‹ La Hongrie, son génie et sa missionChapitre 20 sur 57 · XI. InaliéaabiUté du territoire national · texte numérisé non relu

XI. InaliéaabiUté du territoire national

XII. Les alliances conclues avec la Bohême, la Transylvanie, l'Autriche, seront maintenues.

XIII. La gueiTe ne sera point déclarée, ni la paix faite, sans le consentement des Ordres. 11 est également interdit d'introduire des troupes étrangères sans autorisation,

XIV. Ceilaines terres, réunies jadis à l'Autriche héréditaire, mais ayant appartenu de droit à la Sainte Cou-» ronne, seront conservées à celle-ci.

XV. Lublyô et les treize villes scépusiennes, jadis en-, gagées aux Polonais , leur seront rachetées,

XVI. Les heiduques, étabUs par Botskai et dotés par Matlnas,joidront paisiblement de leurs privilèges.

XVII. Le prince inauguré ne se mêlera du gouvernement en aucune manière, tant que vivra le roi régnant (1),

Tant de précautions servirent peu. Dès son avènement, en 1619, Ferdinand montra qu'il allait être l'épée du catholicisme, massacrant la Bohême, l'Autriche, l'Allemagne entière, ad majorem Dei glorlim ! La guerre de Trente Ana venait de commencer par la a défénesti^ation » de Prague. Les protestants hongrois n'oid)Uèrent point cpi'ils devaient faire cause commune avec leurs frères, les hérétiques de Bohême. Mais ils eurent le maUieur d'avoir pour chef un homme à idées trop personnelles; et, à cause de cela, ils ne jouèrent qu'un rôle secondaire, alors qu'ils auraient pu tenir l'un des premiers; ils n'apparurent qu'incidemment, au commencement et au plus foil de la bataille, tandis qu'ils auraient pu prendre part à toute la lutte , lui donner un caractère plus généreux et assurer, dès le dixseplième siècle, la grandeur de leur nation, la ruine de son éternelle ennemie.

Doué d'un courage physiipie formidable c^t d'un rare

(i; Les dix-sept condiiions soiU insérées à l'url. ii du ï«' ilécretde Ferdinand II.

i36 LA HOI^GRIE

talent d'organisation, Gabriel de Bethlen entreprit trois guerres contre l'Autriche et fut trois fois vainqueur. Acclamé roi par ses concitoyens, il n'eut pas l'audace de ceindre la couronne, de garder au moins le pouvoir suprême. Il se laissa toujours séduire par les donations ([ue lui offrait l'empereur pour hâter la paix, voulant peut-être ainsi rendre plus réalisable son rêve intime , la rémiion entre ses mains de la Pologne et de la Hongrie. Mais, en cherchant trop dans l'avenir, il négUgea de prendre ce qu'il eût trouvé dans le présent. S'il s'était lancé résolument au milieu de la mêlée germanique , il aurait acquis à sa patiîe une haute position européenne , il lui aurait assuré à jamais son indépendance, son individualité nationale.

Toutefois, sans même sauver les protestants de Bohême et d'Autriche en jetant à bas de son trône Ferdinand II, hal et méprisé par ses propres sujets héréditaires, — ce qui eût été facile , — il parvint à l'empêcher de violer ses serments à l'égard de la Hongrie. Mais tout le mérite en fut habilement détourné en faveur de Ferdinand, qui put ainsi, grâce au Palatin Eszterhâzi, grâce surtout à l'éloquence du cardinal Pâzmân, faire éUre et inaugurer son fils Ferdinand III. Par bonheur, la Hongrie ne se laissa pas jouer jusqu'au bout : au nouvel élu, elle imposa les mêmes conditions qu'à son père. Qu'il les observe, sinon la nation usera encore de son di*oit contre le

parjure !

A la veille de sa mort, — elle fut , dit-on , hâtée par le poison, — Botskai fonda son testament politique. Il y recommandait aux patriotes de ne jamais permettre la réunion de la Transylvanie à la Hongrie, tant que celle-ci serait dominée par les empereurs. Conservant son droit d'élire ses

princes indépendants sous la protection de la Porte, la Transylvanie se trouverait être Tasile naturel de ceux que menacerait la persécution des Ilabsbourgs ; sans cesse elle aiderait à organiser une puissante résistance contre les empiétements germaniques. Pour cimenter l'union intime qui ne devait être rompue qu'en apparence par cette utile séparation, le défenseur des libertés nationales recommandait vivement aux Transylvains de toujours se choisir pour chef un magnat de la Hongrie proprement dite, un des plus puissants et des plus dévoués à la sainte cause (1). Botskai avait raison. Si l'on avait suivi à la lettre ses recommandations habiles, jamais l'Autriche n'aurait osé enfreindre ses serments, et, dans le cas contraire, la Hongrie se senût certainement affrancliie, si elle eût voulu l'être. 11 est constant, en effet, qu'aucune des bases fondamentales de la constitution ne fut abandonnée tant que la Transylvanie vécut libre de la suzeraineté impériale (2).

