V. — LE GOUVERNEMENT ET LA PRESSE
En 1868, Munkaczi riait très pauvre et bien prés du désespoir. Il ne parvenait pas à percer malgré son génie; son génie même ne pouvait prendre son libre essor. Aucune ressource, aucun débouché, aucun encouragement. Le comte Andrâssy arriva â temps pour le sauver. Il fut frappé par l'étincelle qui brillait dans l'intelligence de ce jeune artiste et le recommanda chaleureusement à son collègue le baron Eotvos qui lui fit bientôt une pension de 1,000 florins pour un an. Moyennant cette pension, Munkaczi put se rendre â Dusseldorf. Il resta, ensuite, encore une seconde année â l'étranger, aux frais du comte Andrâssy. Depuis lors il a fait son chemin tout seul. Mais le comte Andrâssy peut, ajuste titre, se vanter d'avoir alors, comme ministre de la défense du pays, fait une excellente campagne et une excellente politique, puisqu'il dota son pays d'une de ses plus belles gloires artistiques. La Hongrie a besoin que les autres nations lui fassent crédit, et lorsque des génies comme Munkaczi viennent affirmer devant l'Europe que la patrie hongroise payera sa dette â la civilisation, tous les Hongrois ont droit d'être fiers et d'espérer dans l'avenir.
..M. Andrâssy est, peut-être, le plus européen des Magyars. Il est, en tout cas, un homme accompli par ses goûts élégants, par ses manières distinguées, par son esprit, par sa culture et par l'aisance avec laquelle il parle les langues étrangères. Toutes ces qualités le préparaient admirablement à son rôle de
conciliateur. Professant une grande admiration pour M. de Bismarck, il trouve l'utilitarisme et l'opportunisme nécessaires en politique. Et comme nous objections discrètement qu'un peu d'idéalisme ne nuirait pas non plus : « Un peu, oui, repartit M. Andràssy, mais pas trop. Tout homme politique doit avoir une certaine dose d'idéalisme. Bismarck lui-même est plus idéaliste qu'on ne le pense. S'il n'avait pas eu une idée, une grande idée et s'il ne l'avait pas poursuivie jusqu'au bout, il ne serait jamais parvenu à faire tout ce qu'il a fait. Moi aussi j'ai eu mon idée. Je n'ai écrit dans ma vie qu'une page d'histoire, une page assez courte, mais qui restera. J'ai vu nombre d'hommes politiques renversés avec leur système; mais lorsque j'ai quitté le pouvoir, mon système m'a survécu, et il est encore debout. Deàk luimême, le grand Deàk, ne croyait pas que j'aurais pu pousser si loin et si bien affermir son œuvre de conciliation. Le dualisme qu'il avait conçu je l'ai réalisé et fortifié. »
Le comte Andràssy a certainement pressenti que le danger le plus grand pour la Hongrie future ne serait pas venu de l'Autriche, mais de l'Allemagne. C'est pourquoi il a essayé et est parvenu à intéresser M. de Bismarck à la grandeur et û la prépondérance hongroise dans la nouvelle monarchie constitutionnelle. Ce que le comte de Beust, par ses précédents, par ses principes et par ses goûts ne pouvait même pas essayer, un homme politique hongrois a