‹ La Hongrie, son génie et sa missionChapitre 21 sur 57 · VU · texte numérisé non relu

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« Il faut que l'usurpateur d'un Etat y commette d'un seul coup toutes les cruautés que sa sûreté exige, pour n'avoir plus à y revenir. En ne les renouvelant pas, il parvient à s'assurer ses nouveaux sujets; il peuf se les attacher par des bienfaits... Les offenses doivent être faites en une fois, afin que le temps manque poiu* les ressentir, afin

(1) lift France aida de ses sjubsides et de son sauf le moufement héroïque suscité par Ràkôtzi. Mais Louis XIV était trop roi pour comprendre la justice de la cause défendue par les réToltés de la Hongrie. Aussi ne vit-il en eux que des instruments bons à être brisés dès qu'il n'aurait plus besoin d'eux pour ruiner TAutriche. Il ne les considéra jamais comme ses plus dévoués «Hiés, ce qu'ils étaient en effet. S'il noua des relations diplomatiques avec Bàkdtzi, prince de Transylvanie, il refusa toujours de se déclarer hautement le protecteur des États confédérés. Étrange infamie de celte politique monarchique, qui, par bonheur, n'a plus de raison d'être! Si elle fait appel aux peuples, ce n'est pas pour les rendre plus heureux et plus libres; c'est tout simplement pour amener le triomphe de ses intérêts égoïstes. Le triomphe obtenu, elle laisse facilement égorger les pauvres héros dont elle s'est servi la veille, toute prête, s'il le faut, à frapper sur eux pour reconstruire les trônes trop imprudemment ébranlés.

(2) Sur toute cette période, on consultera avec fruit VHifloire des Hévo^ lutionsde Hongrie, publiée à La Haye en 1739, et qui, s'il faut en croira certains bibliophiles, fut écrite par François Ràkôtzi lui-même ou sous sa direction. Le règne de Léopold j est traité pragmatiquement.

qu'elles blessent moiiis. Les bienfaits, au contraire, seront versés peu à peu, un à un, pour qu'ils soient mieux savourés. »

Léopold n'avait point compris ce terrible conseil, donné par Macbiavel à son Prince. Voilà pourquoi, peut-être, tout en s'acbamant à traiter la Hongrie en province conquise, il réussit péniblement à en faire un Etat héréditaire, mais toujours constitutionnellement libre, quoique dépouillé de son vieux droit de résistance légale au souverain parjure. Bien plus, ce résultat, si mesquin, comparé à celui qu'il voulait obtenir, ce résultat, il ne put pas même le voir réalisé, puisqu'en mourant il légua à son fils aîné la révolution Rakotzienne , et que cette révolution triompha durant tout le règne de Joseph I". Son second fils, Charles, fut plus heureux. Tandis qu'il revenait d'Espagne, attristé de ses défaites, abandonnant à la maison de France la plus belle couronne qu'ait jamais portée la dynastie de Habsbourg, les ministres de son frère lui frayaient une voie facile par laquelle il monta sans conteste sur un trône, hier encore inespéré. Héritant de la paix de Szathmâr, forcé de la contre-signer, d'en jurer solennellement toutes les conditions; ayant d'autre part à sauvegarder avec soin la perpétuité de la maison autrichienne, faute de mâles menacée d'épuisement, comment devait agir à l'égard des Hongrois l'empereur Charles YI, le roi Charles III? Certes, il était perdu, s'il employait les moyens exécrables de son père, si même il se servait des armes à demi aiguisées de ses prédécesseurs. Pour demeurer roi et pour transmettre sa royauté, il lui fallait changer complètement de manière : considérer la Hongrie, non pas comme une nation vaincue et détruite, mais comme un pays recouvré nouvellement et gi'àce au hasard.

