‹ La Hongrie, son génie et sa missionChapitre 25 sur 57 · REMPART DE LA CIVILISATION CONTRE LA BARBARIE · texte numérisé non relu

REMPART DE LA CIVILISATION CONTRE LA BARBARIE

Prenez une carte et cherchez la place où rayonnait la Hongrie d'autrefois. Au nord les Carpathes, au sud le Balkan : deux longues chaînes de montagnes. Au milieu, un grand fleuve, le Danube. Point d'obstacle naturel qui défende l'occident et le midi contre l'orient et le septentrion. Le cours de l'Ister est mie route. Les b^bares, qui ont ravagé ou anéanti l'empire romain, ont presque tous passé par là. Les Ostrogoths, les Visigoths, les Vandales, les Gépides, les Lombards, les Slaves, les Alains, les Avares et les Huns ont campé plus ou moins longtemps dans les anciennes provinces de Dacie, de Pannonie et de MoBsie. Au neuvième siècle, les Magyars s'y arrêtent. Dès lors l'Emope, à l'abri de la barbarie, peut avancer tranquille-

ment dans la voie du progrès : laHongrie, à ravant-garde, veille et combat.

Lliistoire est la logique en action.

L'humanité peut certainement commettre des fautes, parce que, individu dans l'ordre universel, elle est libre conune l'homme, individu dans l'humanité. Mais ses fautes ont une limite, de même que son libre arbitre. U lui est impossible d'enfreindre les lois étemelles qui font l'équi- Ubre du Grand-Tout.

Voilà pourquoi, lorsque nous ouvrons ses annales, nous sommes surpris d'y rencontrer à chaque page deux faits qui semblent se contredire : ici l'élan, là le recul; tantôt une course d'une rapidité effrénée vers l'avenir, une aspiration violente vers l'inconnu ; tantôt un long arrêt dans le passé, une incroyable frayeur pour tout ce qui n'est pas le présent, la réalité. Ne vous en étonnez point. Si l'humanité reste en place, c'est qu'elle n'a pas encore assez élaboré ce qui doit être : elle se prépare, elle attend. Que la lumière, longtemps c< cachée sous le boisseau, » apparaisse, éclate, flamboie, l'humanité accroupie se redresse, bondit, et, trop enthousiaste, vise au but sans calculer la distance, et ne l'atteint pas. Alors désillusion, regret, panique. EUe revient en arrière, en avant de son point de départ néanmoins ; car elle ne peut rétrograder au delà. Malgré elle, elle a marché. Cependant , un nouveau travail s'effectue sourdement. Tout d'abord, il est invisible. L'heure sonne. Le travail est parachevé. L'humanité conthme sa route.

11 en est des peuples, personnes humaines, comme.de l'humanité même, à cette exception près qu'elle, elle est immortelle, et qu'eux ils peuvent mourir.

Chaque peuple a une mission.

Aussi ne se trouventrils pas juxtaposés les uns à côté des autres par le hasard ou par la fataUté, mais logiquement, parce que le salut commun l'exige. — « L'Europe n'est

qu'une personne, a dit un penseur (1) ; chacune de ses nations est une faculté, une puissance, une activité de cette personne.

Pendant que la religieuse Espagne, Tindustrielle Angleterre, Tartistique Tltalie, la pensive Allemagne et la France, cœur du monde, qu'elle résume et dirige, se débattaient au travers des brouillards du moyen âge, se constituaient au milieu du chaos, préparaient Tunité moderne en se créant elles-mêmes, ne fallait-il pas une barrière solide, indestructible, entre la civilisation que l'Occident portait dans son sein et la barbarie asiatique qui, de son pied brutal, eût écrasé l'œuf la veille de son éclosion ?

Le seizième siècle, père du dix-huitième, aïeul du dixneuvième, ne serait jamais né, si le peuple hongrois n'avait tiré du fourreau son sabre sauveur, s'il n'avait crié à l'Europe qui tremblait et blêmissait :

— Me voilà ! je suis le soldat. Mon corps sera la barrière.

Deux invasions mirent en péril, au moyen âge, l'existence de l'Europe : l'invasion des Mongols au treizième siècle , l'invasion des Ottomans cent ans plus tard. Si les Tartares ou les Turcs avaient pénétré jusqu'au cœur de l'empire germanique, c'en était fait ; le genre humain retournait en arrière au moins jusqu'en 395, car les envahisseurs n'étaient pas même chrétiens !

Au douzième siècle les Mongols étaient puissants parmi les peuplades tartares qui habitaient le nord de la Chine. Leur chef Temoudjyn, élu Tchinghis-Khan à l'assemblée de la Tente-Noire, conquit la Tartarie tout entière et,

(i) J. Michetot» Kasciusko, p. 13.

tournant subitement son ambition vers TOccident, entraîna les hordes tartaresàla conquête du monde. A sa mort la plus grande partie de Tempire chinois, de l'Asie centrale et delà Russie, lui composait un colossal empire. Ses fils, sous la direction de l'un d'eux, le khan suprême Oktal, poursuivirent son œuvre. Pendant qu'une aile de l'armée pénétrait plus avant en Chine, en Perse, dans la Haute-Asie, d'autres hordes, sous Gayouk et Batou franchissaient les frontières de la Pologne, écrasaient Boleslas V et le duc de Liegnitz, passaient par-dessus la Silésie , s'introduisaient dans les tenues hongroises.