Ferdinand III, à l'exemple de ses ancêtres, prétendit s'immiscer dans les affidres transylvaines. Il voulut arracher la" principauté à Georges I Râkôtzi. Georges, par la diplomatie et aussi par les armes , sut repousser les Autrichiens et garder le pouvoir qu'il devait au libre choix de ses concitoyens.

Mécontent de n'avoir point réussi de ce côté , plus irrité encore des difficultés que lui suscitait l'aUiance des princes protestants d'Allemagne avec la France et la Suède, Ferdinand se vengea sur la Hongrie. Essayant avec autant de violence que son père la restauration du cathoUcisme , pre-

(1) Palma. Sotitia, P. \\\ : Rudolph. § vi.

(â) Que l'on n'aille pas croire que nous sommes de l'avis de ceux qui, en IS48, demandaient la séparation de la Transylvanie de la Hongrie. Ce qui éuit utile et politique au dix-septième siècle peut ne plus l'être au dixneuTième. Lors de la dernière révolution, l'union élait indispensable, logique. facile. Il n'en étoit point ainsi k l'époque de Bolskai. Alors la séparation pouvnit se produire sans péril pour la.nalionalilé. Les piélcnlions roumaines n*étaieut point encore néei.

mier pas \ers Tabolition générale des libertés magyares, il continuait à semer en son cher royaume des jésuites et des prétoriens. En même temps, il ne négligetdt aucune occasion de violer impunément les constitutions qu'il avait promis de conserver et de défendre.

La défiance se réveilla donc, puis la haine, et de là vint une prise d'armes, (leorges I Uukotzi, soul(;nu pai* le sultan, excité parMazarin, leva l'étendard de la révolte, et, comme Zàpolya, Botskîii et Bethlen, en peu de semaines, se rendit maître de la majeure partie de la Hongrie supérieure. Mais ayant eu le mallieur d'être abandonné par les Turcs, qui vendirent la paix à l'Autricbe , il n'osa pas quand mémo poursuivre une lutte victorieusement entamée. 11 commit rirréparal)le faute d'accepter la paix en septembre 164(>, quelques mois à peine avant l'ouverture des conférences qui amenèrent le traité de Westphalie. Séduit par de beaux titres et de riches possessions, il crut assez assurer l'avenir de sa patrie en lui faisant réoctroyer une confirmation complète de son autonomie et de ses lil)ertés. Cette pacification nouvelle fut, comme à l'ordinaire, discutée , développée et confirmée dans une diète générale rémiie à cet effet. Comme à l'ordinîiire aussi, l'emperem' utilisa la bonne humeur des députés, tout fiers de la consécration de leurs chères prérogatives, pour fîdre vite éUre et inaugurer Ferdinand IV, son fils ahîé — 1647 — (1).

Jusqu'alors le système électif, finement manié, n'a point été défavorable à la miuson d'Autriche. 11 lui a ouvert la Hongrie. 11 l'y maintient. Mais en sera-t-il toujours ainsi ? L'histoire de la dynastie arpadienne prouve assez que les Hongrois acceptent l'hérédité tant qu'elle ne les gène point, et ({u'ils s'en affranchiss(Mit dès qu'(»lle est pour eux un embarras. (»r, il y a eu déjà entre la maison d'Autriche et ses libres sujets du Danube de très-graves différents. Que

1 ) La paix de Tyrnau se trouve à rart. V du décret rendu par celte diàte.

serait-il advenu si le prince régnant était mort avant Tinauguration de son successeur et pendant une guerre civile? Evidemment, les nobles auraient élu roi un des leurs, et par la suite seraient restés fidèles au fameux édit rendu siu* le Râkos en 1505. En pareil cas, l'élection de Bethlen eût été définitive.

