VI. — LE PARLEMENT ET L'ÉLOQUENCE
Cette stratégie habile a fait école et est suivie à la Chambre par la famille Pulszky. Des deux fils de M. François Pulszky, le célèbre archéologue, L'ancien et illustre patriote, l'aîné M. Auguste Pulszky, professeur de droit, vote avec l'opposition modérée et spécialement avec le groupe de M. Szilàgyi ; l'autre, qui a nom Charles et qui remplit les fonctions de directeur de la Galerie nationale, vote avec le Gouvernement. Leur père, poussé sans doute par sa tendresse paternelle, va de l'un à l'autre, ainsi qu'un trait d'union. En sa qualité de savant, M. Pulszky sait tout ; en sa qualité d'homme d'esprit, il doute de tout. Sa forte tète, encadrée d'une longue chevelure semble porter un monde; son long nez a l'air d'un perpétuel point d'interrogation, pendant que ses yeux pleins de malice se ferment â demi. Vous croyez, peutêtre, qu'il va s'endormir; détrompez-vous, car c'est alors qu'il vous guette. Sa parole ronde quelque peu, mais ce qu'il dit dans le nez prend un caractère unique par l'air narquois et le ton d'aimable et spirituelle plaisanterie qui l'accompagne. Ceux qui le caressent l'appellent papa Palszky ; d'autres l'appellent le pape, en raison de sa façon de pontifier dans les conversations où il se trouve. Il semble dire en effet: « Si je daigne faire des frais pour vous, écoutez-moi; mais si c'est â moi de vous écouter, dépèchez-vous, n 3 traînez point votre discours, car vous allez courir le risque de me faire endormir. » Il arrive souvent à la Chambre des députés avec un livre â la main.
Si les discours qu'il entend l'ennuient, il lit ; si le livre est ennuyeux, il baisse la tète sur son banc et ferme les yeux. Mais personne ne saurait dire alors ce qu'il fait, s'il médite ou s'il rêve. M. Miksâth a raconté dans le Pesti Hirlap un des songes parlementaires du vieux Pulszky. Il venait justement de prononcer son discours sur le projet de réforme de la Chambre des magnats. Le lendemain, à la séance de la Chambre, croyant pouvoir se reposer tranquillement sur ses lauriers de la veille, il était en train de faire son petit somme. Tout à coup on le réveille.
— Pourquoi m'avez-vous réveillé ? demande-t-il, est-ce mon fils Auguste qui parle ?
— Non.
— Est-ce Charles ?
— Non plus.
— Et alors, pourquoi venez-vous me déranger ?
— Mais c'est Tisza qui parle, qui parle contre vous.
— Si ce n'est que ça ! répliqua-t-il.
'Là-dessus, il s'endort derechef, et il rêve. Le
patriarche Pulszky, nouveau Noé, voit dans son rêve, trois vignes qui poussent devant lui. 1 Ces trois vignes
1 Les Pulszky ont trois vignes dans leur écusson. M. François Pulszky, une des grandes illustrations de la science et de la politique hongroises, descend d'une famille d'origine polonaise (ainsi que le nom le dit) établie depuis près de deux cents ans en Hongrie, où elle a reçu des lettres du noblesse. Il naquit à Eperjes