‹ La Hongrie, son génie et sa missionChapitre 22 sur 57 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

D'étranges erreurs ont circulé et circulent encore de ce côté de l'Europe sur le mouvement qui se produisit en Hongrie dans les aimées 1848-1849. Les partisans du passé l'ont poursuivi de leurs sarcasmes et de leurs calomnies, l'ont appelé révolte et désordre. Les partisans de l'avenir, fatalement insouciants des choses étrangères, ont accepté tous les mensonges que de faux frères lançaient parmi eux; ils n'ont vu là-bas, vers le Danube, qu'une vaine querelle entre aristocrates et empereur, et, trop occupés de leurs propres affaires, s'en sont à peine inquiétés. Ils ne s'aperçiurent de leur fatale ignorance qu'après la défaite; et encore, en ce moment même, leurs adversaires avaient-ils été assez habiles pour leur jeter en pâture cette fameuse question des nationalités, qui, mal posée et non définie, ne produisit que plus d'om})res au miheu de cette horrible nuit de l'erreur. L'envoyé extraordinaire du gouvernement hongrois, le comte Ladislas Teloki, avant, pendant et après, eut beau faire démarches sur démarches, pal)lier brochures sur brochures; pei^sonne ne l'accueillit^

ne voulut l'entendre. Le patriote n'avait autour de lui que des ennemis, des indifférents ou des sourds. Et l'inter>'ention russe se produisit en pleine paix! Cas de guerre, violation flagrante de ce que les diplomates appellent l'équilibre européen, coup de sabre dans la sainte Alliance et le traité de Vienne, menace à l'Occident libéral, prélude de la grande guerre de la barbarie contre la civilisation ! On n'y prit pas garde alors qu'il était temps ! Aujourd'hui où en sommes-nous?

Voici la vérité :

Le mouvement hongrois de 1848-49 ne fut point une révolution dans le sens brutal du mot; c'était simplement la régénération déjà commencée d'mi peuple, qui se continuait et s'achevait dans les strictes Umites de la légaUté. Le mouvement ne devint absolument révolutionnaire qu'après l'invasion autrichienne, laquelle était usurpatrice et déloyale.

La révolution hongroise, — loin d'être uniquement dirigée dans ce but : défendre et rétablir les privilèges plus ou moins corrigés des nobles contre la maison d'Autriche, — avait, dans son origine comme dans ses développements, le caractère très-net d'une rénovation tout à fait démocratique, conduite, il est vrai, par la noblesse, mais aboutissant à la réalisation la plus complète et la plus absolue des principes proclamés par notre grande assemblée constituante de 1789.

Directrice naturelle des populations diverses vivant autour d'elle, jadis vaincues et soumises par elle, émancipées depuis et élevées par elle encore à l'égaUté devant la loi et à la propriété, la nationalité magyare ne prétendait point opprimer et anéantir les nationaUtés voisines : croate, serbe et roumaine. Elle ne prétendait que grouper en un seul faisceau les forces multiples de la Hongrie, historiquement une, pour la défense générale de tous les ci-

•toyenshougroiSy désormais égaux et libres , contre l'attaque de l'étranger et les machinations du despotisme, c'està-dire contre le danger commun. La haine qui se produisit entre les Serbes, les Croates, les Roumains et les colons saxons, d'un côté, et les Magyars, de l'autre, ne fut qu'un sanglant malentendu suscité par l'ennemi naturel de la liberté.

Voici maintenant la démonstration, par les faits, de ces trois propositions, aussi réelles et irréfutables que des propositions mathématiques.

Dès 1790, les idées de la Révolution française s'introduisent en Hongrie. Les brûlantes paroles de nos immortels prophètes, les conventionnels de 1792, réveillent la noblesse hongroise. Une conspiration, dont le catéchisme est un reflet de notre sublime a Déclaration des droits de l'homme, » et qui a pour chefs l'abbé Ignace Martinovits, Joseph Hajnôtzy, Jean Latskovits, François de Szentmaria, Jacques Sigrai, trame le renversement de la tyrannie tant féodale que royale. Elle est découverte à temps par la police viennoise. La hache des bourreaux et les prisons éternelles rassurent la cour épouvantée — 1795.

Cependant, tandis qu'une minorité éclairée acceptait avec enthousiasme les idées généreuses que la France offrait au monde, la majorité de la noblesse hongroise, attachée à ses vieux privilèges, ou plutôt effrayée par les exagérations de nos royalistes et trompée par ses princes autrichiens, se laissait follement entraîner contre lea grandes armées répubUcaines et napoléoniennes , et versait son sang pour son propre ennemi, l'adversaire acharné de la Justice future. Pourtant, même à cette époque d'absurde fidélité, elle sut défendre avec autant de ténacité que jamais l'indépendance du royaume hongrois . en 1807, 1809 et 1811, elle osa protester énergiquement contre la dilapidation des finances et les banqueroutes de l'Autriche.

iflS LA HONGRIE .