Ce péril devenait de plus en plus imminent. La haine !!H'»culaire des Hongrois contre les Turcs s'éteignait peu à peu : rOsmanlis devenait le protecteur de la nationalité magjare dès que l'Allemand la menaçait. Et (ju' arriveraitil si de toutes ses forces le sultan, comprenant l'intérêt actuel et l'avenir de son empire , appuyait le magnat légalement couronné par la diète ? Sans nul doute, malgré ses alliances matrimoniales et sa diplomatie cauteleuse, T Autriche, harcelée par l'Orient, ne pourrait plus résister à l'implacable opposition de l'Allemagne du Nord, à l'éternelle antipathie de notre France.

Dans tous les cas, pour exister, il importait grandement que l'Autriche donnât à l'Europe la raison d'être de ces monstmeux incestes de peuples, qui se commettaient sous son sceptre ; il importait qu'elle fît croire à la civîUsation qu'elle était sa banière naturelle contre la barbarie encore menaçante. Ce beau rôle avait appartenu jadis à la Hongi'ie, qui s'en était montrée vraiment digne. Donc, il fallait à tout prix se conquérir pour jamais la Hongrie, occuper le rempaii européen, le défendre, ou pour le moins en avoir l'air.

La mort prématurée de Ferdinand IV mil le cabinet viennois dans un extrême embarras. Ferdinand 111 se voyait dans la nécessité d'affronter de nouveau les chances de l'élection. Précédemment, on avait agi par surprise et l'on avait réussi. Mais le bon moment était passé. Déjà les Hongrois recommençaient à se défier. L'hérédité seul(» pouvait, dans l'avenir , rendre leur opposition moins pé-

rilleuse, en posant au-dessus du droit national une incontestable et indestructible majesté. Tel devint l'idéal de Ferdinand.

D'abord, on ménagea les plus puissants magnats : on leur promit des dignités, des titres et des richesses s'ils consentaient à aliéner pour toujours la souveraineté nationale. On répandit à profusion des libelles, où l'on rappelait les traités jadis conclus entre Frédéric III, Maxirailien I et Wladislas II, en en exagérant quelque peu le sens; où l'on insistait sur la stabilité indispensable pour rétablir à l'intérieur l'ordre, l'industrie, le commerce, les lettres, la prospérité, la religion, et surtout pour rendre au pays ses anciennes frontières souillées par les Turcs, sa glorieuse unité d'autrefois. De la sorte, on gagna plusieurs seigneurs ambitieux et a\ides, quelques nobles ultracatholiques et la majorité dans le haut clergé. Pour combiner ces forces dispersées et en acquérir de nomelles, on crut devoir différer l'élection d'un Palatin et nommer l'archevêque d'Esztergom lieutenant royal. Celui-ci, par son clergé, les jésuites et autres partisans dévoués des projets impériaux, fit une active propagande, et ensuite convoqua une diète à Presbourg pour le 24 janvier 1655 il).

La diète commença par exiger la nomination immédiate d'un Palatin : elle élut un patriote , François Vessélényi. Puis, sans daigner prendre en considération les chers dfv sirs du souverain, elle réclama la correction de certains règlements anticonstitutionnels : par exemple, elle décréta la retraite des troupes étrangères avant trois ans, et la formation immédiate d'une armée nationale assez forte pour suffire à la défense du royaume (2). Après quoi, heureuse d'avoir vu bien accueillir ses demandes, elle consentit enfin à décerner la couronne au second fils de Ferdinand,

(!) Kazy, Hùiton'a llung. L. VII, p. 175-185. (3) Ferdin. \\\ Décret, iv, art. x\i et v.

ET LAUTRIGHE. 141

Simplement éhi comme ses prédécesseurs, comme eux il n'acquit aucun droit d'hérédité et jura d'obsei'ver strictement les lois fondamentales et les dix-sept conditions imposées à son père et à son frère (1).

Donc Ferdinand avait échoué. Léopold reprit son œuvre. Plus heureux, il réussit. Mais à quel prix? Par la plus odieuse violation de la foi jurée. Par « le droit des armes

VICTORIELSES. )>

§VI

Jusqu'ici la politique viennoise a été fine, souveraine, brutale seulement par occasion; sous Léopold, elle de- >ient féroce.

Les difficultés commencent avec le règne. Les soldats allemands continuent à vivre sur le territoire hongrois. Un oublie de convoquer la diète. Réunie enfin en 1659, elle décrète une seconde fois que les troupes étrangères seront retirées avant trois ans. La loi n'est point exécutée. Mille prétextes sont mis en avant, et Montecuculli livre la Hongrie au pillage. Le mécontentement est immense. L'empereur est forcé de rassembler une nouvelle diète,

Grâce à la guerre turque, qui menace d'éclater, il obtient que les armées ne seront retirées que « le plus tôt possible (2). » Mais le peuple hongrois tient à prouver à sou roi qu'il est toujours brave et capable de se défendre, même seul. L' « insurrection » est proclamée. De larges subsides sont votés; mais, au moment où la diète allait passer des faits militaires aux faits civils l'empereur s'empresse de la dissoudre.