Bêla IV régnait alors. C'était un prince de grand cœur, intègre dans sa vie privée, juste et populaire, mais absolument incapable de commander ime armée (1). Il fallait un général, un violent chef de bande. La Hongiîe possédait un législateur. Au reste la nation elle-même n'était guère en état de repousser une invasion, surtout une invasion aussi formidable. Les troubles du règne d'André II l'avaient affaiblie, et la croisade, en échange de sa i-uine financière, ne lui avait rapporté que des éléments de corruption. Les nobles, en adoptiint les mœurs libres et brillantes de la chevalerie occidentale, commençaient à perdre l'esprit miUtaire et l'ardem* qui avaient élevé si haut la gloire et la puissance des soldats arpadiens.Ils oubUaient de s'exercer au métier des armes et s'épuisaient dans de folles débauches, adonnés au \in, au jeu, aux courtisanes (2). La terrifiante arrivée des Mongols les surprit en pleine fête, comme pour leur rappeler qu'avant tout ils étaient les défenseurs du Danube et qu'ils devaient combattre.

En 1240, des messagers annoncent que les Tartares approchent. On rit do la nouvelle ; on croit à un mensonge

i\) Thurorzi. Chron. P. lï, cap. lxxiv. — RunzJini, EintomCj ind. xv. |3) Thomas spHlatcns. archidiuc. Histonœ Saionitatiea*, qh^, xxxvii.

du âomeraiii) que Ton soupçonne de vouloir attenter aux privilèges des Ordres. On ne se prépare donc pas. De nouveaux inessagei*s ai'rivent, racontant l'iiorrible ravage de la Pologne, de la Silésie, de la Moldavie. L'ennemi est sur les frontières ! on ne veut rien entendre et la fête continue, plus agitée, plus ivre.

Cependant Bcla, moins ntssuré et plus prudent que ses sujets, envoie le Palatin à la découverte avec les quelques troupes dont il peut disposer. En même temps ordre est donné aux Jobbagions des comitats de se rassembler sous la bannière de leurs comtes et de se liàter d'aller rejoindre Tannée palatine. aL'insurrection» est proclamée et une diète générale devra se réunir à Bude dans les premières semaines de l'année 1241. On s'arme peu, mais l'on vient discuter. Alors le Palatin accourt, déclare qu'il a été vaincu par l'innombrable armée des barbares et que ceux-ci arrivant à marches forcées, dresseront bientôt leurs tentes à quelques lieues de la ville. L'assemblée commence enfin à croire à un danger réel, se sépare, et ses membres s'en vont préparer la tardive défense de la patrie menacée.

Pendant que çà et là, lentement et avec ennui. Ton prend les armes, l'aristocratie crée au royaume un nouveau péril. Jalouse des Cumans, que Bêla vient de recevoir en qualité d'hôtes, ellefaitsaisirleur chef, Kuthen, comme coupablede haute trahison, et amène ainsi la défection complète de ses aUiés les plus surs. Les Cumans s'allient aux Tartares et leur servent de guide.

L'ennemi s'est arrêté sur les bords du Sajô. lia envoyé en avant quelques bandes d'éclaireurs. Bêla est à Pesth, à la tête de plusieurs milliers de patriotes, attendant des renforts de la Croatie et de la Transylvanie. 11 veut gagner du temps, ne point marcher êlourdimcMit à la rencontre des hordes mongoles. Mais ses soldats, se laissant emporter par leur audace, déclarent qu'il est lâche de ne point

se ruer sur les envahisseurs et le contraignent à les conduire immédiatement à la bataille. Elle a lieu près du Sajô. Entourée de toutes parts, la petite armée magyare tient en échec son immense ennemi plusieiirs heures durant (1) : elle lui tue cinquante mille hommes, disent les chroniqueurs, mais son héroïsme ne fait que retarder son anéantissement inévitable. Quelques cavaliers, tenant lé roi caché au milieu d'eux , à grand peine traversent la horde de Batou et s'enfuient en Autriche (2).

Les Tartares ne rencontrent plus de résistance. Ils mettent tout à feu et à sang dans la Hongrie du nord, entre les Karpathes et le Danube. Ils massacrent les clercs aussi bien que les laïques, les paysans, mais surtout les seigneurs ; ils incendient les villes, les bourgs, les châteaux : ils font du pays une effroyable soUtude. Les derniers hal)itanls, ceux qui ne se sont point alliés avec eux et qui n'ont pas pu se soustraire à l'esclavage et à la mort , errent au milieu des forêts dans les gorges des montagnes, comme des bêtes fauves, cherchant de la nourriture et n'en trouvant point, mourant de faim ou s'entr'égorgeant (3).

L'hiver a glacé le Danube, les Tartares le traversent ; la Hongrie du midi subit le même suppUce que la Hongrie du nord ; le royaume entier est détruit. Enfin, en 1243, la mort d'Oktaï rappelle les khans mongols dans leurs possessions asiatiques. Le torrent dévastateur s'écoule, entraînant un énorme butin de richesses et d'hommes.

Les Tartares revinrent. Bêla IV s'occupait dç repeupler, de rebâtir et de reconstituer son maUieureux royaume, lorsque cinquante-deux mille Tartares, passant encore à

(1) Thuroczi évalae l'armée Uirlare a 500,000 hommes. {Chron., P. U, cap. LxxiT.)

(2) Ranzani, ind. xv.

(3) Lisez dans la collection Scbwandtner {Scrijjitot^s rer, Hung,}, le JIftserabiie carmen du hongrois Roger. C*est le récit d'un témoiu oculaire dont U nalTeté fait frémir.

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travers la Pologne, de nouveau se ruèrent sur la Hongrie. Le roi courut résolument au-devant d'eux, cette fois avec de bonnes troupes, remporta une glorieuse victoire et enleva le camp ennemi — 1 261 . — Yingt-quatre ans après, ils réapparurent : ils étaient si nombreux que leurs tentes couvraient un espace de onze milles. Arrivés aux environs de Pesth, ils furent battus, et, la peste et la famine aidant, durent bientôt se retirer, laissant derrière eux des milliers de cadavres, abandonnant un nombre considérable de prisonniers (1).

