XI
Un Etat se compose d'un certain nombre de parties, diverses par la situation et par le climat, et dont les habitants, les productions, les charges et les besoins ne peuvent pas être identiquement les mêmes. Si donc toutes les lois étaient strictement applicables dans toute Fétendue de l'Etat, ces lois, qui produiraient, je le suppose, un excellent effet dans le nord, ne manqueraient pas d'en produire un très-mauvais dans le midi; avantageuses pour l'orient, peut-être seraient-elles défavorables à l'occident. D'où il sait qu'il est de nécessité première qu'il y ait des lois spéciales pour les différentes contrées d'une même patrie. De la sorte, les intérêts sont sauvegardés, et les droits de quelque»-uns peuvent n'être pas sacrifiés aux droits de tous. Mais il est non moins important qu'il existe au-dessus de ces lois particulières, applicables ici, et là sans autorité, des lois générales, ne gênant pas les autres néanmoins, englobant pourtant tous les compatriotes dans cette unité robuste qui fait la puissance d'action d'un pays. Les lois particulières sont destinées à garantir l'indépendance et les intérêts de l'individu; les lois générales ont pour objet d'assurer la sécurité et l'autonomie de tous.
La Hongrie ne cessa jamais de comprendre cette dualité
la présence personnelle des nobles était de droiu En 1S48, tous les citoyens détenant libres et pouvant participer aux affaires publiques, il était impossible que tous entrassent dans la Congrégation. Il fut donc établi que chaque commune y enterrait des députés. Cependant les nobles, qui tenaient d'émanciper leurs serfs , consertèrent leur ancienne faculté de présence personnelle. Nécessairement ce dernier privilège se serait bien vite aboli de lui-même.
théorique de la loi et sou application usuelle : elle avait des lois provinciales, discutées dans les diétines des comitats ; elle avait des lois nationales votées dans les diètes du royaume.
Les Hongrois n'abandonnèrent point au pouvoir suprême la faculté de légiférer sans le consentement du peuple. A l'époque barbare, nous les avons vus se réunir en trois circonstances solennelles : lors de l'émigration, pour s'élire un chef, Almos; lors de l'arrivée sur la frontière pannonienne, pour accepter son abdication et légitimer son successeur, Arpâd; lors de la conquête, poiu* en régler le partage et l'administration. Quand Etienne devient roi, c'est encore avec le consentement des descendants des compagnons de ses ancêtres, et il ne peut songer à leur enlever leur droit acquis de participer au maniement des affaires publiques. A Esztergom ou à Tolna, il leur soumetla constitution qu'il vient de fonder et d'essayer (1). Ses successeurs imitent son exemple. Dès l'époque de saint Ladislas, deux assemblées importantes sont notées par les chroniqueurs, celle de Szabolcs et celle du Saint Mont de Pannonie (2). Plus tard, leur existence est indubitable : les assemblées générales, tenues annuellement à Székes-Féhervâr, sous la présidence du roi, sont de vraies diètes (3).
Les diètes, autant et plus que les souverains, ont décidé des destinées du peuple magyar. Assemblées omnipotentes, elles discutaient les actes du roi , approuvaient ou rejetaient les règlements qu'il proposait, déterminaient les
{{) Péterfi, Concilia Hung., 1. 1, p. 1 et 2, etc.
(2) Kalona. lUst. critic. reg., t. II. p. 670, 530. etc.
(3) Ces assemblées annuelles où le roi est Unn d'écouter les plaintes de ses sujets et de faire droit à leurs réclamations justes, sont spécialement légalisées par la Bulie d'or, où il en est fait mention expresse. Mais, nulle part, ni dans les codes, ni dans les chroniqueurs, on ne retrouve de notions précises sur le pouvoir qu'elles avaient : on sent leur influence, on ne la voit pas.
subsides quand éclatait une guerre, acceptaient ou refusaient les impôts, quels qu'ils fussent (1).