Or, comme prétend Rabelais, le joyeux compère qui ne rit pas toujours : « La manière d'entretenir et retenir pays

lj{0 LA HONGRIE

nouvellemeut conquestés n'est... les peuples piUant, foi^ çanty angaiiant, ruinant, mal vexant et régissant avec

verges de fer : bref les peuples mangeant et dévorant

Comme enfant nouvellement nai les fault allaicter, bercer, esjouir. Comme arbre nouvellement planté, les fault appuyer, asseurer, deffendre de toutes vimaires, injures et calamités. Comme personne saulvée de longue et forte maladie, et venant à convalescence, les fault choyer, e&pargner, restaurer : de sorte qu'ils conceoivent en soi ceste opinion, n'estre au monde roy ni prince, que moins voulsissent ennemi, plus optassent ami. » C'est ce que prétendit faire Charles III. Seulement, hàtons-nous de le dire, il fit le bien dans l'intérêt égoïste de la conservation monarchique, n'oubUant point ce que recommande le Florentin, le versant goutte à goutte « pour qu'il fût mieux savouré. »

Avec Charles III, et surtout avec sa fille, Marie-Thérèse, l'Autriche inaugure donc une politique d'un caractère tout particuUer. L'expérience lui a enseigné qu'il est plus facile de corrompre que de tuer. Désormais elle procédera par la douceur, la flatterie, l'amabilité trompeuse. Elle ne veut plus égorger. Elle veut endormir. D'abord elle semble ne plus en vouloir aux Hongrois de ce qu'ils s'acharnent à vivre isolés au miUeu d'une monarchie qui prétend se constituer une malgré sa diversité réelle. Elle consent, au moins en apparence, à les laisser vivre sous le régime constitutionnel, avec des rois, qui, dans leurs autres Etats, régnent par le droit divin de l'absolutisme. Bien plus, afin d'éloigner jusqu'à l'ombre du soupçon, elle simule une sorte de respect et d'admiration pour tout ce que vénère le patriotisme magyar. La main de saint Etienne, depuis des siècles exilée en Dalmatie, est rapportée dans une église de Bude et exposée en grande pompe à la pieuse adoration des bons catholiques. La « colline royale, » élevée sur le

ET L'AUTRICHE. m

bord du Danube, aux portes de Presbourg, est spleudidement décorée. Les souverains et les archiducs revêtent souvent le costume hongrois, et affectent les allures nationales. Mais si Von permet aux poètes de chanter en leur idiome, on ne négUge point de maintenir le latin dans la législation ; et Ton s'efforce de faire de Tallemand le lan^ gage de la bonne société (1).

La dignité palatine , quoique sensiblement diminuée sous le rapport judiciaire et sous le rapport militaire, continue à exister; mais on l'oublie dès qu'il est possible. Plus tard, sous Léopold M, afin de la confisquer sans la détruire, on insinuera aux Ordres de l'offrir aux princes du sang, et les Ordres s'estimeront heureux de tant d'honneur. Toute-puissance remarquable de cette dignité ! Les archiducs palatins font eux-mêmes de l'opposition à leurs parents couronnés !

Quant aux diètes, on omet moins souvent de les réunir, car on ne veut pas que la nation puisse croire que Ton aspire encore à la tyranniser ; seulement on endort leurs élans à l'aide d'un cérémonial très-compUqué ; on tempère leur activité et leur tendance aux innovations, en agissant de telle sorte que tout soit préparé à l'avance et qu'il ne leur reste qu'à approuver sans trop de discussions; enfin, dès que les affaires pressantes sont décidées, on les dissout à la hâte. De cette manière, les diètes n'ont l'air que d'aider les rois, et ceux-ci, recueillant pour leurs actes la reconnaissance pubUque, ôtent à ces assemblées, si périlleuses jadis, la popularité et partant l'importance redouta* ble dont elles jouissaient (2).

(1) Ces derniers faits appartiennent spécialement au règne de Marie-Thérèse. Voyez riiîstoire de Charles VI et de Marie-Thérèse dans l'iininense compilation de Katona. Uiit. crifica reg., t. WXVllI, XXXiX ; Pray. liistona regwn, t. III : Palma, Sotitia. P. III ; mais il n'y faut chercher que des faits, Doo point des jugements.