CharlesRobert dirigea contre eux deux guerres heureuses — 1231 et 1235, — qui eurent pour résultat de les chasser de la Russie Rouge (2). Enfin, lorsqu'en 1354 ils tentèrent une expédition en Transylvanie, le vajvode André Latskovits les surprit, décapita Athalam, leur général, et envoya au roi Louis I les nombreux captifs dont il s'était emparé (3). Deux ans plus tard Louis le Grand en personne marcha contre eux, en Russie, mais leur jeune chef vint le trouver dans son camp, se reconnut son vassal et lui promit un tribut annuel (4).

A partir de cette époque les Mongols ne sont plus à craindre. Peu à peu ils regagnent lem*s demeures orientales ou se mêlent aux populations, au milieu desquelles ils se sont établis. Grâce aux Hongrois et aux Polonais TEurope est sauvée.

A peine cette terrible guerre se termine-l-elle qu'une autre commence : la guerre turque.

(1) Katona, Htsi. crUie., X. VU, p. 906. — Tharocii, P. II, cao. wxix. (i) Pray, Annales, P. Il, p. 33 et scq.

(3) Tburoczi, P. III, cap. vi. ^ RanzanI, iod. iix.

(4) Pray, p. H 95.

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L'invasion mongole n'a duré qu'une centaine d'années. L'invasion ottomane durera plus de quatre cents ans : jusqu'au dix-huitième siècle. Les Tartares arrivent tout d'un coup, rapides comme l'inondation, mais, comme elle, se retirent d'eux-mêmes, après avoir détruit. Les Turcs au contraire avancent peu à peu, jour par jour gagnant un pouce de terrain, comme la mer; mais, comme elle, soumis à une sorte de flux et de reflux, viennent, s'en vont et reviennent sans cesse. Les Mongols ne cherchent point à s'étid>lir. Les OsmanUs prennent pied. Aussi la lutte contre les Tartares ne nous semhle-t-elle être pour la Hongrie qu'une préparation à la lutte contre les Tui*cs, un avertissement, une mise en demcuiT de cesser d'exister ou de comprendre son devoir et de le remplir.

La Hongrie comprit. Elle se raffermit sous les princes angevins. Puis, prête à la lutte, prête au maiiyre, elle s'acquitta de son mandat humanitaire.

Et poui'tant celte œuvre-la n'était point son œuvre à elle. Fille de l'Asie, sa nature et son intérêt devaient l'entraîner vere l'Asie.

Son ennemi naturel, où se trouvait-il?

A l'Occident.

Et son frère?

A l'Orient.

Les Magjars, fils des Huns, n'avaient-ils point de parents au miUeu des hordes tartares?

N'avaient-ils rien de commun avec les Turcs à côté desquels ils campèrent dans les larges steppes de ce pays vague qu'on nommait la Scythic?

An»êtons-nous un instant, sur cette idée, qui est vraie. Dans le passé, elle dut être sacrifiée, quand le christianisme, le cathoUcisme, veux-je dire, représentait encore à lui seul la civilisation. Dans le présent, pour l'avenir, elle peut être féconde, contre le czarisme, en faveur de la liberté.

L'utiliser, ce serait peutrétre attirer rorient dans le concert occidental; peut-^tre ce serait tendre la main à la Chine au travers de la Turquie, de la Perse et de l'Inde, composer cette sainte gamme des peuples émancipés, harmonieusement liés les uns aux autres, d'où doit jaillir un jour la symphonie suhlime de l'humanité une, lihre et solidaire.

Tel est l'idéal de la question. En voici maintenant le côté réel.

Tout, dans la physionomie, le caractère et les mœurs des Magyars dénote leur origine asiatique. Comme les Osmanlis ils sont, par habitude, graves et solennels, sansmanquer pourtant de bonhomie et de gatté bruyante. Fiers, mais très-aimants, ils se lient facilement, mais leurs amitiés sont sûres. Dès les temps barbares ils se sont montrés extrêmement hospitaliers et toujours loyaux observateurs de la foi jurée, ce qui est, — vérité pénible à constater, — une preuve convaincante de leur orientalisme moral.

Aujourd'hui encore le voyageur qui passe tout à coup d'Autriche en Hongrie s'arrête étonné. Déjà il ne se sent plus en Europe. Il touche à l'Asie. La nature grandiose du pays aide à l'illusion. Voyez! au miUeu des steppes immenses paissent mille troupeaux, comme chez les peuples nomades. Çà et làsontsemés de longs villages, dont les maisons blanchies brillent au soleil, et qui de loin ressemblent à des campements arabes. Remarquez cet homme robuste, à la taille élancée, aux yeux vifs, aux cheveux bruns; s'il n'était là, excitant ses bœufs, enfonçant magistralement dans la glèbe le soc de sa charrue, vous l'eussiez pris pour quelque pacha visitant ses terres, tant son allure est hautaine et princière. Le Magyar hait les montagnes : il lui faut le vent et l'horizon des plaines. Il a toujours vécu dans les pays p^its; il y vit encore. 11 est cavaUer comme tout fils de l'Orient : il semble être né pour monter à cheval, comme

