‹ La Hongrie, son génie et sa missionChapitre 23 sur 57 · IX · texte numérisé non relu

IX

Quand les Magyars entrèrent dans le pays qu'ils habitent depuis le nemième siècle, ils y rencontrèrent deux races principales : les Slaves et les Roumains. Ceux-ci ne surent point défendre leur patrie, mais les vainqueurs ne surent pas mieux les soumettre et les anéantir. Venus des steppes soythiques avec leurs femmes et leui'S enfants, ik refoulèrent les anciens habitants du sol dans les montagnes et s'établirent dans les plaines, où ils se rappelaient les chères immensités orientales par eux si longtemps par-

ET L'AUTRICHE. let

courues, et qui d^aiUeurs deTaient naturellement convenir davantage à la fougueuse indépendance de leur caractère primitif. — a Le beau pays, dit encore le Magyar en vous in» diquant de sa main, horizontalement étendue, la « puszta» sans bornes; « le beau pays ! je m'y sens libre I »

Isolés de la sorte, les conquérants conservèrent leur langue, leur religion, leurs mœurs, sans obliger les vaincus à les adopter. Belle faute, sans doute, car éOé prouve combien déjà, par pur instinct, ces fils des Hun^ savaient comprendre et respecter la plus sacrée des choses saintes, Tindividualité humaine ! Cette belle faute eut les plus fatales conséquences.

Saint Etienne, roi fort, la consacra au profit du pouvoir royal. — « Souviens-toi, recommandaitril à son fils Emeric, « souviens-toi qu'une monarchie est faible et fragile lors^ « qu'elle est une par la langue et par les mœurs (1) ! »

Tous les successeurs du souverain-apôtre obéirent à son dangereux précepte, suivirent l'exemple que lui-même leur avait tracé en arrêtant brusquement la fUsion qui, grâce à la religion grecque, commençait à s'opérer dans la Dacie boisée et montagneuse» Dès les premiers temps, ils coupent la patrie en deux larges parts : ils font de la Transylvanie, aussi hongroise pourtant que la contrée au nord du Danube, un vajvodat distinct, et préparent ainsi sa séparation, utile durant les guerres contre l'Autriche, mais devenue si périlleuse depuis qu'elle fut renouvelée par l'Autriche elle-même, à l'époque de Marie-Thérèse. Comme à plaisir, ils se gardent bien de magyariser les Rou* mains, ce qui leur eût été extrêmement facile ; et même, non contents de les isoler en Erdely(2),ils les laissent s'entasser dans la province de Teines et autres comitats limitrophes,

(!• • liiiu« lingua» uniusque mûris regnum imbeiille et fragile est. » Stneti Mepliani. Derret. L I. M'tftif, VI mi Kmerirum, (i Nom magyar de lu Transjlvaiiii*.

lorsque les Ottomaus les oppriment eu Moldavie, Yedacliie et Bessarabie. Ici encore, dans la basse Hongrie, la création du Banat de Temesvâr, concentration militaire forcée par les invasions menaçantes, les groupe en uue même contrée, faisant corps avec Uinséparable territoire de la Sainte Couronne, mais en formant néanmoins im membre trop facile à amputer. L'intégrité de la nation roumaine, dont on a tant parlé en ces derniers temps, est Tœuvre bien moins des Roumains eux-mêmes que de leurs vainqueurs, les Magyars et les Turcs. Les Roumains devraient s'en souvenir.

L'illyrie slave échut à la Hongrie vere la fin du onzième siècle et le commencement du douzième par droit d'hérédité, par droit de conquête et par droit d'élection, droits parfaitement légitimes au moyen âge, et que Grégoire VII Sf'uictionua. Saint Ladislas avait été appelé en Croatie piu* sa sœur, veuve du dernier roi, et l'avait aidée dans la répression des troubles intérieurs. En récompense, la reine lui céda son pouvoir et le fit reconnaître roi de Croatie, d'Esclavonie et de Dalmatie par les nobles, légalement rassemblés. Saint Ladislas comptait si peu réunir son nouveau diadème à la Sainte Couronne qu'il prépara l'élection et l'inauguration de son second fils Almos, lequel ne devait pas régner en Hongrie. Mais Kàlmin fut plus habile que Ladislas I. Grâce aux dissensions, il s'introduisit sur les terres slaves, et en quelques années les conquit. Clément envere les vaincus, il pai-vint bien vite aies amener à se joindre volontairement à la llongiie : douze seigneurs, choisis dans les premières familles du pays, traitèrent avec lui cette réunion définitive. (1). L'aristocratie slave garda ses prérogatives , et même, quoique soumise aux