Leurs réunions, à l'origine, étaient assez irrégulières. Elles se réunissaient de droit lorsque le roi mourait, lorsqu'il devait être inauguré et couronné du sacré diadème; lorsque, déjà couronné, mais mineur, il avait atteint l'âge de prendre possession du gouvernement; lorscpi'il se mariait et faisait couronner la reine ; en cas de guerre extérieure ou intérieure, d'invasion ou de troubles civils. Leur puissance devint si énorme , qu'avant d^être reconnus, les rois se virent obligés de jurer, par-devant elles, de respecter les coutiunes et constitutions nationales, les droits et privilèges des Ordres, de veiller à la défense du royaume, de conserver ses frontières, de les étendre, s'il était possible, en un mot, de sauvegarder l'honneur de la Sainte Couronne (2).
Plus d'une fois elles furent appelées à sanctionner un traité (3), à déclarer les hostilités ouvertes (4), quoique le droit de paix et de guerre ait toujours été réservé au chef tle l'Etat (5). On vit même le prince les réunir pour leur demander conseil à propos du mariage qu'il projetait (6).
(1) 11 était très sétèrement interdit aux particuliers do fournir, même tolontairement, des subsides non accordés par les diètes. — Wladislai II Decret. 1504, art. i.
(2) Pray, Annales regum, P. I, p. 230, et Historia reg, in noiitia prœv. p. 5d-60. — On retrouve ce serment à l'inauguration d'André II, de Bêla IV, d'Etienne V : à partir du treizième siècle , tous les rois de Hongrie ont dû le prêter.
(3) Sous Wladislas II , à propos d'un traité avec Frédéric et Maximilien d'Autriche (1491). — Aux temps de la royauté habsbourgeoise, les diète» sanctionnent tons les traités conclus entre les empereurs et les patriotes ré- TOltés. Même une des plaintes les plus répétées de la nation, c'est que les souverains avaient conclu la paix avec les Turcs sans Tassentimeot préalable de l'assemblée. t
(4) Contre les Turcs, en 1475.
(5) Steph. Kaprinai, Hungaria diplomat. temp. Math, de Hunyad, P. I, L. Il, diss. I, % Ti, vil, viii.
- (G) Wladislas II consulte la diète sur son projet de mariage avec la veuve de Mathias I. Sur l'opposition des Ordres, il n'épouse point Béatriz.
Enfin, souvent elles redeviennent, conune originairement| assemblées constituantes, gouvernent de leui' propre autorité (1) et décernent la couroime, contrairement aux règles de l'hérédité monarchique (2).
Dans riiistoii'e hongroise, si ce n'est de nos jours, ou ne rencontre pas un seul roi qui soit monté sur le ti-ône, sans ou contre l'assentiment préalable de l'iissemblée nationale (3). François-Joseph n'est donc légalement rien à la Hongrie, rien, si ce n'est un vainqueur, un conquérant, qui n'a pas même songé à légitimer sa conquête par une inaugwation illusoire. Les diètes n'abdiquèrent jamais, elles surent toujours, et quand même, conserser sauve Tina- UénabiUté de la souveraineté populaire. Cette souveraineté existe encore en droit, non en fait. Le fait passe ; le droit reste.
Très-fréquemment convoquées sous André le Vénitien, sous Louis le Grand, sous Sigismoud de Brandebourg, Albert et Ladislas d'Autriche; sous Hmiyadi, Gouverneur, et sous son fils, Mathias le Juste ; déclarées aimuelles par le décret rendu lors de l'élection de ce dernier (4), les diètes ne le furent réellement que sous Louis II. Plus tard, pendant toute la période de la domination autrichienne, elles durent être réunies au moins mie fois tous les U*ois ans (5).
A l'origine, les diètes se composaient de tous les hommes
(i) Alors qoe Hunyadi iàoot fut nommé CapiUine-géDéral et GoaTerneur.
(2) Elle usa du droit de libre élection dans toute son étendue quand elle etaoiait Wenceslas de Bohème, Oiton de Bavière, Charles -Robert d'Anjou, Wladiilas de Pologne, Maibiaa de Uunyad, Wladialaa de Bohême, Jean de Zâpolja et Fardinand d'Autriche, par exemple.
