‹ La Hongrie, son génie et sa missionChapitre 15 sur 57 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

La majesté royale est inhérente à la Sainte Couronne apostolique, qui fut imposée sur le front du premier roi hongrois, le 15 août de l'an 1000.

Cette couronne se compose de deux parties qui différent par la forme et l'ornementation, et qui peut-être proviennent de deux donations opposées. L'une, celle qui touche la tète,

(1) Ce sénat fui rcconslitué après Mohécs. (Ferdin. Décret. 1528.) U fut rétabli par Charles VI en 1723. Il s'appelait alors ConsiHwn regium /ocumtenentiale, excelsum cunxHium. Le nombre de ses membres ^aria.

DE SAINT ETIENNE. lit

est une demi-boule sur laquelle se croisent deux demi-cercles surmontés à leur point de jonction d'une croix latine : autour sont représentés les apôtres Jean, Barthélémy, Thomas, Jacques, Pien^e, PhiUppe, Paul et André, avec légendes eu latin. L'autre, d'mi travail plus élégant, serpente autour de la précédente, dont elle cache presque entièrement les huit apôtres : sur le devant se tient le Christ, le globe en main, entre les archanges Michel et Gabriel; à droite et à gauche apparaissent les martyrs Cosme, Georges, Démétri et Damien ; derrière on Ut quelques mots grecs abrégés i(ui révèlent qu'elle fut donnée à Geyza — Geobitz — par Michel Ducas et Constantin Porphyrogénète. Quant à la couronne fermée, c'est celle que Sylvestre II destinait à Boleslas de Pologne et qu'il offrit, sur le conseil d'un ange, dit la légende, au roi apôtre Etienne le Saint. Jadis, prétendent certains chroniqueurs, elle avait été donnée à la coui- de Rome par Clovis, roi de France (1).

Quoiqu'il en soit, la couronne stéphanique devint comme l'emblème sacré de la nationaUté hongroise. D'abord sous la garde du chapitre de Sainte Marie d'Albe- Royale, plus tard elle fut déposée à Yisegràd et confiée à la garde de deux barons, primitivement nommés par le roi, plus tard élus par les Ordres. Emportée à Prague par Ferdinand 1", elle dut être rapportée à Presboiu'g en 1608 et désormais mise eu sûreté dans la citadelle de cette ville. Joseph II l'ayant fait saisir et mettre en son trésor, la diète de 1790-91 ordonna qu'elle fût restituée, et on la conserva à Bude jusqu'en 1848 (2). Les nombreux décrets du «Corpus juris hungarici » sont remplis de prescriptions

(1) Nous n'avons point à entrer ici dans les énormes discussions qui se sont élevées à propos de la Sainte Couronne. — Voyez surtout Pray, Annaics, P. I» p. li; Katona, HUt, crit, t. I, p. 15; Kollàr, Hisl, juris patronat. JL. 1, cap. T, Scbwariz, Disseriatio, etc., etc.

\^) UathijB n, Décret. arUe coronnt. art. ix, art. \\\ ; Ferdin. U Décret, ii, art. II, etc. ; Décret, 1790-1791, art. su

relatives à la Sainte Couronne, à son inaKénabilité, à son dépôt et à sa garde. On sent, en les lisant, combien il importait qu'elle ne tombât point entre les mains de l'ennemi ou de l'étranger. En effet, sans cette couronne, la Hongrie n'a plus de tète. Nul n'y est reconnu roi s'il n'a été ceint du diadème sacré.

Et ce n'est pas une vaine formule. Les faits en attestent toute la réalité.

Charles-Robert, élu sur le Rakos, a beau recevoir du légat pontifical une couronne nouvelle, à laquelle sont rapportées toutes les prérogatives de l'ancienne, il ne peut être couronné qu'illégalement en 1309 : afin de devenir roi vrai, prince incontesté, il lui faut recouvrer le diadème stéphanique pris à Otton par le vajvode transylvain et se faire réinaugurer le 17 août 1310.

A la fin du siècle suivant, Elisabeth avait donné la couronne de saint Etienne à Frédéric III, qui sur ce gage lui avait prêté mie somme assez forte, destinée à défendre les prétendus droits de son fils Ladislas le Posthume. Tant qu'avait vécu celui-ci, son parent, l'obligeant empereur, ne s'était pas pressé de restituer à la Hongrie ce que lui avait volé la veuve d'Albert. Aussi, à son avènement, Mathias Cor\in rencontra-t-il de puissantes oppositions, des révoltes qui l'auraient peut-être renversé si, les armes à la main, il n'avait forcé le vieil avare autrichien à lui rendre enfin la Sainte Couronne. Elu en 1458, Mathias ne devint fort, ne régna réellement qu'à partir de 1464, après la paix de Neustadt, dont il sut quelques années après si bien venger les absurdes conditions (1).