(1) 1006-1103. — Voy. Pray, P. I, p. 04 et suiv.; Kalona, t. 111^ p. 50 et suiv. — Thuroczi, P. n, c. i; Kezai, liv. Il, cap. iv; Bonfinio, Oecad. u, liv. V, etc.

lois générales de la monarchie , conserva sa liberté particulière y en se trouvant groupée dans un seul gouvernement, dont le magistrat suprême, le Ban , était nommé par le roi de Hongrie. Les souverains magyars préparèrent doncy ou pour le moins rendirent possible le réveil de la Grande Illyrie, qui, du reste, — il importe de le remarquer, — est une idée toute moderne.

Quant aux autres peuplades d^origine slave qui habitent plusieurs régions de la Hongrie proprement dite, on doit observer qu'elles ne se composent pas uniquement des vaincus de la conquête arpadienne. Loin de là, ce sont eu majeure partie des tribus qui, fuyant, soit la domination des Turcs, soit la persécution acharnée des catholiques, furent, à des époques diverses, recueillies sur le sol hongrois. Tels sont les Rasciens du midi, qui tinrent de Serbie , et surtout certaines tribus slavounes du nord , la plupart d'origine bohème , et qui ont conservé jusqu'à nos jours quelques-unes des doctrines professées par Jean Huss (1). Et que l'on n'aille pas croire que tous ces Slaves furent réduits en servitude et souffrirent l'oppression féodale jusqu'au dix-neuvième siècle. Accueillis eu Hongrie, ils y conservèrent très-souvent la condition sociale dont ils jouissaient chez eux. Leurs nobles obtinrent en général d'être reconnus nobles hongrois, et nombre d'esclaves furent émancipés, souvent anoblis, parce que, demeurant sur la frontière, ils se trouvèrent à la pn>mière place pour se distinguer à la bataille, pour rendre à la patrie commune des services glorieux et toujoure récompensés par les chevalierô magyare.

Saint Etienne, afin de christianiser ses frères d'armes, avilit introduit au milieu d'eux tout un clergé étranger. Voulant activer la civiUsation de son royaume, y répandre

(1) De Gérando, De Fesprit pubiic, p. 314 et sutv.

les arts mécaniques, l'industrie, le commei'ce, ragriculture savante, il appela de Flandre, d'Allemagne, un grand nombre de colons, auxquels furent accordées d'indestinictiblcs prérogatives. Les rois aq>adien8ue négligèrent point d'imiter saint Etienne. Presque sous chacun d'eux de nombreux aventuriers entrent en Ilongrie et s'installent sur les terres royales en qualité « d'hôtes » indépendants. Les plus célèbres sont les Saxons des sept bourgs transylvains, appelés et établis par Geysa H, et auxquels Andi*é le Hiérosolymitain garantit par diplôme solennel une liberté communale très-complète. Un comte suprême, nommé par le roi, et siégeant à Heimanstadt, était préposé à la colonie, qui formait une des trois nations libres de la Transylvanie. Jouissant de leur langue et de leurs coutumes, ces Saxons se gouvernaient intérieurement comme ils se seraient gouvernés en Allemagne, et de plus participaient à la discussion des lois d'intérêt général, auxquelles seulement ib étaient tenus d'obéir. Ils envoyaient un certain nombre de députés aux diètes particulières de la Transylvanie et aux diètes générales du royaume.