(3) Cetta remarqua a été faite avant noua par le grand préposé et chanoine da l'église métropolitaine de Kalocsa, évéque consacré de Colophon inpartibws infidelium; l'historien Palnia, très-dévoué admirateur des soaveraina de la maison d'Autriche, dans sa Sotitia rerum Hungaricarum, P. 1, p. 48, 49, SiO de l'édition de 1785, Pesth, Bude et CasaoTÏe.
(4) Décret, 1458, Gubernatoris Szilàgyi, arL xiii,
(5) Voir les réclamations des révoltés et les pacifications impériales; spécialement Décret, 171», art xin ; Décret, 17i3, art. th.
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d'armes indistinctement. Il appert par le prologue du premier décret de saint Ladislas, que tous les nobles en fai* saient encore partie en 1092 (1). La (c Bulle d'or v> leur en perpétue le droit (2) ; mais Bêla lY établit que chaque pro* vince enverrait désormais detix ou trois représentants aux comices (3). Cette nouvelle disposition ne fut cependant pas toujours exécutée avec rigueur. Dans les circons* tances les plus graves, nous voyons les Magyars s'assem* bler eu masse pour discuter et légiférer. Néanmoins ^ quand il ne s'agit que de l'expédition des affaires courantes, des députés sont choisis et siègent au nom de leurs commettants. Mais cela n'est pas la loi; c'est une simplification ayant pour but d'éviter les dérangements et les frais inutiles.
Pourtant, cette simplification peu à peu remplaça le droit primitif, à mesure que le cercle des citoyens s'élargit. Au seizième siècle , au dix-septième, au dix-huitième et au dix-neuvième, la présence personnelle des simples nobles dans les diètes était tombée en désuétude.
D'abord, seuls avaient droit d'en faire partie les prélats, barons, magnats et « servants du roi. » Sous Sigismond, les vifles libres royales obtinrent pour la première fois d'y être représentées (4). Dès lors l'assemblée nationale se composa des quatre Ordres du royaume, compris sous cette formule sacramentelle <i universalité des prélats, barons, nobles et villes (5). »
(1) « Régnante creatore et salvatore Domino nostro Jesu Christo, et anno IncarnatioQis ejas 1002, 13 kal. Junii, Sn civitate Szabolch, sancta synodos bâbiu est, prftsidente christianissimo rege Ladislao, eum uniTersis regni sui pontificibus, ac abbatibus, cum tesUmonio totics cleri ac vopuli. » (SancH Ladùlai Décret, i.) La signification de ce mot populus est ici bien étidente.
(2) Art. 1.
(3) Décret, an. 1267, art. tiii.
(4) Décret. 1406, iu exordio, % 3.
(8) Universitas prœlatorum, baronum, nohilium et urbium ; on bien pralatorum, baronum, procemm ne nobilium cœtus et universitatis identUas.
Les diètes étaient le plus souvent convoquées par « lettres royales » expédiées d'ordinaire un mois à l'avance (1), aux différents magistrats provinciaux. On y mentionnait le lieu et le jour de la réunion, et même parfois les principaux sujets qui seraient mis en discussion. Si le roi se trouvait empêché pour quelle que cause que ce fût, s'il était par exemple mineur ou absent, si le trône était devenu vacant ou s'il fallait inaugurer le successeur du souverain vivant encore ; si enfin un dissentiment sérieux éclatait entre les gouvernés et le gouvernement, les diètes pouvaient être appelées par le Palatin ou par le Juge de la cour, son suppléant ordinaire (2).
Avant l'ouverture, le maître des écuyers royaux (3) marquait le logement des représentants, traçait l'itinéraire du roi et déterminait le prix des vivres pendant la durée de la session (4). Le Palatin et, à sa place, en cas de besoin, le Juge de la cour, présidaient ordinairement la diète. La police intérieure de l'assemblée était faite par le maître des huissiers royaux (5) : c'est lui qui devait apaiser les orages parlementaires, ordonner le silence, et, lorsqu'il y avait tlissentiment dans les opinions, conmiander l'appel nominal, recueillir le vote de chacun en particulier et proclamer le résultat du scrutin (6).