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il le dit lui-même. Son costume est grandiose et non moins caractéristique que sa personne. Il ne se colle point sur le corps, comme le nôtre : il flotte, étincelant de vives couleurs. Les nobles d'autrefois aimaient Tostentation du vêtement : ils se couvraient d'or, de pierreries, de plumes rares et de fourrures. Dans les batailles, rapides conune Téclair, ils se ruaient sur Tennemi sans presque se mettre en ordre : aux combinaisons lentes de la tactique ils préféraient les charges tumultueuses, les furies de Tenthousiasme. Leurs armes étaient essentiellement asiatiques : javelot, sabre, flèche. Us savaient fuir à la manière des Parthes, mais poursuivaient le vaincu à outrance, ravageant et pillant sur leur passage ; comme les Turcs, ils n'étaient généreux qu'envers celui qui les avait reconnus pour vainqueurs et s'était abandonné à leur loyauté. Ils avaient une quaUté assez particuhère, que l'on a déjà remarqué chez les Huns et les Mongols : ils mettaient à feu et à sang des pays entiers, mais ne violaient point. De plus, également comme les Huns et les Mongols, ils étaient très-tolérants au point de vue reUgieux; et, à l'exemple de la plupart des populations orientales, avant d'être convertis au cathoUcisme, Us croyaient à la lutte perpétuelle du bien et du mal, à l'éternité et à la transmigration des âmes. — « La vie n'est qu'une migration. » — Ce proverbe magyar, encore en usage, fut apporté sur les rives du Danube par les premiers conquérants (1).

L'idiome parlé par les Hongrois prouve tout autant leur origine asiatique que leur physionomie et leurs mœurs. La langue magjare, énergique, concise, quoique douce au besoin et pleine d'étranges harmonies, est euphonique.

(1) Pour tous ces détails, consultez les cbroniqueurs :1e Notaire anonyme, Thuroczi, Simon Kezai, cic. — Fouillez les compilations de Pray et da Katoua. — Lisez aussi Tintrodoctiou de lexcellente histoire hongroise de M. Szalay et les premières pages de la Hongrie de M. Boldényi.^

accentuée, pompeuse, essentiellement poétique comme tous les idiomes orientaux. Selon les uns, — des Hongrois sans doute, — elle est seule de son espèce, vierge, sans mère et sans fille. Klaproth et Balbi la classent dans la famille des langues ouralo-ânnoises. On a trouvé des mots analogues • aux mots magyars dans le sanscrit, le persan, Thébreu, le thibétain, Tarabe, les divers dialectes tartares, et principalement le turc. C'est en effet, la seule langue, qui, selon M. de Gérando, puisse être naturellement comparée au magyar (1).

Un savant hongrois, qui a voué sa vie à la recherche et à Tétude des diverses formes de langage humain, un vaillant pionnier de la science humanitaire, M. Louis Podhorsky a daigné éclairer sur ce point notre incertitude et chasser nos dernières hésitations. Grâce à lui, nous pouvons affirmer que le peuple magyar se rattache par sa langue à cette grande famille, comprise aujourd'hui sous la déno^ mination d'ouralo-altalque, et qui n'a rien de commun avec la race indo-germaine. Le profond auteiu» de V «Histoire physique du genre humain, » M. Pritchard, en attribuant aux Celtes la même origine orientale, donnerait à nos pères un berceau commun avec les Magyars. Qu'importe ! N'ont-ils point un commun avenir : être frères par la liberté?

Mais revenons à notre sujet. Même, étant admise, cette filiation finnoise, que, d'accord avec les Hongrois, M. de Gérando combattait contre les Allemands, l'idiome magyar n'en est pas moins asiatique, puisque la langue finnoise, on le sait, se rattache aux dialectes parlés par les Tartares ou Mongols Mandchoux. Tous ces langages au reste se rapprochent les uns des autres, d'abord par l'harmonie vocale,

(i) Lisez les deux ouYrages de M. de Gérando : La Transylvanie et ses habitants, f Origine des Hongrois. Consultes surtout la 2^ édition de ce dernier litre où se trouve la réponse aux critiques allemands.

— préférence marquée pour certaines voyelles, arrange* ment spécial des consonnes ; — ensuite par la communauté lexicologique, que des milliers d^exemples obligent à admettre. Leur analogie grammaticale est si réelle que, malgré la séparation extrêmement ancienne de ces différents peuples et la formation individuelle, successive, de chaque dialecte, elle est restée constante, visible, particulièrement dans les éléments pronominaux, véhicules de la conjugaison, et dans les temps des verbes, qui s'y trouvent débarrassés de leurs auxiUaires habituels. Cette parenté ressort encore de Tabsence générale des prépositions, remplacées par des postpositions; ainsi que du pronom personnel exprimé sous forme de suffixe, lequel se retrouve, règle absolue, en hébreu, moins régulièrement en arabe, mais aussi en arménien, géorgien et turc; et que M. Podhorsky a été retrouver jusque chez les Mongols (1), où la Uttérature Tavait fait effacer des Uvres classiques.

§IV

A ces deux preuves ^ physiologique et ethnologique, viennent se joindre les témoignages les moins suspects de la tradition et de l'histoire.

Encore à cette heure Attila est le premier personnage de la légende magyare. Dans les montagnes les plus reculées de la Transylvanie, on entend les bergers sicules raconter la vie merveilleuse du glorieux chef des Huns (2). Les chroniqueurs hongrois commencent leur récit par un exposé plus ou moins bref des liauts faits paternels, c'està-dire des exploits hunniques. Parcourez les curieux ou-

(1) V. le poème épique Bogda Ghesser Khtin, écril en langue populaire.

(2) De Gérando, les Steppes de In Hongrie, dan» le fiational do 23JuiDlS49.