Les autres colons germains de la Hongrie occidentale et septentrionale jouissaient à peu près des mêmes libertés que leurs frères transdanubiens. Jamais on n'essaya de les magyariser, et toujours leur titre c< d'hôtes » fut respecté et défendu, tant par les diètes que par les rois. Lorsque ceux-ci étaient inaugurés, ils juraient toujours de respectée les prérogatives des colons en général et des Saxons en particulier (1).

Celte incessante décentralisation fut poussée jusqu'à ses plus extrêmes limites. Non-seulement les Magyars permirent aux Roumains, Slaves et Germains, de garder à côté d'eux leur pei-sonnaUté nationale, mais jamais lorsqu'ils

(1) Ce sont le» Saxons qui ont donné à la Transylvanie le nom ulleniand lie Siebenhftrgcu Jph sept ftourys\.

firent des conquêtes eu Bulgarie, Bosnie, Servie, Ilascie, Moldavie, Valachie, Bohême, Pologne ou Autriche, ils n'osèrent les lier par les mœui-s et la langue à leurs propres possessions. Bien plus, à tous les étrangers, quels qu'ils fussent, aux Juifs, Ismaélites et Zingares, aussi bien qu'aux Italiens, Grecs, Français de certaines villes libres, ils laissèrent le souvenir et les habitudes des ancêtres. Par excès de zèle, on les vit plus d'une fois forcer la conversion au christianisme, mais jamais ils ne firent de propagande armée au profit de leur nationalité. Les morceaux discordants du tout national ne se ralliaient les uns aux autres que par la constitution stéphanique. Elle était en effet obligatoire pour tous ceux qui vivaient sur le territoire^ de la Sainte Couronne ; mais, comme elle admettait la séparabilité municipale, en sauvegardant les intérêts et la sûreté de tous, elle n'attentait en rien à l'indépendance de l'individu, comitat, cité, peuple; elle ne régissait qu'un ensemble d'hommes ,qui, pour elle, étaient tous Hongrois. . Un tel système, trop compliqué et pas assez fort pour parfaire l'unité, malgré la diversité, empêcha la Hongrie de devenir ce qu'est la •France depuis Louis XI et Richelieu, une nation sûre de son lendemain, indestructible, impartable, parce que les populations 'variées, qui jadis le composaient, ont été fondues les unes dans les autres et ne forment plus qu'un seul peuple. La France a été envaliie. Elle n'a point été coupée en morceaux. Les vainqueurs n'ont pas pu supprimer ses Umites natiu*elles . le Rhin, les Alpes, les Pyrénées et l'Atlantique, parce qu'entre ce fleuve, ces montagnes et cette mer, ils ont trouvé une nation compacte. La Hongrie est incapable de résister à un 1815. Les événements des dernières années ne l'ont que trop tristement prouvé. Elle serait libre et grande à cette heure si elle avait possédé nos niveleurs. Nous n'en doutons point.

El pourtant, lorsque laissant de côté l'intérêt politique, nous nous arrêtons à considérer le côté idéal, humain, de la question; lorsque, sans nous inquiéter de Tutilité monarchique, nous apercevons le sentiment qui a permis à cette déplorable doctrine de naître et de subsister, nous nous sentons pris d'une estime profonde pour ces magnanimes Magyars, qui posent au-dessus du fait brutal la pensée; qui sacrifient tout, leur puissance, leur vie, plutôt que d'attenter à l'imprescriptible droit de la liberté individuelle. Erreur grandiose et prévision sublime !

De quel pays es4u? demandaitron. — Je suis homme ! — Voilà ce que l'on répondra dans l'avenir. Et cela suffira.

Les temps viendront; mais, qu'ils sont encore loin ! D'abord il a fallu que l'unité tyrannique imposée par Rome s'écroulât en mille pièces. 11 a fallu que l'unité non moins tyrannique de la Papauté et de l'Empire échouât dans son double rêve. Il a fallu que l'unité nationale seule réussit et ruinât la féodaUté. Que cherchons-nous? L'unité encore, car c'est le but éternel, l'unité régénératrice du genre humain, racTieté du passé par un nouveau christ . la Révolution.