La présence personnelle des nobles dans les diètes générales, de leiu*s représentants dans les diètes ordinaires, était obligatoire (7). Us étaient tenus, sous peine d'amende, d'assister à l'ouverture et à toutes les séances, de ne point
(1) Wladislai Décret, 14Ô5, art. xxt.
{% Par exemple, le Juge do la cour convoqaait la diète lorsqu'il s'agitsait d'élire un nouveau Palatin.
(3) En magyar : Jô iovdsz-mester, (4j Beck, Jus publtcum, cap. v, § yiii; cap. vit, § iv.
(5) En magyar : Fô ajtôn allô*,
(6) Wladislai II Décret. 1495, art. xxvi.
(7) Wladislai II Décret,, art. i.— LudoTÎci II, Décret. Toln, 1318 et Décret, Bots, 1318, art. xxvii.
DE SAINT ÉTIENNij;. iOi
partir avant la prorogation ou la dissolution. Les excuses suivantes étaient seules admises : \me mission royale, le commandement d^une armée ou d'une citadelle, im voyage impossible à remettre, enfin une maladie grave (1). Ceux qui , sans raisons suffisantes , refusaient de remplir leurs devoirs civiques, étaient tenus de verser dans la cassette royale, les prélats, barons et magnats, huit cents florins d'or; les nobles, quatre cents (2). Les absents étaient considérés conrnie approuvant les décisions prises par la majorité des membres présents, et devaient s'y soumettre (3).
Les lois se faisaient de deux manières : ou le roi les proposait à la diète, qui les approuvait; ou bien la diète les soumettait au roi, qui les sanctionnait (4). L'initiative royale était plus fréquente que l'initiative parlementaire. En ce cas, avant la réunion de l'assemblée, le souverain, assisté de son conseil, préparait un projet, lequel était soumis à la diète qui le discutait (5).
Les lois diverses, créées pendant la session, étaient rédigées en un décret unique, divisé en titres, chapitres et pa-? ragraphes, et qui devenait obligatoire pour tous dès que le roi l'avait signé et promulgué. En donnant son approbation, le roi jurait d'obéir à la loi (6).
§xn.
Les diètes anciennes s'assemblaient toujours en armes,
(1) Kapriufti, /ftï/. diplom. L. H, disscri. i, cap. i, § v.
(2) L tri. 28 da décret de Bats, déjà cité, ordonne que ces amendes, au lieu de rentrer an trésor, soient, par les mains des comtes suprêmes, distribuées dans chaque coroîlat aux nobles les plus pauvres qui auraient bien mérité du roi et de la patrie.
(3) Wladislai Décret, i, art. cviii.
(ï) Tripartitum. P. II, t. Ilf.
(3) Wladislai II Décret. 1495, art. x\v.
(6) Voir le dernier paragraphe de tous les décrets des diètes depuis André II jusqu'à nos jours dans lo Codex juris hongrois.
souveut dans les grandes cathédrales, mais plus souvent encore à cheval et en plein air, sous les murailles des villes, trop petites pour les contenir lorsque tous les nobles avaient le droit d'y assister. Les princes autrichiens obhgèrent définitivement les députés à se réunir à l'intérieur des cités, dans des salles préparées à cet effet (1).
Sans doute les Magyars ne renoncèrent pas sans peine et sîuis douleur à cette chère coutume barbare, qui leur rappelait leurs ancêtres, les conquérants, les plus glorieuses pages de leur histoire, leurs grands rois et leurs héros : Attila, Arpâd, Louis d'Anjou, Hunyadi Jânos et Matidas Corvin. Encore aujourd'hui, parlez à un Hongrois du Râkos, et ses yeux s'illumineront, et son cœur bondira dans sa poitrine : il songera à la mère absente, à la patrie vaincue, le pauvre orphelin ! ^
Plaine immense étendue aux abords de Pesth, à l'entrée de ces steppes sans fin, qui se déroulent le long du Danube jusqu'à Belgrade et vont se perdre en Transylvanie, le Rakôs est le sol sacré du pays hongrois. Là les diètes nationales se sont plus fréquemment réunies que partout ailleurs (2). C'est là que, le 6 juillet 1299, prélats, barons, magnats et nobles protestèrent contre le faux droit que s'arrogeaient les papes d'imposer un souverain à la nation (3). C'est là que, le 17 novembre 1308, Charles-Robert dut déclarer nulle l'interveution papale,' reconnaître lui-même sa première inauguration comme usurpatrice , et se somnettre
(1) Olim armata, nunc togatat dit Ueck de la diète, Jus pubiicum, p.3H .
