‹ La Hongrie politique et socialeChapitre 79 sur 133 · VI. — LE PARLEMENT ET L'ÉLOQUENCE · texte numérisé non relu

VI. — LE PARLEMENT ET L'ÉLOQUENCE

il a des idées fixes qu'il n'abandonne point et qui sont pour lui un nouveau Delenda Carthago. Ce qu'il veut c'est l'union personnelle avec l'Autriche, l'autonomie complète do la Hongrie, l'abolition de tous les privilèges, le principe démocratique dans les élections, le mariage civil, la liberté absolue des cultes, l'abolition de la prostitution. Lorsqu'il se lève pour parler, tout le monde se tourne vers lui, quoique, à peu de choses près, l'on sache d'avance ce qu'il dira. On l'écoute d'abord avec attention : mais sa voix devient do plus en plus faible; elle arrive à peine jusqu'aux fauteuils des ministres; on se fatigue à la longue de prêter l'oreille: on se distrait; et le lendemain le Pesti I/ùiap, en rendant compte de son discours sur la réforme du Sénat a, peut-être, raison de plaisanter en affirmant qu'à la fin il n'y avait plus que nous dans toute la salle qui prêtions quelque attention à l'orateur. Et nous étions effectivement très attentif; le malheur est que nous ne comprenions pas le moindre mot de ce qu'il disait; le seul jeu de l'orateur et la physionomie de cette Chambre fatiguée et distraite fixaient notre intérêt. Les derniers mots, cependant, furent couverts d'un tonnerre d'applaudissements de la part de l'extrême gauche qui étant plus près de l'orateur n'avait probablement pas perdu le fil du discours.

Après avoir proposé le Sénat électif, avec la condition expresse que les institutions scolaires, les fabriques, les corporations des arts et les associations

industrielles des différents comïtats, eussent a élire leur sénateurs, M. Irànyi concluait ainsi: « Notre projet n'est certainement pas un projet radical. Il améliore cependant l'état actuel des choses et prépare l'avenir qui appartient à la démocratie. Ceci n'est pas compris par ceux qui ayant la vue basse n'aperçoivent pas les transformations qui s'accomplissent dans la société. L'avenir appartient à la démocratie, qui se contente maintenant d'une action limitée, mais qui réclamera toute sa part dès qu'elle arrivera à la conscience de sa force. Alors les privilèges disparaîtront et il dépendra des privilégiés de pouvoir conserver leur influence légitime, leur rôle supérieur. Et à cela nous n'avons rien à redire. Prendre son parti des nouvelles transformations sociales; accepter l'égalité des droits; renoncer aux privilèges du moyen-àge; ne pas compter le nombre des ancêtres, mais le nombre de ses propres mérites; se complaire, non pas du rang et du titre, mais des vertus civiques et patriotiques, voilà pour ces privilégiés le seul moyen de reconquérir la gloire. Ils pourront se consoler des avantages perdus par la confiance de leurs concitoyens. C'est sur ce chemin que marcha la petite noblesse en 1848, renonçant généreusement à ses privilèges. La récompense de ce sacrifice fut la conscience d'un devoir patriotique accompli, la considération et la confiance du peuple magyar. Je crois que vous aussi vous marcherez sur le même chemin. »

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Ce dernier morceau d'éloquence, digne de 18-18, fut, nousvenonsde ledire, viveraeni applaudi par l'extrême gauche. On peul maintenant se demander quel effet ila dû produire sur les magnats auxquels M. [rànyi faisait appel dans son discours, au moment où l'on chasse du Sénat les aristocrates moins riches pour faire place, dans l'intention de M. Irànyi, aux représentants des classes ouvrières et dans l'intention de M. Tisza aux représentants de la haute finance et de la bureaucratie. Que veut-on des magnats? Qu'ils deviennent peuple ou employés pour obtenir le privilège de rentrer au Sénat, d'où on les renvoie? Qu'ils fassent la cour à ce peuple qui devrait les élire ou au ministre qui devrait les nommer? Quant à nous, nous pensons que du moment où les nobles vivent noblement et que l'égalité devant la loi est admise, on peut jusqu'à un certain point, et cum grano salis dire des magnats: Sint ut sunt, aut non smt. Sous ce rapport, M. Ilelfy nous semble avoir mieux compris que son illustre confrère les fonctions historiques de l'aristocratie magyare.

M. Irànyi demande, en somme, à l'aristocratie hongroise de devenir peuple, ou, pour le moins bourgeoisie. Mais est-il donc si urgent ce nivellement? Et lorsqu'on aura tout nivelé au rang du peuple, est-ce que le peuple y gagnera quelque chose ? Nous ne le pensons pas. D'ailleurs, si la démocratie est l'idéal, pourquoi donc M. Irànyi a-t-il, sous certains rapports, déserté ses rangs et pris, pour son propre

compte, des manières presque aristocratiques? Ce besoin de distinction qui l'honore n'est point un instinct démocratique. Le changement radical qu'il réclame est le fruit d'une grande illusion qui a surgi de la tourmente révolutionnaire de 1848. Le parti de l'indépendance serait beaucoup plus fort s'il ne traînait pas derrière lui le triste bagage démocratique d'une année où l'anarchie a troublé la marche naturelle du progrès. Nous ne voyons pas comment ce parti pourrait jamais devenir en Hongrie un parti gouvernemental, tandis que nous sommes persuadé que rien d'essentiel ne sépare les hommes les plus éminents de l'opposition modérée du Gouvernement actuel.

M. Désiré J5ZJLà^ivest, dit-on, le candidat perpétuel du portefeuille de la justice. Dès que M. Pauler l'abandonnera, M. Szilâgyi pourra le saisir, pourvu que, dans cette attente, il sache ménager les susceptibilités du ministre-président dans les discours qu'il prononce en sa qualité de leader d'un groupe considérable de l'opposition.

M. Désiré Szilâgyi, par son persiflage, porte â ses adversaires des coups bien plus rudes que M. Irànyi. Il connaît lui aussi l'histoire nationale, mais il ne s'arrête point ;ï l'année 1848. Il était enfant, lorsque la révolution de cette année éclata en Hongrie ; il n'en a donc pas partagé les aspirations et ne saurait en garder le langage. M. Szilâgyi est le bourgeois moderne dans le meilleur sens du mot. Il sait

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