La Hongrie ne s'ai>erçut de la faute commise par elle que grâce à l'Autriche. A l'intérieur comme à l'extérieur la poUtique habsbourgeoise est toute dans ce vieil adage : DiviDE ET LMPERA. Maîtrcsse de plusieurs peuples, l'Autriche avait en vain tenté de les unir en leur aiTachant leurs libertés particulières, en les enfermant dans les cadres de fer d'une même administration , en les com*bant sous le niveau du despotisme. L'échec de Léopold, qui avait entamé ce « grand œuvre » à coups de hache, éclaira ses

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suceesseurs. Ils comprirent que si l'unité était réalisable , il fallait l'opérer par la ruse, doucement, lentement, imperceptiblement. Mais ils y renoncèrent bientôt, car leur rêveleur parut à eux-mêmes irréalisable, et ils conçurent alors, non plus d'anéantir soit par la brutalité, soit par l'astuce, mais d'amortir peu à peu, à l'aide de l'affaiblissement réciproque. Nous les avons vus semer la division entre les classes. Les voici fomentant la haine entre les races. Marie-Thérèse flatte les Ma^ars, les étourdit de sa reconnaissance exagérée; elle caresse les Slaves en Hongrie même, tandis qu'en son royaume bohémien, elle déteste ces mêmes Slaves, persécute l'élément tchekke à l'aide de l'élément germain. Plus tard, après Joseph, sous Léopold II et siu*tout depuis 1815, l'arme, forgée par la fille de Charles VI, fut reprise et maniée avec une adresse rare, avec un incroyable bonheur. Les Croates menaçaient les Magyars, les Allemands menaçaient les Bohémiens ; les uns et les autres pêle-mêle étaient jetés sur les Italiens, qu'ils écrasaient.

Lancés dans le courant de l'idée moderne, les nobles magyars comprirent que, pour assurer les conquêtes de la liberté, il fallait créer une vraie force nationale capable de les défendre. Voilà pourquoi, en même temps qu'ils acheminaient tous les habitants du pays hongrois vers l'égaUté civile, ils durent préparer l'union nécessaire de tous ces citoyens égaux et libres en leur offrant un langage commun.

Or, quel pouvait être ce langage ? Le slave ? Il a un nombre considérable de dialectes, et d'ailleurs n'est parlé que par un tiers de la population. Le roumain ? Deux millions cinq cent mille hommes à peine le savent. L'allemand? Sans doute il est plus généraUsé, grâce à l'Autriche, mais il n'en est pas moins impopulaire, étant l'idiome de l'ennemi.

Ce ne peut donc être que le magyar. Cinq milhons six cent

mille citoyens le commissent natureUemeiit. 11 u'a ui patois ni dialectes profondément distincts. — D'ailleurs ne possède-t-il pas déjà sm* ses rivaux une incontestable supériorité? Depuis des siècles il est en usage dans toute Tadroinistration centrale. A la cour des anciens rois on ne conversait guère qu'en cet idiome. Il est employé dans la majorité des diétines des comitats , dans les diètes générales de royaume. On s'en sert même lorsque officiellement ou s'adresse au souverain allemand. Bien plus, grâce à Timportance politique que le temps lui a acquise, la plupart des nobles, de quelque race qu'ils soient originairement, et toutes les personnes mêlées aux affaires, les avocats et les lettrés, par exemple, l'ont nécessairement appris de leur propre vouloir, parce qu'il était de leur intérêt de le connaître. Même il est très-répandu dans le peuple, et il est presque impossible de trouver en Hongrie un endroit où personne ne le comprenne. D'ordinaire lies paysans slaves et roumains et les colons allemands savent deux langues, la leur et celle des Magyars ; partout où ceux-ci se trouvent en contact avec eux. Dans les grandes foires, les Slaves de divers dialectes, ne pouvant se comprendre en leur idiome propre, s'entendent en parlant magyar (1).

Ainsi donc, quoique les envahisseurs du neuvième siècle, quoique les ducs et les rois n'en aient jamais forcé l'adoption, la langue magyare est devenue naturellement et bien réellement la langue nationale de la Hongrie.