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>rages du Notaire anonyme du roi Bêla, de Jean de Thurôcz, de Bonfiuio et de Ranzani; ils admettent tous que les Iluns sont les vrais ancêtres des Magyars. Almos et Arpàd descendent d'Attila, « Etele, » comme disent les Hongrois. Consultez aussi les anciens historiens du Bas- Empire, jetez un coup d'ûBil sur les narrateurs et légendaires du neuvième 9 du dixième et du douzième siècle, dans Muratori et Pez; ouvrez même les « Scriptores rerum Silesicarum n et autres. Presque partout vous trouverez ceci : HuNfiABi, 8IVS HuNNi, Ics IlongTois sont des Huns (1). Sans cesse on rencontre ces deux mots réunis, parfois même on les trouve pris tour à tour Tun pour Tautre.

Or, entre les Huns et les Tartares ou Mongols , n'existet-il pas de nombreux traits de ressemblance, n'y a*tril point une affinité plus ou moins directe ?

Les Huns, •*- ceci est désormais hors de doute , — les Huns n'étaient point un peuple, mais un ensemble de peuples, les uns librement confédérés, les autres vaincus et suivant la direction forcée de leurs vainqueurs. Ces peuples, presque tous nomades, étaient nés probablement à côté les uns des autres, dans le nord de l'Asie et de l'Europe, dans la Grande Tartarie , la Sibérie et la Russie actuelles; mais, sûrement, ils différaient entre eux par la couleur et la physionomie , sinon par la langue , la religion, l'origine. Il en est de même des Mongols, qui menacèrent le monde sous Temoudjyn et Timour-Lend. Pour les Mongols du premier Tchinghis-khan, plus que pour ceux du second, cela nous semble d'une vérité absolue.

Ces deux mots , Mongols et Tartares, avec raison con-

(1) Les aateun bjzantins, qui s'obstinent surtout k admettre cette identité, font des anciens Hongrois des descriptions ressemblant, à s'y méprendre, à cellts, qu'atant eu, les Occidentaax avaient faites pour les Huns. Ils nous les dépeignent petits et trapus, avec un visage bideux, des yeux enfoncés, des manières sauf âges, grognant au lieu de parler. La terreur enlaidit toujours l'ennemi qni la cause.

fondus au moyen âge (1), pris souvent depuis, et à tort, pour deux noms distincts, ne désignent qu'un même assemblage géographique de peuples. Pour être mieux compris, à l'exemple d'Abel Rémusat, ne rejetons point l'une de ces appellations au profit de l'autre , admettons-les plutôt hypothétiquement : que Tartare soit considéré comme un nom de famille , et Mongol comme le nom d'un individu.

Le père de Temoudjyn, Yesougal, était khan des Tartares noirs, et ceux-ci s'appelaient eux-mêmes Mongols — les Mog-ho ou Moung-kou des Chinois. — Les Tartares noirs avaient, antérieurement, été soumis à la domination des Tartares blancs, lesquels se nommaient aussi Turcs — Tuku, Young-nou des Chinois. — Sous Yesougal, les Tartares noirs étaient encore les sujets des Tartares blancs. Mais Temoudjyn délivra son peuple, bientôt se fit reconnaître khan par ses anciens maîtres et un peu plus tard réunit sous sa suzeraineté toutes les populations errantes de la Grande Tartarie. Alors Tchinghis-khan des Tartares, il commença l'accomplissement de son rêve : la conquête universelle. En roulant au travers des terres flnniques et slavonnes, l'avalanche tartare dut évidemment se grossir des débris çà et là répandus de l'empire attiléen, ramasser toutes les peuplades aventureuses non encore fixées au sol, entraîner avec elles les derniers des Huns proprement dits — Hounn ou Khoimn, — des Avares , des Bulgares , des Hongres, des Olgours, des Khazars, des Cumans, des Tcherkesses, des Baskirs, des Pelschenegers , et cent autres, confondus sous le nom général et vague de Turcs. Plusieurs de ces peuples étaient , ce semble, très-proches parents des Hongrois pannoniens, qui, avant leur établissement sur le Danube, avaient vécu près d'eux, avec eux,

(1) Tariari sive Mongoli ou Mungaii, dit Tharoczi, P. H, cap. lxiit.

mêlés à eux y ne formant peut-être qu'un seul et même peuple avec certains d'entre eux (1).

Les bandes du premier Tchinghis-khan et de ses successeurs ne retournèrent pas entières dans Textréme Asie, après la ruine de Tempire mongol. Si l'aristocratie, — mongole comme Temoudjyn, — qui dominait au Kaptchak, disparut et retourna au lieu natal; le peuple, les soldats restèrent. On les trouve aujourd'hui encore en Russie. Ce sont ces tribus diverses échelonnées sur les bords de la mer Noire, le long de la chaîne ouraUenne, jusqu'au fond de la Sibérie, que, communément, surtout en Crimée et aux alentours, on appelle Tartares, et qui, selon les ethnologues, sont de race turque au sud, de race finnoise au nord, de race mêlée en Sibérie.

Parmi ces tribus, nombre de voyageurs et de savants en ont découvert quelques-unes qui ressemblent de façon notoire aux Magyars d'autrefois, et qui plus est aux Magyars actuels. Par exemple les vieilles chroniques moscovites donnent constamment aux Khazars ou Akatzires le nom de « Hongrois Blancs. » On se souvient des ambassades envoyées par le pape au grand khan des Mongols, vers le miheu du treizième siècle, et l'on sait que le franciscain Plan Carpin et le frère mineur Ruysbrœck prétendirent identifier le pays des Baskirs à la a Grande Hongrie i> et déclarèrent que les populations, par eux rencontrées dans ces parages, étaient hongroises ouhimniques.