Les graves évéuements qui suivirent rempèchèreut de se brouiller avec sou souverain, lequel sut fort bien utUiser les circonstances pour laisser dormir les constitutions nationales.

1815 est arrivé. Vaincue par Tépée, la France reste victorieuse par sa pensée. Nos soldats ont chanté la « Marseillaise » dans toutes les capitales de l'Europe, et les peuples n'ont point oublié ce qu'ils ont entendu. Partout les tendances libérales apparaissent. Mûries peu à peu et dans l'ombre, elles se généralisent : françaises tout d'abord, elles deviennent humaines. En Hongrie, le mouvement se produit, non moins qu'en Allemagne, en Espagne et en Italie. La noblesse, seule instruite. Ut, écoute et se prépare. Dès 1822 et 1823, les assemblées des comitats font une vive opposition aux mesures arbiU*aires du gouvernement viennois, qui, depuis 1812, persiste à se passer du concours des diètes générales. Enfin, en 1825, François \" se voit contraint par l'opinion pubUque, devenue menaçante, de convoquer les Ordres à Presbourg, et de reconnaître lui-même qu'il avait eu tort de lever des troupes et des impôts sans leur assentiment. A cette célèbre diète de 1825, la noblesse hongroise entame la grande œuvre que désormais elle nV bandonnera plus : l'émancipation progi*essive des classes inférieures. Mais, pour le moment, elle ne fait que poser les bases de l'édifice de l'avenir : elle assure une fois encore l'indépendance et l'autonomie de la patrie ; elle active l'étude des lois nouvelles qui doivent créer en Hongrie une véritable nation. L'honneur en revient principalement au comte Etienne Széchenyi, un honune d'Etat de premier mérite, un économiste d'un rare génie, auquel plus tard, Louis Kossuth, partant d'un point de vue plus populaire, enleva la direction du mouvement libéral.

Les réformes, depuis longtemps rêvées, conunencent enfin à se réaliser à la diète de 1832-1836. Les assem*

ET LAITRICHE. ifi3

blces de 1840 el de 1844 les dé>eloppent. Le peuple hongrois est à jamais lancé dans le courant moderne. Les paysans sont exemptés de certaines redevances; on fixe 1q rachat des jours de travail qu'ils doivent à leurs seigneurs; même on admet la possibilité de raffrancliissement perpétuel par l'indemnité. A tous le droit est accordé d'acheter des terres quelles qu'elles soient, même* féodales. Enfin TadmissibiUté de tous les citoyens aux emplois de l'Etat est reconnue, mais pratiquée trop timidement encore. Quant à la participation de la noblesse aux charges pubUques, ce mouvement d'égaUté conamence à se produire, et désormais ne reculera plus.

Que l'on ne s'étonne point si l'aristocratie libérale se dépouille avec tant de lenteur de ses derniers pri>iléges. Elle se voit sans cesse entravée dans sa générosité par le parti réactionnaire, défenseur outré des prérogatives antiques. Grâce à ce parti, que protège la cour, tout ce qui semble en haut heu trop démocratique et trop subversif est enterré dans les commissions, renvoyé de diète en diète. C'est ainsi que l'on empêche la substitution d'un code criminel nouveau à l'horrible législation du moyen âge. On n'en abandonne que certains points, par trop odieux et surannés, et, comme fiche de consolation, on permet aux libé-* raux de composer un code de commerce.

La résistance opposée au progrès ne fait que le rendre plus rapide. Arrêté officiellement, il marche, il court dans les masses. Les poètes, les historiens, les dramaturges et les pubUcistes, la plupart nobles ou bourgeois, à travers les mailles de la censure viennoise, lancent les idées, les plantent dans le cœur de chaque citoyen. En 1847,1e libéralisme est déjà trop puissant pour que le roi oubhe que la loi lui ordonne de convoquer une diète tous les trois ans. L'assemblée se réunit en novembre à Presbourg. L'anxiété publique est immense. Dès l'ouverture, les députés de

ropiniou avancée réclament la fondation définitive du sj-stème constitutionnel moderne : Tégalité civile, la liberté religieuse, les cultes indistinctement protégés et subventionnés par PÉtat, la participation des privilégiés aux charges publiques, Tadmissibilité des non nobles à Texercice de tous les droits politiques, la réforme judiciaire et la création du jury, enfin des diètes annuelles, l'extension des libertés municipales et un ministère hongrois responsable. Le gouvernement et les conservateurs entravent dès Tabord Faction des libéraux. Mais ceux-ci gagnent du terrain. Le peuple est avec eux. La situation se tend de jour en jour, s'embrouille. Une solution légale ou violente devient inévitable. Il faut que la réaction cède ou que le parti du progrès soit vaincu.

