VI. — LE PARLEMENT ET L'ÉLOQUENCE
comment les anciens bourgeois sont devenus nobles, comment les anciens nobles sont devenus des aristocrates, et il voudrait voir monter la nouvelle bourgeoisie jusqu'à la noblesse.
Pendant notre séjour à Budapest le bruit s'étant répandu dans la ville que M. Szilàgyi allait parler, toutes les tribunes se remplirent de; monde à l'avance pendant deux jours de suite. Enfin le voilà j.ebout ! Pendant un instant, avant de parler, il regarde fixement M. Tisza qui se trouve en face de lui, comme s'il voulait lui lancer un défi ; puis il commence à démolir l'œuvre de son adversaire. C'est alors une pluie de traits spirituels et perçants qui intéressent vivement l'auditoire. La voix de l'orateur est sonore; sa paroje robuste et- limpide ; son geste naturel, mesuré et expressif. Un sourire sarcastique ne quitte jamais ses lèvres et semble devenir de plus en plus amer et implacable à mesure qu'il déroule son discours. Quand un de ses traits frappe dans le vif son adversaire, toute l'opposition rit et applaudit. Alors il s'interrompt pour regarder avec persistance et curieusement M. Tisza. On dirait qu'il veut mesurer jusqu'à quel point le ministre a été atteint, s'il s'attend à une nouvelle charge, ou bien s'il en a assez. M. Tisza ayant fait un simple mouvement d'impatience, l'orateur poursuit sa critique acerbe du projet ministériel et du discours du relateur, montrant que les membres nommés par le Gouvernement auraient suffi à lui assurer la majorité au Sénat et à enlever
à ce corps de l'État toute son indépendance. Il persifle surtout la puérilité du 24mo paragraphe qui autorise le Gouvernement à nommer sénateurs à vie ceux des magnats qui ayant perdu ce droit pour ne pas pouvoir payer 3,000 florins d'impôt avaient cependant assisté régulièrement aux séances dans le cours des trois dernières années. Les inconvénients de la nomination semblent graves â M. Szilâgyi. Il craint aussi que le nombre des personnes à nommer ne soit plus grand que celui des places disponibles. « Puisque la nomination doit dépendre maintenant d'une pareille situation, se demande-t-il, qui aspirera à devenir membre de la Chambre haute? » Et le baron Andreânszky d'interrompre en s'écriant: «Les Juifs! » La boutade ayant provoqué un immense éclat de rire, M- Szilâgyi ajoute: « Les. Juifs comme les autres. Toutes les confessions ! Pourquoi en exclure une seule ? Ce qui en résultera pour sûr c'est que le Gouvernement sera trop fort par la majorité qu'il se sera assuré dans les deux Chambres et que la liberté en souffrira. La prétendue réforme libérale n'en est point une. Elle le serait si on appelait les villes à élire leurs sénateurs ; sans cela l'édifice que le Gouvernemenl veut construire sera bâti sur le sable Il faut donner au Sénat une base bien plus large ; et tout en sauvegardant ses éléments historiques, il est bon de les mettre en relation plus étroite avec la nation, afin d'en augmenter non seulement la valeur politique, mais aussi la responsabilité. »