Voici un dernier fait, qui corrobore tous les autres : Un Père de la société de Jésus, magyar de naissance , — raconte un autre jésuite, Jean-Adam Schall, missionnaire en Chine vers le miheu du dix-septième siècle, — était

(I) Noas devons beaucoup de ces faits aux curieuses études sur Attiia de M. Amédée Thierry» récemment publiées dans la Revue des Deux Mondes, Le savant auteur, qui a si justement rattaché Almos et Arpàd à Attila, les Hongrois aux Huns et les Huns aux Mongols, n*hésito pas à donner aux Magyars la qualification de Tartares.

tombé au pouvoir des infidèles. Les Turcs vendirent leur prisonnier aux Tartares, qui habitaient alors les rives du Volga. De là le jésuite écrivit à Rome. Dans ses lettres il annonça que l'exil l'avait transporté dans une autre patrie, où il avait trouvé les mêmes hommes et presque la même langue qu'au pays hongrois. Aussi ne réclamait-il point son rachat, mais l'envoi immédiat de compagnons qui l'aidassent à convertir les aïeux des Magyars à la reUgion de leurs fils (1).

Donc, dans l'armée tartaro-mongole , qui écrasa la Hongrie, sous Bêla IV, les Magyars pouvaient apercevoir des parents, des frères. Voilà ce que nous tenions à consrtater. Or, en ce cas, les Magyars, chrétiens, il est vrai, mais chrétiens encore peu mêlés à la poUtique de la chrétienté, pouvaient éviter leur ruine, se ménager même une indépendance assurée et des conquêtes sérieuses, s'ils s'étaient mêlés aux hordes envahissantes, s'ils les avaient conduites vers cet Occident , dont leurs ducs leur avaient jadis montré le chemin : peut-être aussi, en apportant à l'armée de Batou cet esprit de fixité si péniblement acquis par eux et qui manquait aux Mongols, eussent-ils empêché le brusque retour en arrière et causé par cela même la ruine de l'Europe, incapable de résister au déluge de tant de miUiers d'hommes. Les Cumans, accueillis comme frères des Magyars* par les rois de Hongrie, opprimés et mécontents, s'unirent aux Tartares. Les Magyars n'imitèrent point ce funeste exemple, qu'ils auraient pu tomner à leur profit, et qu'ils avaient certes bien le droit naturel de suivre. En agissant de la sorte, ils se dévouèrent et ce dévouement eut pour eux ce double résultat : une épouvantable ruine et riiidifféreuce de l'Europe sauvée.

(1) Kaprinai, Suppiem. Hung, diplomatie, p. 556.

Si les Huns peuvent être considérés comme les aïeux des Magyars, les Turcs sont leurs frères.

Et d'abord cette appellation Turcs, n'avait pas autrefois le sens restreint qu'on lui attribue aujourd'hui. Les écrivains orientaux appellent indistinctement Turcs ouTurkomans les diverses peuplades tartaro-finnoises qui errèrent si longtemps à travers l'Asie centrale et l'Europe asiatique et qui, refoulées parles hordes mongoles, se jetèrent les unes sur l'Asie occidentale, — les Afghans, les Persans, les Tcherkesses, les Seldjoucides et les Osmanlis; -^ les autres sur l'Europe moscovite et danubienne, — les Khazars, les Petschénégers ou Patsinakites, les Cumans et les Magyars. Ces peuplades, parties du même endroit, — les frontières de la Chine, la Perse, le Caucase, — restèrent confondues etimies juscju'à la dissolution de la confédération attiléenne (1).

A partir de cette époque leur vie individuelle commence. Durant la majeure partie du moyen âge, tantôt elles se réunissent en d'immenses empires, tantôt elles se divisent en une multitude de petits Etats ; tantôt elles reconnaissent pour chef suprême un de leurs khans particuhers, tantôt elles brisent l'aUiance, et reprennent leur personnalité abandonnée; suivant les besoins d'une lutte avec des races ennemies, ou bien selon les nécessités d'une conquête ou d'une émigration.

Enfin, de cette foule confuse , deux individus sortent ; après avoir habité côte à côte le nord-est de l'Asie, les rivages de la mer Caspienne et de la mer d'Azof ; après avoir ensemble été dominés ou poussés en avant

(I) Bl. A médée Thierry cito Tes Turcs parmi les peuples qui suivaient Allila. Quant a^x autres populuiions que nous utons noinméci,on peut suivre leur marche et leurs iiictaïuorphoscs dans V.itius des frères Krui«.

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par les Avares , les Petschénégers et les Khazars, ils descendent vers le midi, l'un en deçà de la mer Noire, Tautre par delà; acceptent en route deux religions opposées, la catholique et la musulmane; et atteignent, celui-ci à l'est, celui-là à l'ouest, les frontières de l'empire d'Orient. Même alors les Grecs de Byzance désignent encore d'un nom commun les nouveaux ennemis qui les menacent : Hongrois ou Tubcs, continuent à écrire leurs historiens (1). Mais lorsque le fils d'Erlogroul, Othman, a rassemblé eu une masse les restes épars de la domination Seldjoucide ; lorsque ses successeurs, maître, des provinces d'Asie Mineure, viennent camper sous les murailles de Constantinople ; — lorsque, d'autre part, les descendants des soldats d'Almos et d'Arpâd s'élancent contre les envahisseiu^, les attaquent, les tuent, ou sont attaqués, tués par eux ; — la confusion cesse, on laisse aux premiers le nom générique, on donne définitivement aux seconds le nom spécial dont ils jouissaient déjà. Les Magyars et les Ottomans entrent en guerre. Donc désormais il y aura deux peuples (2).

Au moyen âge l'humanité procédait par la division. A l'époque moderne elle cherche l'unité, non point par l'amortissement ou la ruine des nationaUtés, — ce qui serait absurde et inique, — mais bien au contraire par la déUvrance des peuples écrasés sous le despotisme, mêlés par la force dans d'odieux empires, et qui, indépendants et régénérés, viendront fraterniser les uns avec les autres aux saintes agapes de la liberté.