(â.i Notons pourtant que les diètes eurent une importance réello sous

fi» U HONGRIE

Par bonheur, la Hongrie avait ses comitats, et le Comitat était toujours là, délibérant et agissant sans cesse , prêt au besoin à soutenir l'Etat miné en dessous, prêt à le reconstruire à son image, si, trop ébranlé, tout à coup il s'écroulait. Vienne devait haïr le Comitat. Vienne ne put jamais le supprimer. C'était de tous les obstacles dressés contre ses projets, le plus fort et le plus passionnément défendu. Pour le surmonter, il eût fallu passer sur le corps du peuple entier, et le peuple hongrois avait trop prouvé qu'il était de taille à se défendre. « Que l'on ravisse à mon « pays toutes ses institutions, toutes ses garanties constitu- <( tionnelles, mais qu'on lui laisse ses comitats, et je suis a certain que bientôt il redeviendra libre. » Voilà ce que nous disait un des illustres membres du dernier ministère hongrois.

Charles III respecta donc le comitat, la diète, le palatinat, toute l'ancienne forme de gouvernement. 11 eut l'insigne bonheur de faire croire à son peuple qu'il n'oubliait point les serments prêtés par ses prédécesseurs et par luimême, qu'il savait respecter la loi et qu'il voulait assurer la prospérité publicpie, sans rendre trop pesant son pouvoir souverain. Aussi, quand il vint supplier les Ordres d'étendre aux femmes le droit héréditaii-e que, sous Léopold, ils n'avaient accordé qu'aux mâles, les Ordi'es prirent en considération sa demande et ne tardèrent pas à l'accepter. Sa pragmatique sanction fut approuvée par la diète de 1723 (1); et sa fille, reine de droit après lui, développa sa bénignité gouvernementale , et par ce sexil moyen conquit l'enthousiaste affection de la généreuse nation danubienne. Qui ne se rappelle le fameux

Charles VI et sous sa fille, parce que Ton et Tautre avaient grand besoin de la Hongrie. Dès qae Marie-Thérèse futsaavée, elle oublia un peu la diète. A partir de 1764, elle ne la réunit plus.

(1) Voyez le décret de 1723, art. ii, et iti surtout. Vous; terrez comment la Hongrie, malgré tout, reste encore coinpléiement indépendante.

MORUMUR PAO REGE NOSTRO Marià Tiieresu! Qul ne Sait que FAutriche était perdue sans les nobles Magyars, qui pour elle se levèrent en masse, et soutinrent de la pointe de leurs sabres cette femme et cet enfant, dont Frédéric de Prusse, les généraux français et cent princes d'Allemagne et d'Italie menaçaient le fragile héritage ? Faute politique énorme, mais que ne pouvait commettre qu'une nation au large cœur. Et il faut que cette nation ait eu une vitalité extraordinairement puissante pour ne point mourir des suites d'un dévouement pareil. Il était en contradiction flagrante avec les deux derniers siècles de son histoire. Il était absurde, puisqu'il devait naturellement aboutir aux plus funestes consécpiences, par exemple à la ruine de la Pologne, à l'entrée de la Russie en pleine Europe ; néanmoins il reste louable et grandiose lorsqu'on le pèse, non pas dans sa tète, mais dans sa conscience. Peut-on accuser de félonie des chevaUers qui se rangent autour d'une femme, d'une mère, qui se font tuer pour elle et qui la sauvent (1)?

