VI. — LE PARLEMENT ET L'ÉLOQUENCE
le comte Apponyi avait la parole, toute l'opposition, toutes les tribunes firent résonner l'enceinte d'un ouragan d'applaudissements qui se continuèrent pendant cinq minutes. Le comte Apponyi s'était levé et sa haute taille paraissait dominer toute l'assemblée. Los eljen qui l'avaient fêté firent place aux haljuk. Aux premiers accents de sa voix sonore, les eljen recommencèrent de plus belle. Puis, le calme s'ètant rétabli, son discours éloquent commença à se dérouler ainsi qu'un fleuve majestueux. Il parla pendant une heure et demie, sans que le moindre bruit se fît entendre dans la salle, sans qu'on pût noter un seul mouvement de distraction dans l'auditoire. Tout le monde était captivé par ce langage d'or qui devenait mélodieux morne pour une oreille étrangère. Chacun subissait le charme de cette musique grandiose qui portait avec elle, comme sur des ailes, une âme généreuse. On sentait que sous les splendeurs de la forme il y avait l'inspiration d'un grand cœur et le souffle d'une haute intelligence. De temps en temps des salves d'applaudissements saluaient l'orateur puissant; mais l'admiration fit place a l'enthousiasme lorsque le comte Apponyi se rassit à sa place, modestement, tranquillement et comme si un autre que lui eût parlé. La tempête des eljen dura longtemps et ne fut interrompue que par la voix de M. Tisza qui, à l'étonnement général se leva au milieu de ce tapage et demanda la parole, non pas pour répondre, mais pour jeter tout
de suite une douche froide sur l'enthousiasme général. Le public commença par s'indigner : on ne voulait pas l'entendre, on lui adressait des injures, ou contrefaisait sa voix ; on entendit même de la tribune publique un Jialjuk qui ressemblait â s'y méprendre à un miaulement et qui provoqua le rire de toute l'assemblée. M. Tisza était évidemment contrarié, piqué, fâché; il ne méritait certes pas un accueil semblable, mais il l'avait provoqué ; et nous comprîmes alors comment M. Neményi avait pu dire de lui ce qu'en Allemagne avait été dit de Bismarck, c'est-àdire qu'il est « le plus haï des hommes. » ' Ce jour-là, le ministre-président, oubliant les convenances de sa haute position, voulut jouer le rôle de l'esclave romain destiné à troubler la joie du triomphateur par un mot méchamment acéré. Le public était évidemment stupéfié de tant d'aplomb et se révolta contre le chef du Gouvernement. A la fin, bien plus que par la clochette du président, il fut dompté par la curiosité d'entendre le mot piquant, et le silence se rétablit peu à peu, tandis que M. Tisza continuait à parler de sa voix sépulcrale. Le comte Apponyi lui avait reproché de faire de la
1 « Kein politiker, écrit-il dans son essai snr le par- « lement hongrois, in diesem Lande konnte den Titel « d.3S bestgehassten Mannes mit grôsserâm Redite fur « sich in Anspruch nehmen als dieser (Coloman Tisza). « Die "Wandlungen der Volksgunst bat keiner in de m « Masse erfaliren. »