Jadis les races se divisaient et se subdivisaient à l'infini. Ces divisions et subdivisions, — peuples et peuplades, — se combattaient sans cesse et mutuellement s'anéantissaient.

(1) Constant. Porpbyrogen., Léo Crammat., Georg. Monac, ap. Strittcr.

(2) Il est bon de rappeler ici que les Turcs ont plus d'une fois ruppelé aux Hongrois qu'ils étaient frères. De nos jours encore, à Stamboul, on appelle les Magyars mauvais frères.

Aujourd'hui elles se sont partagé le sol et n'ont aucun prétexte pour se haïr comme jadis. Harmonieusement rangées les unes à côté des autres, elles ne peuvent plus se laisser entraîner à des guerres sanglantes par des souverains ambitieux, elles doivent se tendre la main, abaisser leiu^ frontières, échanger les produits de leur travail et de leur pensée, s'unir par la paix et s'aimer.

Ah ! que ces temps désirés sont loin encore, dira-t-on ! Par le monde on entend, il est vrai, gronder le canon, on voit les hommes s'entr'égorger de sang-froid comme des bêtes féroces. Mais qu'importe ! Il fallait la grande guerre pour amener enfin la grande pacification. Puisse le fer, ce vieil ennemi de la pensée, se faiie une fois par hasard son serviteur et son apôtre ! que définitivement et universellement soit aboli l'esclavage, la hideuse exploitation de la chair humaine ! que les mœurs et la civilisation occidentales s'introduisent dans le Céleste Empire, comme déjà elles s'introduisent dans l'Inde et bientôt s'introduiront en Perse! — La révolution à laquelle la Chine est en proie y peut ser>ir. — Que s'ouvre le harem, c'est-à-dire que la liberté de la femme soit imposée à l'immoraUté abâtardissante des habitudes musulmanes ! — La lutte actuelle a déjà obtenu la suppression du commerce officiel de la beauté. — Que les nations vaincues se relèvent et que les tyrans soient abaissés! que le despotisme meure et que la liberté renaisse et se répande ! l'union ne sera plus une utopie ; la rénovation sera sure et prochaine.

La Hongrie, nous l'avons dit, a son rôle à jouer dans l'œuvre contemporaine, et ce rôle, nous en sommes convaincu, sera digne d'elle etbienrempU.

L'inimitié fratricide des Magyars et des Turcs fut le salut de l'Europe au moyen âge. Leur amitié fraternelle ne produirait-elle pas aujourd'hui des effets identiques?

Tant que les Ottomans représentèrent la barbarie ; tant

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qu'ils menacèrent d'écraser l'idée naissante sous les pieds de leurs chevaux; tant qu'ils furent animés du souffle brûlant du prophète et aspirèrent à l'extermination des giaours, les Hongrois, au nom de l'humanité, durent méconnaître la voix du sang, oubUer leurs sympathies asiatiques, mépriser même leurs intérêts propres, marcher avec l'Occident contre l'Orient, se ruer sur leurs frères et défendre jusqu'à la dernière goutte de leur sang la sainte barrière danubienne, rempart de la civilisation. Au contraire, à partir du seizième siècle, dès que l'OsmanUs, assis en Asie et en Europe, commença à perdre son esprit de haine, son instinct d'invasion; dès que l'alliance de Soliman avec François !•' l'eut fait compter parmi les membres de la famille européenne, la situation changea : lancée à pleines voiles sur l'océan du progrès, la civilisation n'avait plus à redouter un vainqueur rassasié, épuisé par la victoire même. Alors la Hongrie pouvait s'alUer avec la Turquie, s'aider de celle-ci contre la domination insupportable de l'Autriche, assurer son indépendance par une utile réconciliation; bien plus, se préparer encore, alliée cette fois avec sa sœur retrouvée, à être au besoin l'ennemie de l'envahisseur futur, la première gardienne des peuples émancipés.

§ VI

On a beaucoup attaqué les Magyai-s qui, contre l'Autriche, se mirent sous la protection du sultan et deux fois lui montrèrent de quel côté Vienne se trouvait. Vienne prise, le sultan se serait-il précipité sur l'Allemagne, auraiWil osé pousser jusqu'au Rldn ses janissaires et ses spahis? Non, certes : il se serait retiré de lui-même, satisftiit d'avoir vaincu, fier d'avoir à jamais anéanti la ticlion habsbourgeoise , heureux d'avoir assuré la renaissance de la

Hongrie. Au dix-septième et au dix-huitième siècle le Grand Seigneur était apparemment moins dangereux que l'empereur allemand, puisque tant de fois les rois français firent alliance avec celui-là contre celui-ci.

Après 1526, après la défaite, suite naturelle de l'abandon européen, il était du devoir de la Hongrie de songer enfin à elle-même et de n'avoir plus d'autre but que de s'empêcher de mourir. Chrétienne, elle se choisit un roi au pays voisin, le frère de Charles-Quint, défenseur-né de la catholicité : elle espérait ainsi s'acquérir une vigoureuse assistance contre le musulman vainqueur. Magyare, elle implora le Turc, sentant bien que le prince habsbourgeois ne s'empresserait pas de lui rendre une force qui affaiblirait sa propre puissance et gênerait ses desseins. D'ailleurs le Turc seul était en état de lui restituer presque immédiatement son unité territoriale depuis peu perdue. Et il l'eût fait (1) ; au lieu de vendre à Ferdinand une paix honteuse il lui eût enlevé Presbourg et les comitats occidentaux, sans la faiblesse etl'impéritie du roi national, Jean de Zâpolya, qui comprit la vraie politique hongroise, mais ne sut point la suivre avec constance ; peutrêtre n'osa-t-il pas. Avouonsle, ce fut un grand malheur pour la Hongrie.