(1) La 14«, seule, subit un changement : elle avait été exécutée. -^ Voyez TarL i*' du décret i de Léopold.

(2) Voy. les décrets i et ii de Léopold.

14t LA HONGRIE

La nation s'en aperçut à peine ; elle se levîUl en masse et marchait à la rencontre des Ottomans. Sous les ordres d'un héros, Nicolas Zrinyi, la niiUce de Hongrie combattit avec succès. Si la jalousie des généraux allemands n'avait pas entravé son chef victorieux , peut-être eût-elle reconquis la plupart des comitats qui appartenaient au sultan; mais après la bataille de Saint-(iotliard, où la victoire fut surtout obteime grâce à elle et aux vaillants auxiliaires envoyés par Louis XIY, elle s'aperçut trop vite que l'on n'avait rêvé ni l'affranchissement ni la gloire de la patrie hongroise.

Vainqueur, Léopold conclut bien vite la paix de Vas- \ar, honteuse paix, par laquelle les Turks ne rendaient rien, mais s'engageaient à ne donner aucun secours à ses sujets mécontents durant vingt années; moyennant quoi, l'empereur s'obUgeait à raser la forteresse de Széklyhida et à offrir au sult^m un cadeau de deux cent mille florins ! Aussitôt après, il congétUa 1' « insurrection » des nobles, remercia les auxiUaires français (pii sympathisaient trop avec les Magyars, se débarrassa aussi des soldats envoyés par TAllemagne septentrionale, et distribua sur tous les points du sacré territoire de la Sainte Couronne la masse de ses troupes particulières, leur Uvraut en guise de solde et de butin le pillage de son royaume , leur donnant pour mission de surveiller et de punir quiconque oserait ne point chérir Sa Majesté et rêver l'indépendance.

En même temps, comme pour bien démontrer à la Hongrie qu'il allait l'attaquer, il affectait un souverain mépris à l'égard de ses constitutions et de ses coutumes, ne réu-nissait point les Ordres pour leur soumettre la paix qu'il venait de conclure, ne demandait pas même l'assentiment du conseil royal de Presbourg, hvrait tous les emplois à ses créatures, aux étrangers , faisait expédier les affaires, tant poUtiques qu'administratives, par sa chancellerie de

Vienne, en langue allemande, et de sa propre autorité fixait et faisait prélever d'énormes impôts.

L'autonomie hongroise est violée. La honte de la paix de Vasvâr, signée sans la diète, fait rougir et mécontente tous les braves qui ont combattu dans la dernière campagne. Les patriotes s'émeuvent d'un bout de la Hongrie à l'autre. Le palatin Yessélényi est à la tète de la résistance. Avec lui les magnats les plus puissants trament l'exécution de l'article xxxi de la « Bulle d'or. » Des milliers de nobles sont prêts à se lever pour contraindre Léopold au courage et à la justice. Mais, trop loyaux, ils commettent la faute insigne d'avertir le coupable qu'ils doivent punir; ils adressent au roi des remontrances fort vives, mais toujours respectueuses et signées de leurs noms. Pour toute réponse, le généreux souvendn dépêche ses bourreaux, qui enlèvent, jugent sommairement et exécutent les trois seigneurs les plus illustres de l'opposition, Pierre Zrinyi, Fiançois Christophore de Frangepan et le Juge de la cour royale, François Nâdasdi (1). Yessélényi avait eu le bonheur de mourir de mort naturelle avant cet acte d'autorité. Aussitôt après ce triple assassinat, trente mille Allemands se dispersent dans les divers comilats, et par la terreur et le massacre contraignent la Hongrie à se taire — 1667-1670.

Dès (jue régna le silence, Léopold se crut assez fort pour lancer son terriiile édit du 21 mars 1671 , en vertu duquel il se déclarait « vainqueur par les armes de toute la nation contre lui conjurée, » et la menaçait de sa colère si elle osait désormais se soustraire à « l'autorité absolue qu'il tenait de Dieu (2). » 11 projetait d'abord de supprimer complètement la Hongrie, d'y installer leschevaUers Teutoni-

(!) Kûzy, L. IX.

