VI. — LE PARLEMENT ET L'ÉLOQUENCE
politique au jour le jour, sans aucun souci de l'avenir el de répéter à toute heure: « Après moi le déluge. •> M. Tisza, en accusant son adversaire d'avoir, par son discours, cherché à troubler la Chambre des magnats, ce qui ne lui semblait pas correct, répondit que la politique du cabinet ('lait la seule politique libérale et que celle de l'opposition ne pourrait aboutir qu'à un gouvernement absolu, à la réaction. Le coup portait tout spécialement sur celui que la majorité, obéissant a un mot d'ordre, continue d'appeler « le disciple de Jésuites. »
Comme complément à cette réponse, ce jour-là il fut décidé au ministère de l'intérieur d'annoncer à Vienne et par Vienne à l'étranger que le discours du comte Apponyi avait été un insuccès et de répéter dans tous les cercles et sur tous les tons que le leader de l'opposition avait bien parlé sans rien dire. Heureusement pour l'orateur il y avait â la Chambre bien des témoins capables de démentir cette page d'histoire officielle. Il y en avait aussi pour constater que le ministre-président avait moralement perdu une bataille et que le moment aurait été propice pour tendre la main à un adversaire devenu redoutable, 'puisque derrière lui il y avait tout unj^ujn^kventhousiaste. Une partie des sympathies acquises à l'orateur auraient été assurées au Gouvernement, si M. Tisza, satisfait de sa majorité, ne les avait pas dédaignées. Et si ces sympathies ne lui étaient pas nécessaires dans le mo-
ment, pour vaincre immédiatement sa bataille parlementaire, elles lui auraient été précieuses dans l'avenir. Car, dans le combat qui sera livré aux futures élections, nous ne voyons d'autre chance de succès pour le Gouvernement actuel que dans une alliance avec les deux groupes de l'opposition modérée. Entre le parti libéral et l'opposition modérée, s'il était possible de faire abstraction des ambitions personnelles qui se heurtent continuellement, il n'y aurait d'autre ligne de démarcation, selon nous, que la plus grande élévation d'idées qui caractérise cette dernière. Pourquoi ne pas mettre à profit un pareil élément ? L'esprit pratique de M. Tisza est, sans contredit, nécessaire ; mais cette haute idéalité qui doit présider au développement de la vie nationale et qui inspire déjà les actes de M. Tréfort n'est pas moins indispensable. M. Tisza connaît à merveille les moyens de gouvernement ; mais pour arriver à une direction des affaires plus parfaite il faudrait s'entourer de hautes intelligences capables de lui tracer les idéalités qu'il doit poursuivre.
La politique terre à terre peut convenir à une nation pourrie qui s'éteint ; elle ne vaut rien pour une nation en croissance, pleine de sève et de force et qui tend à exercer la suprématie dans une vaste confédération de peuples. L'éloquence de M. Tisza ressemble a sa politique: elle est habile, mais el]e manque du véritable sentiment de la grandeur. M. Tisza traite toutes les questions d'une manière très