La nation hongroise avait trop laissé comprendre à Marie-Thérèse combien brave et forte elle pouvait être dès qu'elle en avait le vouloir; comment elle savait aimer jusqu'à la mort qui l'aimait ou feignait de l'aimer. Uabile, parce qu'elle était femme et autrichienne, la reine retint cet aveu échappé de l'àme et sut en profiter. Durant sa vie entière, elle poursuivit un dessein unique, le même que ses ancêtres : elle voulut amener enfin la Hongrie à se fondre dans l'unité rêvée par le despotisme autrichien, ou tout

(1) Mais si cette femme, celte mère, a voulu tromper la générosité magyare, q 21e doit-on penser d'elle! Or, le fait suivant s*c$t transmis jusqu'à nos jours. Revenant de cette séance de la diète où, avec sa parole tremblante et ses larmes, elle s'était acquis le dévouement à toute é|)rcuve îles chevaliers de Hongrie, elle dit en souriant à la camériste qui la déshabillait : M'est-cb pas que j'ai BiEK lout MON RÔLE? Plusicurs dames d'honneur éluicnt présentes, et l'une d'elles a pu transmettre à sa famille cette horrible plaisanterie. La famille Esterbàzi en garde encore le souvenir.

au moins empêcher sa séparation future, tant de fois déjà imminente.

Pour y arriver, elle applique les principes paternels jusqu'à l'exagération. Si elle connaît les qualités, elle n'ignore point les défauts de l'aristocratie hongroise. Elle sait les manier avec une excessive adresse. Elle couvre de titres et charge de décorations les plus puissants des magnats. — C'est pour eux qu'elle inventa l'ordre de Saint-Etienne. — Elle leur donne des commandements, souvent de première importance, mais presque toujoui's hors de leur patrie et dans ses régiments étrangers. Elle les appelle à ses côtés, à la cour, dans les chancelleries, dans les ambassades, et leur distribue, avec ses plus gracieux sourires, les charges les plus lucratives, celles qui tendent à leur faire oubUer autant que possible l'intérêt spécial de leur pays. Les moins influents, tous ceux qu'elle ne peut retirer du sol natal, répandre sur l'Europe ou promener avec elle dans ses châteaux de Bohême et d'Autriche, elle les va souvent visiter à Presbourg, de sou auguste main, les comblant d'honneurs et de promesses. Là même , en permanence, elle a étabU Marie-Christine, sa fille la mieux aimée, avec mandat de donner de pei*pétuelles fêtes à l'aristocratie magyare, qui y accourt en foule, se Ue à la monarchie pai* l'intérêt, rh«d)itude et le plaisir. A la petite gentilliommerie, trop sédentaire et trop bornée dans ses ressources pour courir de bal en bal, et venir sans cesse s'enivrer à la coupe pleine de débihtantes ivresses que les impériales mains tendent à la Hongrie, Marie-Thérèse envoie sou fils, jeune homme intelligent et curieux, aimant à interroger et siichant répondre. Joseph, de temps en temps, parcourt les divei'ses provinces du b(*au royaume, dont un jour il héritera, éblouit les yeux, sème des largesvses et recueille des sympathies. Ainsi groupée, amenée à converger vei*s le trône, d'où ne semble découler pour elle qu'mi fleuve

de bienfaits, la noblesse hongroise perdra peu à peu son inquiétude libérale, son activité légiférante. Enorgueillie, elle deviendra de plus en plus antipopulaire , et forcée à des dépenses au-dessus de ses ressources, elle s'éclaircira en s'appauvrissant, et, si elle ne se ruine, au moins se rendra-t-elle odieuse en voulant conti*aindre La misérable plèbe corvéable à lui donner plus qu'elle ne peut produire.

C'est là que TAutriche attend cette noblesse cpi'elle semble exalter et chérir. Qu'elle ose n'être plus satisfaite de son souverain, le souverain déchaînera contre elle le servage, « la jacquerie officielle, » comme dirait M. Villemain. Vous souvenez-vous de cet inénarrable massacre des nobles galliciens en 1846? Ils avaient osé rêver d'émancij>er eux-mêmes leurs paysans. Les émancipateurs furent égorgés à temps, et Tempereur se conserva la fidélité des esclaves la veille du jour où ils allaient naître fils de la liberté , ennemis naturels du despotisme viennois.