Les diètes de 1791 et 1792 en prescrivant l'enseignement du magyar dans toutes les écoles hongroises, en en rendant l'étude obligatoire pour tous ceux qui se destineraient aux emplois publics, ne firent qu'obéir à un sentiment juste, que hâter et générahser un progrès déjà déterminé. L'empereur lui-même sembla les approuver

(i) Voj. d« Gèrando, De teêprii public, p. aïO el tuiv.

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lorsqu'en 1806 il créa à rUuiversité vieuuoise une chaii*e de langue et de littérature magyare.

Cependant jamais les Hongrois ne prétendirent tuer les autres idiomes, qu'avaient respectés leurs pères, les conquérants, obliger tous les habitants d'origines diverses à oublier leurs langues distinctives pour adopter celle de la race dominante. Si, en 1807, ils exigent que le roi fasse apprendre le magyar aux officiers et soldats dans tous les régiments formés en Hongrie, c'est afin que ces régiments n'oublient jamais d'où ils viennent et se laissent moins aisément changer en cohortes prétoriennes contre leur propre patrie. Si en 1836, ils décrètent que désormdxs le texte original des lois sera publié en magyar, ce n'est pas seulement pour s'affiranchir des vieilles habitudes du moyen âge, pour briser définitivement les suprêmes essais de germanisation de leur roi autriclxien ; ils cèdent plutôt au mouvement de la civilisation qui, sur les bords du Danube, tend de plus en plus à se magyariser. Enfin, iorsqu'en 1843-44, ils proclament définitivement l'idiome magjar langue officielle, et décident que seul il sera parlé dans les assemblées nationales, ils sont parfaitement raisonnables et logiques, car ainsi ils consacrent à jamais la personnalité de la Hongrie, sa séparation essentielle de l'Autriche et de l'Allemagne et en même temps par l'unité de la forme rendent sérieuse, voire possible, la grave délibération qui doit fonder l'avenir. A-t-on jamais accusé la constituante, la législative, la convention, parce que leurs règlements ne permettaient point qu'on s'y exprimât en flamand, en alsacien, en patois d'Auvergne, de Savoie, de Bourgogne, de Berry, tourangeau, normand ou vendéen , en langue d'oil , basque ou celtique ? Vraiment on eût fait d'absurdes choses en de semblables tours de Babel. Et cependant, lors de la rénovation de 1848, on prétendit faire un crime aux diètes magyares de ne point vouloir

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sibolir le règlement adopté et de repousser de leurs assemblées les idiomes provinciaux, que la* majorité des députés n'aurait pas pu comprendre tandis que la minorité même entendait et jusqu'alors avait parlé la langue nationale !

Cette question des langues, habilement obscurcie par la politique habsbourgeoise, causa en grande partie la défaite de la Hongrie libérale. A ses ennemis royaux, elle fournit un prétexte de sourde attaque, un moyen de tromper et de diviser, de saper et de détruire. Pendant que, grâce aux lois diélales la langue magyare allait s'étendant, se nationalisant de plus en plus, sans pression aucune ; pendant que grandissait une vraie littérature hongroise, qui par la poésie, le drame, la comédie, Thistoire, la critique, le joumaUsme, et aussi par la science, propageait l'indépendance, l'égalité et la fraternité ; Craqué par la justice, qui montait conmie la mer, le despotisme étranger ouvrit le goufire que devaient combler les idées saintes et leurs héroïques défenseurs, où lui-même un jour, sans nul doute, s'anéantira, mais au-dessus duquel à cette heure il trône, silencieux et incontesté.

— Ces Magyars ! disait-on aux Slaves et aux Roumains, ou plutôt leur faisait-on dire par des pubUcistes vendus, ils décrètent l'aboUtion du langage de vos pères, de ce sacré langage que vous-mêmes vous parlez, dans lequel vous exprimez si poétiquement vos joies et vos douleiu^, vos amours et vos haines. Pénétrez au fond de leurs criminels desseins. Ils en veulent à vos ancêtres, à vos souvenirs nationaux, à vos familles. Ils rêvent de vous anéantir eux qui, depuis mille ans, vous tiennent en servage. Ils vous avaient pris vos corps. Ils vous prendront jusqu'à vos âmes. Défiez-vousdeleursconcessions astucieuses. Préparezvous à la résistance, car bientôt, s'ils ne réussissent point à vous tromper, ils se rueront sur vous, les armes à la main et vous écraseront. Ayez confiance en moi, votre chef puis-