(2) La première dièle, réunie sur le Ràkos, fut probablement celle qa*Àn« dré lIIcouToqua en 1399. Il y en eut plusieurs sous les princes Aiigefiut, sous Ladislas le Posthume, Mathias, Wladislas et Louis U. Souvent aussi les diètes se réunissaient à Albe-Royale, surtout pour inaugurer les rois. On If-s rencontre à Eàztergoui, Szcgcd, Varâd, Bats, Tolna, Bude, Presbourg, etc. Les Habsbourgs les convoquaient presque toujours en cette dernière ville, sur !•$ frontières do l'Autriche.
(3) Pray, Spécimen hierarchiœ Hung, P. Il, p. lG0-i56.
humblemeiitauxcliancesdu Yote ordinaire (1). C'est là qu'en mai 1 i45, Jean de Hunyad fut nommé Capitaine général <iu royaume; c'est là que, Tannée suivante, en juin, il fut créé Gouverneur, et reçut pour mission de sauver la patrie du Turc et de l'Allemand (2). C'est là que, pour reconnaître les services du vainqueur de Mahomet II, mort à la peine, pour le venger des insultes posthumes et de l'assassinat juridique de son noble flls Ladislas, on décerna la couronne à son second enfant, le glorieux roi Matliias, (jui mérita d'être nommé « le Juste , » et qui trôna dans la Vienne des Habsbourgs (3). C'est là enfin que le 14 octobre 1505, fut voté ce fameux décret par lequel la nation jurait de ne plus éhre désormais des rois étrangers (4), et qui aurait sauvé la Hongrie si, par malheur, dès 1526, elle ne l'avait méconnu en faveur de Ferdinand !•'.
Voilà pourquoi ce champ du Râkos, silencieux et morne à cette heure, représente à lui seul, pour les enfants du peuple et les poètes, toute la sainte époque de l'indépendance. Cette terre, que la charrue déchire maintenant, ils se souviennent qu'elle fut unie, inculte, mais bruyante et labourée par les chevaux impatients des valeureux chevaliers d'autrefois. Quand ils la foulent, cette terre imprégnée de souvenirs, leurs pieds s'arrêtent, ils tressaillent, le sang bout dans leurs veines, ils rêvent aux grands jours qui ne sont plus, ils pensent, ils espèrent.
Oh! dite^-moi, vous, les simples, vous dont le cœur sent, dont l'àme voit, n'avez-vous pas aperçu quelquefois,
(1) Pét«rfi, Concilia hung,, t. I, p. 145.
(2) Voyez plus loin noire récit.
(3) Kaprinai, Hittor. diptom. L. II, dissert, ti, chap. mi» etc.
(4) L editdu Ràkos fut voté par une immense quantité de membres de tous les ordres, qui jurèrent tous de n'en point enfreindre les prescriptions. U fat signé par onze évoques, y compris larchcvôque-priniat, par quarante barons et magnats, par cent quatre-vingt-dix nobles cl par les députes spéciaui des comitats et des villes libres. — Pray, Antiniet Reg. P. ÏV, p. 3IÎ.
vers le soir, alors que l'ombre descend leutement et s'épaissit; n'avez-vous pas aperçu, jaillissant du sol sacré, s'élevant vers le ciel au milieu des vapeurs, comme votre déli- BAB, la fée du Midi (1), une autre déesse, moins trompeuse et plus belle, et plus haute, qui porte au front une couronne d'étoiles en feu, qui brise des chaînes entre ses doigts blancs, et qui sème le long de sa route des épis et des vérités? Et vous a-t-elle parlé, la vierge fière qui ne parle qu'aux forts, et vous a-t-elle crié : Liberté ?. . . Patience ! Le vent qui berce les herbes du Râkos, ne vous apportera pas toujours d'Occident ce refrain lugubre : Esclavage! esclavage !