Marie-Thérèse prépara pour la Hongrie le même frein. Son célèbre « Urbarium » en faveur des serfs, louable au point de vue humain, n'est mallieureusement, au point de vue poUtique , cpi'une machine à divisions. Il n'aboUt point le ser\'age. Il ordonne seulement la modération aux seigneurs et élargit un peu plus la faculté de libre émigration, deux choses existant déjà, sinon dans la loi, au moins dans les mœurs. Et ^Taiment, cette timide correction d'un abus odieux n'aboutit-elle pas tout simplement à faire bien sentir aux opprimés eux-mêmes combien est dure et immorale l'oppression qu'ils subissent? Le pouvoir royal est loin d'eux, presque aussi loin que cette Providence divine sans cesse implorée, et qui, si rarement, leur vient en aide. Ils oublieront les durs impôts dont ils sont accablés par lui. Us se souviendront seulement de la protection paternelle, qu'il semble étendre sur leurs pauvres têtes courbées, qu'il verse sur eux avec tant de bonhomie apparente.

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Au contraire, ik envieront de plus en plus le sort des privilégiés, qui sont là, près d'eux, visibles, sensibles à toute heure, riches et brillants, au prix de leurs incessantes fatigues. A ceux-ci sera vouée la vengeance : au roi, si bon qu'il daigne s'intéresser aux plus humbles des humbles, Tamour et le dévouement.

Telfut, dans sa réahté, le secret dessein de Marie-Thérèse : créer deux peuples ennemis dans son cher peuple hongrois.

En effet, si ses intentions avaient été sérieusement libérales, pourquoi eût-elle excité à la vanité, à la corruption, cette aristocratie qui ne pouvait être vaniteuse et corrompue qu'en suçant le sang de la plèbe? Pourquoi, au contraire , ne lui eût-eUe pas prêché la simpUcité , l'épargne, le travail? Pourquoi, au Ueu d'exagérer son esprit de caste, n'eût-elle point résolument fait appel à sa générosité de nature ?

Prétendant adoucir la condition des paysans, elle sut faire adopter son projet presque en cachette, par les diétines des comitats. Elle avait eu le bonheur de le voir rejeté, sans discussion, par les Etats, trop attachés aux \ieilles prérogatives pour n'être point égoïstes, trop peu éclaii'és alors pour comprendre qu'en se montrant humains, ils auraient été plus habiles que rAutriche. Qu'on ne se le dissimule point, les règlements de Marie-Thérèse ne tendirent qu'à dénationaliser la base du futur peuple hongrois, comme les unions hungaro-allemandes, encouragées avec tant de persistance dans la haute noblesse, n'eurent pour objet que de tuer, par la germanisation, le magyarisme antiautrichien.

Plus nous scrutons les faits, plus nous pénétrons au fond de cette pohtique de Charles 111 et de Marie-Thérèse , plus nous nous étonnons comment la Hongrie a pu ne point être absorbée, plus nous persistons à croire (pi'elle ne dut la

conservation de sa nationalité qu^aux brutales réfonnes de Joseph II.

Le fils de Marie-Thérèse était devenu trop étourdiment philosophe pour comprendre et imiter la virile habileté de sa mère. Emporté par le mouvement de son siècle, il se déshabitua des superstitions, se fit économe, se donna de bonnes mœurs; et parce qu'il se sentait capable d'être un bourgeois honnête, il se crut apte à parfaire la régénération de son empire. Il eût réussi, nous en sommes con^ vaincu, s'il s'était mis à la tête de chacun de ses peuples et les avait aidés à se lancer individuellement dans la voie de l'avenir. Par malheur, il n'osa être ni logique, ni radical, et il rêva follement de parachever à lui seul et d'un coup une œuvre immense dont il ne comprenait point l'essentielle multipUcité. Aussi éprouva-t-il la plus acre des douleurs ; il vit s'écrouler pièce par pièce le laborieux échafaudage d'institutions nouvelles qu'avaient bâti ses bonnes intentions. Pauvre prince, dont l'histoire doit respecter et plaindre la mémoire, il ignora que le despotisme est un arbre maudit d'où ne tombent que des fruits gâtés avant d'être mûrs, et qu'il n'y a qu'une base aux fondations so- Udes : la liberté.