sant. Je vous aime et veux vous défendre. J'ai décidé que vous redeviendriez libres, forts et glorieux, comme aux temps qui ne sont plus, grâce à ces fils des Huns. Pour vous, Slaves du Sud, j'accomplirai votre rêve patriotique. Je fonderai cette Grande Illyrie, que Napoléon oublia de vous donner [i ) et que je vous promets, moi. Vous, pauvres Roumains, si longtemps liés à la glèbe, réveillez-vous, relevez-vous ! Avec vosfrères de Valachieetde Moldavie, unissezvous, et l'empire Daco-Romain par ma volonté renaîtra (2) !

Les Magyars pouvaient répondre :

Slaves et Roumains, souvenez-vous ! On vous déclare les seuls maîtres de notre sol commun. Nous ne sommes, dit-on, que des usurpateurs (3). Et vraiment, lorsqu'Arpàd nous conduisit vers les terres où jadis régnait Attila, et qu'alors vous habitiez en maîtres, vous qui pourtant n'en êtes point les autochtones (4), pourquoi donc ne vous étes-vous. pas levés en masse, et ne nous avez-vous pas chassés? Si vous existez encore, n'est-ce point grâce à nous, qui pouvions tuer et votre langue , et votre nationalité même, et qui vous avons généreusement accordé la vie sauve î Et plus tard , qui vous a accueillis et protégés quand vous recuUez devant les invasions orientales? Qui vous a sauvés des Mongols et des Turcs? Nous, qui avons arrosé de notre sang le sol de cette bien-aimée patrie, sur laquelle, vous fait-on dire, nous n'avons aucun droit. Slaves et Roumains, tous, vous n'avez point été nos esclaves. Sans doute, beaucoup d'entre vous ont gémi dans

(1) Les illyriens croient encore que Napoléon Toulat réellement fonder une lUyrîe slave!

(2) Tel est le sens très-adouci de la propagande germano-slsTe et austroroumaine, qui se fit avant 1848. Gay, dans ses libelles, est bien autrement violent et partial.

(3) Les Magyars sont appelés intrus dans une proclamation adressée aux Valaqoes, que cite le général Czeu dans sa préface à^Ia Campagne de Bem en Transylvanie.

(4) Lisez une savante discussion de M. Boldényi dans son intéressante brochure : Magyarisme,

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le servage ; mais, n*ave2-vous pas eu aussi des représentants parmi les nobles, les privilégiés d'autrefois? Si notre domination était pour vous trop pesante, pourquoi ne l'avez-vous point secouée bravement? Nous sommes, prétend-on, les moins nombreux. Bien souvent nous avons été réduits à la plus extrême faiblesse, en proie au Turc et à l'Allemand. Et encore à cette heure, nous serions vos tyrans, vos bourreaux ! Non, cela ne peut pas être. Oublions les folles querelles. Nous vous offrons la liberté et l'égalité. Venez communier avec nous à la sainte table de la Révolution. Les chaînes féodales sont brisées. Nous sommes tous citoyens. Unissons-nous. Frères, en mémoire de notre glorieux passé, en récompense de l'affranchissement que nous vous avons préparé, ne pouvons-nous point, sans usurpation, conserver notre nom, notre idiome? Nous proclamons la liberté de l'individu, la liberté de la conscience, la liberté de la commune : ces libertés sont inviolables. Parlez vos langages dans vos familles, vos églises, vos temples, vos tribunaux, vos bourgs, vos villes et vos comitats (1). Souffrez seulement que vos députés à l'assemblée nationale parlent notre langue, qui est celle de la majorité, afin que nous puissions nous comprendre les ims les autres, afin que nous puissions ensemble asseoir la liberté et créer la patrie. Frères Slaves et frères Yalaques, n'écoutez pas les insinuations de la haine, et ne vous faites point les aveugles instruments du despotisme. Le despotisme est notre ennemi commun, car nous sommes égaux et libres. Si dans la lutte suprême qu'elle entame, la liberté succombait, la patrie s'affaisserait avec elle, et vous-mêmes, les afiran* chis d'hier, vous seriez les esclaves de demain. La vérité ne fut point entendue. On écouta le mensonge.

