IV. — LE GOUVERNEMENT ET LA PRESSE
tutionnel, dans lequel, comme ancien patriote, il garda pour lui le portefeuille de la défense du pays.
Quoique les circonstances de sa vie n'aient jamais permis au comte Jules Andrâssy d'aller au feu, il a toujours montré un vif penchant pour tout ce cpui est militaire; aussi est-ce en costume de maréchal qu'il s'est fait peindre par M. Benczur, le célèbre portraitiste. Ses adversaires n'ont pas manqué de tourner en ridicule, comme un travers de son esprit, cette passion du comte Andrâssy pour l'uniforme. Mais, s'il est rare que l'habit fasse le moine, c'est le cas de dire ici que l'uniforme convient â l'âme chevaleresque du Magyar qui le porte. L'uniforme est une espèce de symbole qui nous rappelle comment on peut fort bien avoir le goût et l'entente des affaires et, en même temps, monter à cheval l'épée au poing pour défendre son pays. Les anciens marchands et chevaliers florentins l'ont prouvé avec éclat.
Nous avons eu l'honneur de visiter â Bude le comte Andrâssy dans son magnifique hôtel de la rue des Seigneurs (Ur-utcza). Tout est somptueux dans son palais. L'entrée, l'escalier, le vestibule, les salons dorés, les marbres, les tapis turcs, les meubles, les glaces, les tableaux, tout annonce la demeure d'un grand seigneur. Parmi tant de richesses, un petit tableau attira tont particulièrement notre attention. C'était un paysage de Munkaczi, triste au possible et donnant une impression de désolation. Ce
tableau a son histoire qui vaut la peine d'être racontée et que le comte raconte volontiers lui-même, car il se complait avec raison dans la pensée d'avoir le premier deviné le génie du plus grand peintre de la Hongrie.
C'était en 18(38. Le comte Jules Andràssy était alors premier ministre, et, en cette qualité, il visitait un jour l'exposition des beaux-arts. Un petit tableau représentant un orage dans l'Alfold, le même qui se trouve maintenant au Musée National, le frappa ; mais ce qui le frappa presque autant ce fut de voir que le comité de l'exposition était déjà devenu le propriétaire du tableau. Il en fit la remarque au président du comité, en lui disant avec autant d'esprit que d'à-propos : « Ce tableau est trop bon pour que vous l'ayez acheté ! Comment est-il à vous ?» A ce qu'il paraît, dans ce temps-là en Hongrie pas plus qu'ailleurs, l'administration officielle des beaux-arts n'avait pas la main heureuse dans ses choix. « Nous ne l'avons pas acheié, répondit le président ; nous l'avons gagné à la loterie. » Trouvant la marque du génie à la petite toile, M. Andràssy s'informe s'il y en a d'autres du même auteur qui lui est présenté. C'était Munkaczi ! Un véritable paysan hongrois, avec toutes ses qualités, les meilleures. « C'est dommage, nous disait le comie Andràssy, que vous ne le connaissiez pas encore. A lui seul, et mieux que tous les livres, il pourrait vous (aire comprendre ce que vaut le peuple hongrois. »