Jadis les diètes nationales étaient de brillantes et de pittoresques assemblées. Que d'agitation dans la ville ! Sur les places s'arrêtent de lourds chariots traînés par de grands bœufs. Des comriers vont et viennent au travei-s des rues où la foule s'entasse, foule de bourgeois et de paysans, de pauvres et de riches, où l'on remarque les physionomies les plus diverses, où l'on entend les idiomes les plus opposés. De longues processions de prélats et de prêtres, les barons et les magnats, cavalcadant avec leurs banderies magnifiquement équipées, passent et repassent se dirigeant vers la campagne. Les balcons et les vieilles fenêtres s'épanouissent chargés de femmes belles et parées, souriantes, curieuses. Quant aux hommes, ils sont sérieux et pensifs. Par delà les remparts d'immenses questions s'agitent. Peutrêtre la Hongrie est-elle à la recherche d'miroi?
Voici la diète, aux portes de la ville. On dirait une armée réveillée en sursaut, qui va se ranger en bataille. Des chevaux qui hennissent, piétinent, sautent, courent, se heurtent. Des hussards armés jusqu'aux dents, carquois et arc sur l'épaule, lance au poing, sabre re-
(I) Le mirage.
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courbé au côté dans un fourreau de velours flamboyant ; ardents cavaliers qui s'agitent, se démènent, jetant de formidables cris, poussant de longues acclamations. Çà et là, d'innombrables bannières aux emblèmes bizarres, brodées et peintes d'armoiries de toutes sortes, de toutes formes et de toutes dimensions, que le vent plie, déplie et replie. Partout, semés sm* un champ sombre et grave, mêlés aux simples vêtements des nobles campagnards, dont de larges chapeaux ronds et des bonnets fourrés relèvent les liere \isages, ressortent, comme dans les blés jaunis les pavots pourpres, les splendides costumes des riches et des puissants : ici les cuirasses polies et les cottes de mailles, les brassières de fer et les casques d'acier; là les « Attilas » galonnés d'or, les « Kalpaks » aux plumes d'aigle, les pelisses aux couleurs éclatantes, les peaux de tigre et de panthère, les harnais chargés de plaques en métaux précieux, les diamants qui ruissellent sur la monture et sur l'homme, — la magnificence orientale mariée au luxe européen.
La salle des séances est une plaine sans fin. Le firmament bleu s'arrondit à l'horizon. Le soleil lance toute sa lumière sur ce spectacle gi-andiose.
Une voix s'élève ! brèves et stridentes sont ses paroles. De groupe en groupe elles se répètent... On inten-oge! La réponse éclate, hurlée par des milliers de bouches. Favorable , la joie illumine le front des cavaUers. Défavorable, la colère gronde, les lourds escadrons s'ébranlent; on entend le cUquetis des sabres. Est-ce une mêlée sanglante?... Un mot survient. Le calme renaît. La discussion recommence, s'achève. — «Eljén! Eljén!» Vive à jamais la liberté hongroise! — crient les gentilhommes eu regagnant la viUe (1).
(1) Parcourez les Décades da Tite-Live de la Hongrie, Bonfiniu d'Ascoli; lîsez-y surtout les diètes de 1308 et de 1458. Voy. aussi la diète de 1505 dans les premiers litres de l'histoire d'istuânfi. Pour les costumes , admires
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Telles^ étaient les diètes anciennes. EDes conservèrent ce désordre romanesque, tant que durèrent les mœurs primitives, tant que les magyars eurent à défendre la barrière occidentale, cVsl-à-dire jus<ju'au seizième siècle. Mais bien auparavant, les rois, qui redoutaient ces assemblées terribles, s'efforcèrent de leur donner plus de calme, partant, disons le mot, moins d'indépendance et d'audace. Déjà, sous Sipismond, on voulut leur imposer une police aussi rigoureuse que possible. D'abord on chercba à les retirer de la plîûne pour les enfenner dans des endi'oits clos; et ensuite, peut-être sous prétexte que les députés étaient trop nombreux pour être contenus dans un même local, on sépara les prélats, barons et magnats des nobles simples, on créa deux chambres. A la première siégeaient les « États » comprenant les citoyens des deux classes supérieures. A la seconde siégeaient les « Ordres » composés des délégués des comitats et des villes royales.