(2) Voyez une partie de cet horrible diplôme dans Palma, notifia, P. Ml, p. 3il.

ques avec des milliers de prétoriens, de livrer un peuple entier à la justice des conseils de guerre, et d'asseoir invincible sa royauté sur ce cadavre. L'empereur, cédant aux supplications de ses plus dévoués partisans, aux admonitions des prélats, qui jusfju' alors l'avaient soutenu contre les protestants avec le plus de constance (1) , abandonna ce mer\'eilleux projet et se contenta d'abolir à jamais la dignité de Palatin , d'ôter toute puissance aux autres barons, de donner à ses officiers allemands le droit de justice, tant haute que basse ; de destituer même son lieutenant, l'archevêque d'Esztergom, Szeleptsényi , qui se refusait à approuver le déchaînement de l'auguste rage , et de nommer gouverneur du royaume, Ambringen, grand maître de Tordre Teutonique. Celui-ci gouverna et massacra durant trois années. La haine pubUque, qu'il ne réussit point à comprimer, le contraignit à donner sa démission.

L'insuccès d' Ambringen, et surtout les révoltes qui éclataient sur divers points, effrayèrent Léopold. Il réunit quelques magimts et prélats hongrois à Vienne; mais comme ils prétendaient lui conseiller la clémence, osaient même lui rappeler le respect dû à la loi, par lui approuvée et jurée, l'impatient empereur se débarrassa au plus rite de ces indociles redresseurs de torts, et se remit à son œu\Te d'asservissement la hache en main.

Opendant TôkoU a relevé le drapeau national traîné dans le sang. Aidé par les Turcs, les Polonais et Louis XIV, il prouve à l'empereur qu'il a mal tué la Hongrie. L'empereur s'épouvante; il se hâte de convoquer une diète à Soprony, lui promet le rétablissement des constitutions antiques, proclame l'amnistie, abolit les tribunaux miUtaires, permet l'élection d'un Palatin, mais ne laisse point ordon-

(1) Voyez dans Kazy, Hisi. Hung.y t. IH, L. X, les lettres de Paul Szétsényi, archev. de Kalocsa, à rempereur.

ner le renvoi des troupes étrangères (1). Néanmoins Tôkoli ne désarme pas, car il se fie peu aux royaux serments de Sa Majesté repentante. Abandonné par un certain nombre de ses partisans, qui croyaient tout gagné, il fait avec les Turcs une aUiance intime, offensive et défensive. On sait ce que produisit cette alliance : le siège devienne de 1683. Où serait T Autriche à cette heure, si Vienne eût été prise? Où est la Pologne, qui sauva Vienne?

Grâce à Sobieski, Kara-Moustapha recula donc. Grâce à Charles de Lorraine, toute la Hongrie fut reconquise.

La victoire, sans doute, va rendre Léopold moins cruel? Non pas. Pendant que l'étrangerlui sauve son empire, sur des échafauds, nouvellement élevés, il décime froidement ses peuples. C'est alors que fut construit le célèbre « théâtre d'Eperjès, » où des bourreaux, vêtus de vert, se fatiguèrent, du mois de mai au mois de décembre 1687, à décapiter, rouer, écarteler les patriotes hongrois que Caraffa, le président du « tribunal délégué, » leur envoyait par centaines.

« Il n'y a point, dit Voltaire (2), il n'y a point d'exemple dans l'antiquité, d'un massacre si long et si terrible; il y a eu des sévérités égales, mais aucune n'a duré si longtemps. L'humanité ne frémit pas du nombre d'hommes qui périssent dans tant de batailles, on y est accoutumé, ils meiu^ent les armes à la main et vengés; mais voir pendant neuf mois ses compatriotes traînés juridiquement à une boucherie toujours ouverte, c'était im spectacle qui soulevait la nature, et dont l'atrocité rempUt encore aujourd'hui les esprits d'horreur. Ce qu'il y a de plus affreux pour les peuples, c'est que quelquefois ces cruautés réussissent, et le succès encourage à traiter les hommes comme des bêtes farouches. »

(1) Leopoldi Décret, m, 1681.

(2; Annales de FEmpire, p. 502-S03, d« Tédit. Armand Aubrée.