'\) Proclamation de Kossalh, dans la brochure de If . Boldéniji.

ET L^AUTfllGHE. M

Les Slaves et les Roumains se laissèrent fasciner par le agents impériaux et par leurs prêtres* L'ambition de do^ miner les étourdit. On les corrompit avec de Tor. On les excita au piUage , à la dévastation, à la cruauté. On leur jeta des armes (1), et ils frappèrent ceux qu'on leur indiqua, sans savoir s'ils étaient leurs ennemis ou leurs amis. Pauvres insensés I Attaqués brutalement, calomniés dans leurs plus pures intentions, les Magyars eux aussi s'irritèrent et brandirent le sabre sanglant. La lutte absurde de^ vint épouvantable. Les Saxons de Transylvanie eux-mêmes s'y mêlèrent, eux qui devaient tout aux rois arpadiens! <iràce à d'habiles menées, on leur avait fait croire, à ces paisibles bourgeois, que les révolutionnaires en voulaient à leurs vieux privilèges municipaux.

Au milieu de ces divisions, la liberté hongroise se tint encore debout, les deux pieds dans le sang, forte de son bon droit. Pour l'abattre, il fallut que l'Autriche implorât l'intervention russe. Peut-être était-ce se suicider (2)? N'importe ! elle gagnait au moins quelques années d'existence en égorgeant la révolution danubienne.

Et maintenant, où sont les Slaves et les Roumains? Les Saxons sont-ils plus libres et plus riches?

(1) Les canônt pris par les Magyars sortaient tous des fonderies Impériales : ils étaient refétus des armes autrichiennes.

(2) Art. X du testament de Pierre l" :

• RlCIiaCItR IT BMTaBTKMia AVBC SOtM L*ALLUKGB tt L'aOTBMSRI } fAyO* RISBR ^M APPABBKGB SB8 IDtBS DB DOMINATION SDR L*ALLBBACNB BT BIGITBR CONTRE ELLE, EN SODS MAIN, LA lALODSlE DES PROYINCBS. •

Les menées panslavistes datent du commencement de ce siècle et se poursuivent incessamment sans que l'Europe, jusqu'à ce jour, y ait pris garde. L'Autriche elle-même en est dupe. H est trai qu'elle ne peut guère faire autrement.

« TaCRBR de rAlEB RtCLAIBB L*INTERfBNTION DB LA RUSSIE PAR LES DNS BT PAR LES ADf RE8, EN EXERÇANT SDR LE PATS UNE ESPÈCE DE TOTELLR QUI PRÉ- PARE LA DOMINATION FUTDRE. »

Gela explique toute la portée de rintenrentiofi en Hongrie. La Russie, souTenei^oiis-eD , eut l*bahUeté de se faire prier. Bien plus, elle se réserra l'honneur de la Tictoire, abandonnant à ses alliés la honte de la ? engeance.

Ils dorment tous, avec les Magyars , ensevelis dans le même esclavage. Par le malheur la réconciliation se fera. Les vainqueurs tendent la main aux vaincus. Les vaincus seront assez généreux pour ne point les repousser (1).

Le 23 janvier 1851, M. Ladislas Teleki écrivait, au nom de rémigration hongroise et à Toccasion de la mort du général Bem :

« Portons à sa tombe le tribut de nos pleurs , mais recueillons en même temps Théritage qu^il nous laisse, profitons du legs qu'il nous a fait :

«c Ce legs s'appelle Amour.

«Jurons donc à jamais fidéUté à sa mémoire, et partant amour et fraternité, sans distinction de races et de nationaUtés (2). n

La Hongrie, vaincue et dispersée par le monde, a déterminé le vrai sens de l'existence qu'elle réclame. Elle a été tuée par le mensonge et par la haine. Elle veut renaître par la loyauté et par l'amour.

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