Cette fatale distinction pouvait embarrasser singulièrement la marche du régime constitutionnel. Mathias 1, qui eut d'ailleui's tant d'excellentes idées, eut le tort de ne point TaboUr (i). Elle produisit, durant les tristes règnes de Wladislas II et de son fik Louis, les résultats les plus funestes. Au moment même où la Hongrie avait besoin de rassembler en un faisceau compacte ses forces ébranlées pour sauver son indépendance menacée d'un côté par l'Ottoman, qui avait à se venger des Umiyadi, et de l'auti'e par l'empereur d'Allemagne, furieux d'avoir si longtemps convoité la couronne de saint Etienne ; la Hongrie se trouva.
les superbes gravures de Jean Burkmaycr, le THomphe de Mfurimilien. Enfin, dans le Satinnal du !23 juin 1819, vous trouverez une magnifique descripiion de M. A. de Gérando, dont la nôtre ne peut être qu*un bien paie reflet.
(11 M. Boldényi, en sa Hongrie pittorf^sqae , publiée en 1850, n'a pas manqué de relever ce fait important. Voy. le Règne de Mathinf Cùrvin, un des morceaux les mieux réussis de ce livre.
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grâce précisément à cette distinction des a Etats » et des « Ordres, » en proie aux dissensions les plus débilitantes. L'ancienne égalité de tous les hommes libres ayant été ainsi brisée, les hauts seigneurs étaient devenus des oligarques insolents et tyranniques, accaparant les richesses et les emplois, si bien que la masse des nobles, appauvrie et opprimée, murmura, puis, hautement, réclama ses droits méconnus. Naturellement on prétendit ne pas les lui restituer. La lutte s^envenima, se perpétua, au grand dommage des intérêts pubhcs. Et le Turc, écrasant les quelques patriotes qui avaient oublié leurs querelles pour courir défendre le pays, arriva triompliant jusqu'à Bude et s'y arrêta cent cinquante six ans. Cependant l'Autriclden, aidé par les intrigues du chef du parti magnat, Bâthori, à Presbourg se faisait donner la couronne par une diète partielle, tamUs qu'à Székes-Féhervâr une autre diète, plus nombreuse peut-être, inaugurait le chef du parti noble, Jean de Zâpolya. Le roi national ne régna pas longtemps. L'oppresseur turc finit par rentrer dans ses frontières. Mais le prince viennois règne encore 1
Nécessairement l'Autriche utilisa la distinction et la haine des deux tronçons désunis de la noblesse hongroise. Elle maintint la chambre des magnats au-dessus de la chambre des nobles, et s'efforça par celle-là de créer des embarras à celle-ci. Elle y réussit plus d'une fois, mais jamais pourtant elle ne parvint à faire de ces chambres deux puissances distinctes. Jusqu'en 1848, la diète resta une malgré son apparente duaUté. Les mêmes lois étaient discutées ici et là. Les messages royaux ne pouvaient être adressés cpi'à l'assemblée générale. Les décrets n'étaient jamais rendus isolément, les présidents et les secrétaires de l'une et de l'autre diambres les signaient ensemble (1).
(1) Voyez lur rorgtnisation de la diète sous les princes autrichiens, le décret lY de Léopold, art. x; le décret ii de Charles Ul (VI), art. tu.
lOS LA CONSTITDTIOX
D'immenses efforts furent donc tentés pour tempérer la fougue des Hongrois rassemblés. On parvint à leur faire adopter les formules, les cérémonies et les règlements les plus raffinés. Mais rien ne put les amener à devenir serviles. Moins bruyantes que leurs mères, les diètes modernes avec la plume et pour la liberté, combattirent aussi vaillamment que les autres par Tépée et pour la défense du monde chrétien. Elles étaient leurs dignes filles. De 1825 à i8i9 elles l'ont bien prouvé (1).