(1) Autre exemple, beaucoup plus ancien. Salamon avait été couronné du diadème stéphanique. Il est renversé par ses sujets, qui élisent à sa place Geyza I. Celui-ci ceint la couronne, mais il s'en repent bientôt comme d'un crime, s*en confesse publiquement et la rend à Salamon. La nation ne veut à aucun prix de Salamon. Elle élit Ladislas. Celui-ci ne se laisse inaugurer qu*après avoir obtenu lu renonciation du prince détrôné. 1074-1078.

Quoique apostolique et sainte , quoique donnée par un pape, sous Tinspiration d'un ange, la couronne d'Etienne I*' ne confère à celui qui s'en trouve possesseur aucun droit divin et perpétuel. Elle n'appartient point à une personne. Elle reste la propriété d'un peuple. C'est ce peuple qui la donne au roi. Ce n'est point le roi qui, parce qu'il est fils de roi, se la met sur la tète.

En Hongrie la royauté ne fut jamais héréditaire dans le sens absolu du mot. De 1000 à 130i elle semble l'être, parce que les princes sont tous de la race d'Arpad (1 ). Et cependant, même à cette époque, les Hongrois refusent souvent de suivre l'ordre logique de la succession. Ils ne font que rester littéralement fidèles au serment que prêtèrent leurs ancêtres de se choisir toujours pour souverain «un membre de la famille d'Almos. » Le dernier des Arpa-

(1) Cela est parfaitement ?rai, qaoiqu*en disent certains auteurs, — des moderocs, — quiTeulent à toute force arracher au passé un appui solide pour les tyranniques prétentions de la maison d'Autriche. Ces auteurs complaisants affirment que la royauté en Hongrie fut de droit héréditaire, et que les souverains qui furent élus furent tous des usurpateurs. Logiquement, Ferdinand I, nommé par *la diète de Posony, serait usurpateur comme Wladislas de Pologne et Mathias Gorvin , ce qui ne peut pas être, puisque c*est un HabslMiurg, et que jamais Habsbourg ne prit couronne appartenant légitimement à son prochain ! — D'autres historiens, un peu plus sérieux, ne rejettent ni riiérédilé, ni l'élection, et constatent en principe le droit dynastique coexistant avec l'approbation diétale. Pour nous^ n'oublions point que Geyza II semble avoir proclamé l'hérédité en disant: ■ Ego Geyza II, secundi Beiœ reyia filips, Divina dispositwne , sceptra patbrmi regni jrai hirbdi- TAtio obtinens. ■ (Ap. Pray, Ann, reg.^ P. I, p. 136.)— 1148. — N'oublions pas non plus que , contrairement aux simples lois monarchiques , Etienne II désigne son successeur par testament, ce qui permet à Grotius (De jure belii et pacis, 1. 1, cap. m, S xii; L. II, cap. vi, | m,) d'appeler la Hongrie un TOjunmo patrimonial. — Mais, en revanche, citons les paroles du premier roi à son fils Kmeric, qu'une mort prématurée empêcha de réguer : « Si iracundus, superbus, invidus, ac super Comités et Principes cervicem erexens ; sine duhio servitudo milUum hebetudo erit regalium dignitatum et ali£RIS TRAOB.^T aiGMOii TUUM. » (lu codicc J. Huug.Steph. Décret. L. I, cap. À,} — Ainsi Etienne le Saint n'est pas sûr lui-même de son successeur. N'est-ce pas avouer que la noblesse hongroise, en l'an 1000, quand les ducs devinrent rois, ne renonça à aucune de ses prérogatives et par conséquent les garda toutes? *- La perpétuité du droit électif, chez les Hongrois, est longuement et sûrement démontrée par Kaprinay, Uung, dipl. temp. Math, de Hunyad, P. ly 1. Il, Diss. I, p. 370.

il4 LA CONSTITUTION

dienSy André III étant mort^ la nation, déliée de sa promesse, reprend son droit primitif d^élection et Teierce dans toute sa plénitude jusqu'en 1526. De 1526 à 1687, ce n'est que par rélection que la royauté se perpétue dans la dynastie autrichienne. Néanmoins, elle finit par devenir héréditaire pour les aînés mâles de cette maison, et bien plus, en 1 723, l'hérédité en est étendue jusqu'aux femmes. Mais alors même, il reste à la nation une faculté trèsimportante, celle d'inaugurer chacun de ses rois conformément aux coutumes antiques. Autrefois cette inauguration éqmvalait à une élection véritable, si bien que, pour assurer le trône à leurs enfants, d^ordinaire , les princes régnants les faisaient couronner par avance. C'est ainsi seulement que se produisit cette hérédité apparente, que nous avons signalée. De di*oit elle n'existait point. Elle s'établit par le fait.

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