Alors éclate la révolution de février. A Paris, le trône a encore une fois été brisé et brûlé par la main du peuple. L'Italie esclave se redresse ; la Pologne écoute s'il ne vient point d'Occident une armée libératrice. L'Allemagne est en feu. Vienne, le 13 mars, a chassé Metternich.

La Hongrie , déjà frémissante , s'exalte ; elle pousse ses députés dans la voie du radicalisme, et l'empereur d'Autriche, aux abois, est forcé d'accorder bien vite à son fidèle royaume tout ce qu'il réclame. C'est en ce moment que la diète de Presbourg consacre à jamais l'indépendance, déjà constitutionnelle, du pays qu'elle représente, en nommant un ministère hongrois seul dirigeant et seul responsable. L'égaUté de tous les citoyens, sans distinction de communion ou de race , est fondée par l'abolition définitive des privilèges féodaux. Les paysans deviennent propriétaires des champs qu'ils cultivaient auparavant comme tenanciers de leurs seigneurs; et ceux-ci n'acceptent, eu échange de la ruine de leurs fortunes, qu'une indemnité qui ne put pas être payée durant la révolution, mais que, légalement, on eût dû solder à l'aide d'un impôt général.

auquel les uobles eux-mêmes auraient contribué (1). Cette glorieuse assemblée, digne petite-fille de nos derniers états généraux, parachève son œuvre en s'anéantissant en tant que diète des quatre Ordres, poinr ressusciter aussitôt après diète de la nation. Les députés, qui siégèrent à Pesth et plus tard àDebreczen, furent élus conformément à la population des diverses parties de Fancien royaume : furent électeurs, tous les citoyens possédant une propriété de la valeur de SEPT CENT CINQUANTE FRANCS ; Ics habitants des villes prouvant un revenu annuel de deux cent cinquante francs; enfin tous les diplômés I tous les hommes exerçant une profession libérale et tous les artisans occupant un apprenti.

Doue, de 1825 à 1848, la Hongrie, sans verser de saug et par la seule lutte parlementaire, avait franchi l'irameuse espace qui sépare le monde ancien du monde moderne ; féodale, elle avait sauté d'un bond dans le camp démocratique, elle avait dépassé notre « meilleure dos républiques» de juillet 1830; elle en était presque au suffrage universel de février. Bien plus, — appuyons sur ce point, — par ses comitats, désormais populaires, elle possédait contre l'usurpation royale un rempart infranchissable qui eût assuré pour jamais les innovations bien établies (2).

La maison d'Autriche, traquée dans sa propre capitale par une insurrection triomphante, n'était point en état de

(1) L*Autriclie, dil-on, reçoit à présent cet impôt et paie rindemiiité, mai» ne la paie qu'à ses protégés. On conçoit sans peine quel intérêt elle y troufe. Les recettes s'effectuent en espèces, les paiements en billets. Or, qui ne sait à qoel taux le papier autrichien s'escompte?

(2) 11 a paru sur ce moutement hongrois, de 1789 a 1848, un grand nombre d*ouTrages remarquables en Allemagne^ en Angleterre, en Belgique et aux États-Unis. On en a aussi publié plusieurs en France. La plupart de ceux-ci sont absurdes et mal intentionnés. Nous ne leur ferons pas Thonneur de les citer. Quelques-uns sont excellents^ mais trop brefs pour des lecteurs ignorant absolument les choses hongroises. Lisez le bel ouvrage de M. de Gérando : De te^prU public en Hongrie, et les brochures de MM. Teleki, Marguerin et Boldénji.

défendi*e hardiment le despotisme en Hongrie. Aux mois d'avril et de mai 1848 elle ne dut avoir qu'un intérêt : empêcher à tout prix l'union intime des Hongrois et des Viennois. Aussi se dépêcha-t-elle d'approuver et de jurer toutes les réformes décrétées à Presboiu'g. Mais, immédiatement après, elle songea à s'affranchir de ce serment d*oocasion ; et, sentant bien qu'elle était perdue dans un trèsprochain avenir, si le constitutionnalisme parvenait à prendre pied sur les bords du Danube, elle projeta de ruiner parla force des aimes l'édiûce qu'avait bâti la libre pensée. Seulement il s'agissait de colorer l'infamie du parjure, d'empêcher l'Europe de s'en apercevoir, de créer des événements intérieurs qui, en quelque sorte, légitimassent une intervention militaire. C'est alors que l'on fit jouer, par des acteurs préparés longtemps à l'avance, le plus épouvantable des drames pohtiques : la tuerie fratricide des nationalités.

Et le dénoûment prévu se produisit : la liberté s'affaissa dans une mare de sang. Le monde stupéfait frémit et ne put rien comprendre. Les « Te Deum » des vainqueurs avaient étouffé les cris des victimes !

Page 1