Lorsque Joseph II rendit tristement son dernier soupir, en révoquant toutes ses réformes , sauf l'Edit de tolérance et la loi sur les serfs, la Hongrie, dont il avait voulu anéantir la tradition et l'esprit national, frémissait de colère, refusait l'impôt et s'armait. Léopold II n'essaya point d'affronter le danger. Le spectacle de ce qui se passait en France était peu propre d'ailleurs à l'exciter à la défense par trop difficile des idées de son malheureux frère. 11 s'empressa donc de convoquer en assemblée générale les Etats de Hongrie et de leur rendre tout ce qui leur avait été ravi : l'ancienne constitution, l'autonomie et l'indépendance tant administrative que financière du

royaume (1), Cette célèbre diète de 1790-1791 ne garda qu'un seul des beaux rêves de Joseph : l'affranchissement des paysans. En acceptant définitivement, comme fait légal, les règlements de Marie-Thérèse, la noblesse hongroise sauvait la nation.

Désormais ce ne sera plus l'Autriche qui protégera les faibles pour les exciter contre les forts, dont elle a peur.

Ce seront les privilégiés eux-mêmes qui se chargeront d'élever progressivement à leur niveau ceux dont si longtemps ils ont vécu, de les constituer propriétaires, hommes libres et plus tard leurs égaux.

Tel est en effet le sens général du mouvement qui se produit de 1790 à 1848, mouvement immense qui, de la constitution aristocratique d'Etienne le Saint, grâce à l'aristocratie elle-même, — nous parlons des petits nobles, non point des magnats, — fit une constitution vraiment moderne et libérale, rien qu'en élargissaiît le cercle du « peuple verbOczien. » Du moment que la population en-

{{) \\ est bon de citer ici le fameux article x du décret rendu par celte diète. Cet article n est que la reproduction et la confirmation de toutes les lois précédentes, serments royaux et traités de paix relatifs à Tindépendance absolue du royaume de Hongrie. II est la base moderne des rapports légaux établis depuis des siècles entre les Ëlats hongrois et les empereur» autrichiens, rapports qui existaient tels en 1^48, et qui ne furent abolis depuis que par la force bruule.

• Erga demissam atatuum et ordinum rcgni propositionem, Sna quoque Majestas sacratissima bénigne agnoscere dignata est, quod licct successio texus fœminei Auguste domus Austriacœ per articulos i et ii, 17i3, in regno Hungari» partibusque eidem adnexis stabilita, eumdem queni in reliquis regnis et dilionibus hœredilariis in et extra Ge/inaniam «Yw, juxta stabîlitum successionis ordinem inseparabiliter ac indivisibiliter possidendis , principem concernât,: Hungaria nifiilominus cum pariibus adnexis sU regnum liherum et relate ad totam legalem regiminis formum : — hue intellectis quibusTis dicasteriis suis : — independem id est nuili altéra regno aut populo ohnoxium, sed propriam hahens consistentiam et con^ ttitutionem, pToinde a legitimo coronato hœreditario Rege suo,adeoque etiam a Sua Majestate sacratissima, successionibusque ejus Hungarias regibus, pro* priù legibus et consuetudinibus, non vero ad nomiam aliarum provincial rum, dictantibus in articulis m, 1713, item viii et xi, 1741^ regendum et gu~ bemandum.

ET L'AUTBICHE. ISB

tière y fut comptée, noblesse, bourgeoisie et plèbe, la constitution hongi'oise devint une vraie constitution moderne. Bien plus, par Teffet de la résistance des souverains viennois au progrès des idées nouvelles, elle devait tôt ou tard aboutir à la démocratie. En 1849, au moment même où il fut enchaîné par TAutriche, par la Russie, le peuple hongrois allait devenir Finitiateur de toutes les populations danubiennes, le chef de la Révolution en Orient; il connaissait les saintes idées répandues sur le monde par la France de 1789, et déjà même il s'essayait à prononcer, dans le sens contemporain, ce mot si vaste : RépubUque.

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