Cepeudaut, profitant des victoires de ses généraux, qui venaient d'enlever la Transylvanie à la suzeraineté turque, et des massacres d'Eperjés, qui terrifiaient la Hongrie, Léopold convoqua une diète à Presbourg le 18 octobre 1687. Malgré la force armée déployée autour de l'assemblée, les députés, quoique choisis, firent une admirable opposition. On les força, il est vrai, à abolir l'éligibilité du souverain et l'article m de la « Bulle d'or, » — deux des plus importantes garanties de la liberté hongi-oise, — mais pour leur faille sanctionner l'hérédité, pour obtenir d'eux l'inauguration légale de Joseph I", non élu, il fallut leur accorder que si la race mâle de la maison d'Autriche venait à s'éteindre, les Etats reprendraient alors leur ancien droit d'élection, et, de plus, que les princes héréditaires euxmêmes prêteraient serment solennel aux prérogatives et immunités des Ordres, et gouverneraient conformément à la constitution de saint Etienne (i).

Ce résultat, très-satisfaisant, il faut en convenir, ne contenta Léopold qu'à demi. L'Autriche possédait enfin la couronne de saint Etienne, mais elle désirait plus, elle voulait avoir la Ilongrie elle-même, province, non plus royaume à part. En 1698, l'empereur réunit donc à Vienne une nouvelle assemblée de seigneurs magyars, prélats, barons et magnats; et, sous prétexte qu'il avait acquis la reconnaissance du peuple en le déUvrant des Turcs, et qu'il voulait la mériter davantage en assurant son bonheur futur, — excuse bien usée des plus exécrables violences, — il proposa d'abohr complètement toutes ces vieilleries constitutiomielles, — diète, comitat, Palatin, — qui gênaient l'essor de la bienveillance royale, et de les remplacer par cette admirable administration despotique, que les autres provinces autrichiennes s'estimaientsiheureuses déposséder. L'assemblée,

(1) Leopoldi Décret ^Uf art. r, ii^it.

ET LAUTRIGHE. |47

Stupéfaite, ne répondit point. Elle chargea rarcheyéque de Kalocsa d'adresser à Tempereur ses humbles remontrances. Paul Széchényi s'acquitta si bien de sa mission que Léopold, déjà embarrassé par la guerre de la succession d'Espagne et par quelques revers éprouvés en Orient, remit à une autre époque Texécution de son pieux projet. Il lui suffit momentanément de conclwe avec les Turcs la paix de Carlowitz sans consulter les Ordres de Hongrie, et de com-^ mettre assez de petites violations aux lois, que tant de fois il s'était engagé à respecter, pour compromettre tout ce qu'il avait gagné et fournir une énorme armée de mécontents au beau-fils de Tôkôli, François Rékôtzi. Il mourut avant la fin de cette glorieuse révolte, — 1703-1711, — qu'aida Louis XIY, — trop mollement, il est vrai, car il était roi et considérait ses alliés comme des rebelles, — et que les ministres de Joseph V' terminèrent à grand'peine par la ruse plutôt que par la victoire.

La révolution rakotzienne, conduite par des héros, sou-* tenue par la population tout entière, aussi bien par les paysans et les bourgeois que par les nobles, eût affranchi la Hongrie de l'Autriche sans les divisions qui éclatèrent en 1703 entre le général français Villars et l'électeur de Bavière. Les Français, les Bavarois et les Hongrois seraient entrés en même temps dans Vienne, si l'électeur jaloux n'avait conçu la foUe d'aller rejoindre Vendôme en Itahe^ et de se faire écraser en chemin par les Tyrohens, fidèles à l'empereur. La paix de Szathmér, enlevée par Pâlfi à Kârolyi et à quelques autres chefs insurgés en l'absence de Ràkôtzi et de Bertsényi, rendit la Hongrie à l'Autriche, qui, pour en conserver la couronne, dut, conmie toujours, jurer fidéUté à toutes les lois nationales. Naturellement l'hérédité et l'aboUtion de l'article xxxi furent réservés ; mais on ne put sauver que cela.

Certes c'était beaucoup, mais c'était encore bien peu si •

Poa songe au rêve d'anéantissement auquel Léopold, que quelques historiens osent surnommer a le Grand, » avait sacrifié sa mémoire. Epuisée par le martyre, fatiguée par la lutte, trompée par la diplomatie (1), la Hongrie avait abandonné ses vieux droits d'élection et de résistance Elle n'en restait pas moins séparée de FAllemagne ; elle gardait son individualité nationale , et avec elle son immortel libéralisme. Sa constitution stéphanique lui garantissait un avenir à elle ; elle pouvait espérer, caries dominations fondées dans le sang sont condamnées à tomber un jour ou l'autre sous la juste vengeance des peuples (2).

Page 1