre et n'ambitionnait rien de plus. Tout son savoir, toute sa prudence, toute sa clairvoyance, tout son zèle, toute son autorité, toute son éloquence devaient être employés au service de son pays.
Après sa mort, Deàk n'a laissé pour tout héritage que quelques centaines de florins. Aussi voyait-il avec peine autour de lui une ignoble impatience de s'enrichir. Ce fut â propos d'un de ses concitoyens les plus en vue, les plus remuants et les plus empressés à réclamer des bénéfices du nouveau Gouvernement constitutionnel, qu'il dit ce mot devenu historique et qui fut appliqué ensuite à d'autres personnages : « Si, dans toute la Hongrie, il n'y avait que deux pains, le patriotisme de monsieur X*** est si grand qu'il en réclamerait un seul pour lui. » Lui, Deàk, non seulement ne réclamait et n'acceptait rien, mais il partageait avec les autres le peu qu'il possédait.
Maintenant encore, bien que mort, il continue à rendre des services à son pays. Lorsqu'un homme politique hongrois a besoin de se faire pardonner
quelque faute récente, il invoque à sa défense le grand nom de Deâk et se vante d'avoir appartenu à son parti. Ce nom, comme celui de Cavour en Italie, sert encore de drapeau, de cuirasse, de bouclier, de talisman. Avoir fait dans sa vie une action digne d'être approuvée par Deâk, c'est toujours une bonne note et un titre de considération en Hongrie. Aussi, ne se fait-on pas faute d'en profiter et même d'en abuser à l'occasion. Mais cette même pudeur qui fait dire à quelqu'un lancé sur une fausse route et blâmé par l'opinion publique : « J'ai mérité un jour l'estime de Deâk, » ce seul aveu est le plus grand hommage qu'on puisse rendre à la vertu du grand citoyen. C'est en même temps un avertissement secret qu'il faut, après tout, revenir aux principes de la justice et suivre une ligne de conduite honorable et désintéressée. Aussi est-ce à cette seule condition qu'on peut devenir ou rester noble, non pas seulement en Hongrie, mais dans n'importe quel pays ayant des traditions et un avenir.
Le Gouvernement et la presse.
Nunc incipit vita nova. C'est, en effet, la nouvelle Hongrie que nous allons aborder et que nous essayerons de passer en revue aussi complètement que possible.
Un nombre considérable de Magyars pensent, avec un sentiment de tristesse, que ia nouvelle vie hongroise est caractérisée par les Juifs-. Il nous faudra donc nous expliquer tout d'abord sur ce point.
Les visiteurs de l'Exposition nationale hongroise, dont l'emplacement se trouve aux jardins publics de Budapest, y arrivent, par une très grande, très longue et très belle rue — la plus belle rue de la ville, — qui, depuis le premier mai de cette année a changé son nom primitif de Sugàr-ut ou Rcc'/ffstrasse en celui de Andràssy-ut ou Andrâssy strassè} c'est-à-dire rue Andrâssy.
Lorsqu'il était président du premier cabinet constitutionnel, le comte Jules Andrâssy fit percer cette
rue, en même temps que sou illustre collègue Eotvos émancipait les Israélites. Cette coïncidence a peutêtre attiré vers cette nouvelle et si importante artère de la capitale hongroise une Coule de Juifs, fort satisfaits d'ailleurs d'abriter leurs demeures élégantes sous un nom aussi beau, aussi ancien, aussi aristocratique que celui des Andrâssy.
L'ancien Pest était un gros village. Le nouveau Pest est certainement une grande ville, mais cette ville est encore très peu magyare. Les aristocrates, à peu d'exceptions près, n'ont pu se décider jusqu'ici à quitter leurs vieilles demeures. On dirait qu'ils craignent le contact trop intime des nouveaux élémentspénétrés dans la vie nationale. La nouvelle ville est essentiellement la ville des gens d'affaire ; que peut aller faire dans une pareille galère un Magyar de vieille roche?
Nous avons entendu dire, à propos d'un aristocrate très entendu en affaires: « Pour sûr, il doit avoir quelque goutte de sang juif dans ses veines. » Ceci n'est évidemment qu'une boutade; mais elle nous semble assez caractéristique, pour mériter qu'on en tienne compte comme d'un symptôme marquant.
On craint surtout l'intimité avec les Juifs et on désire s'en tenir aussi éloigné que possible. ^Le Juif représente presque exclusivement l'affaire; et, pour la majorité de l'aristocratie hongroise, les affaires sont chose à peu près dégradante.
Cependant, dans le pays où le comte Szétchenyi