Sans doute, mais seulement en apparence, il était plus honorable pour elle de se choisir un souverain de la maison d'Autriche que de subir la domination du sidtan de Stamboul. De combien de souffrances ne paya-t-elle point la satisfaction de ce point d'honneur! D'abord, elle végéta près d'un siècle et demi, — appartenant à moitié

(t) Maftre de Rude en 1529, Soliman rend à Zàpolya cette capitale et tout le royaume (Isiuànfi, Ht. X; Bethlen, Ht. I). ~ Plus tard, revenu en Hongrie pour défendre sa veuve, tutrice du roi national, malgré 1rs conseils de plusieurs de ses lieutenants, il ne la dépouilla point entièrement, mais, afin de se roettr«) h l'abri des traités qu'elle pouvait faire, comme feu •on mari avec Ferdinand I, il prit , provisoirement au moins , la Hongrie du midi, laissant il Jean Sigismonde, à Isabelle la Transylvanie et la Hongrie tran$tibricaine.

aux Allemands y qui lui mangeaient son or et ses hommeSy aspiraient sans cesse à la germaniser, la maintenaient assez mourante pour qu'elle restât esclave ; — appartenant à moitié aux Turcs, qui, sans la maltraiter avec autant de bnitaUté et sans chercher à la dénationaliser, se vengeaient néanmoins de temps à autre de ce qu'elle n'avait point été assez habile pour leur crier : Frères, je me fie à vous, protégez-moi; l'Allemand est notre ennemi commun; combattons l'Allemand !

Et qu'en résulta-t-il? La Hongrie ne fut affranchie de la tyrannie ottomane que vers la fin du dix-septième siècle. Grâce à l'empereur? Non, grâce au Polonais, assez fou pour sauver l'un de ses futurs assassins ; et grâce au Lorrain, qui s'ouvrait ainsi une route vers l'empire. La Hongrie paya trop cher à l'empereur son tardif affranchissement. Impôts énormes, massacres permanents, abandon de la royauté élective et de la plus efficace de ses garanties constitutionnelles, tel en fut le prix. Pour toujours la nation magyare s'était rivée à la chaîne autrichienne. Elle avait, il est vrai, gardé son autonomie; mais eu revanche elle avait perdu tout caractère poUtique et ne pouvait exercer aucune action sur la tendance générale des affaires européemies. Tantôt étreinte par la force, tantôt doucement abrutie par la corruption, minée par les (Uvisious intestines, habilement entretenues, bon gré mal gré elle suivit la direction viennoise, elle combattit Frédéric II , — l'avenir, — la révolution française, — la liberté ; — elle mentit à ses ûistincts, troubla la logique de son histoire, et dès qu'elle voulut enfin rentrer dans sa vraie voie, en 1848, se perdit à travers le sanglant chaos que l'on avait produit autour d'elle et dans son propre sein.

Certainement l'alliance avec les Turcs n'aurait point entraîné d'aussi funestes conséquences. Vassale du sultan, la Transylvanie fut beaucoup plus heureuse que la Hongrie

autrichienne. A Tombre du croissant, elle put élire des princes braves, qui, longtemps, lui conservèrent ses libertés; elle put développer sa constitution nationale et fonder la tolérance religieuse. N'en eût-il pas été de même pour la Hongrie entière, si les guerres du quinzième siècle n'avaient pas tant habitué la masse de la population à redouter et à haïr les Ottomans?

L'un des plus illustres défenseurs des -lois jurées et violées, Emeric TOkOli, eut le génie de comprendre combien grande avait été la faute des chefs des révolutions précédentes, qui après avoir imploré les Turcs au moment de l'attarpie, ensuite les abandonnèrent à l'heure du triomphe pour rentrer bien vite sous le gouvernement du roi légitime, sanctionnant et jurant de beaux traités presque aussitôt méconnus. 11 conçut l'idée d'établir la solidarité définitive des patriotes hongrois avec leurs frères de race, les Ottomans ; soUdarité qui sans doute eût ressemblé d'abord à un protectorat, mais qui, très-supportable dès l'origine, beaucoup moins pesante que l'indépendance nominale avec un chef de la maison de Habsbourg, se fût naturellement élargie peu à peu pour aboutir tôt ou tard à une amitié d'égaux à égaux. Dans le traité qu'il fit avec la Porte au commencement de l'année 1683, Tôkôli assura la conservation complète des anciennes lois, l'élection sans entraves des princes par les diètes, la liberté absolue du commerce entre la Hongrie et la Turquie. Les Turcs, qui devaient remettre entre les mains des nationaux toutes les forteresses, tant celles appartenant déjà aux officiers du Grand Seigneur que celles reprises aux Autrichiens, et qui aussi s'engageaient à recevoir à Constantinople des ambassadeurs de Hongrie, traités sur le même pied que les plénipotentiaires des plus hautes puissances; les Turcs ne réclamaient que ces deux choses : d'abord un avertissement préalable dès qu'il s'agirait de déclarer une guerre ou de

faille une paix ; et un dou annuel au sultan, lequel ne pourrait jamais exiger plus de quarante mille pièces d'or. Rien n'était déshonorant dans ce traité, et il eût à jamais affranchi le peuple hongrois du joug autrichien, s'il n'avait été si tardivement conclu, et si les désastres de la campagne suivante ne l'avaient trop tôt brisé.

Ouoi qu'il en soit, la protection des Turcs de 1 526 à 1 700 n'aida pas peu les Hongrois à sauver leurs libertés nationales. Sans les Turcs, sans les princes transylvains, protégés par le divan, jamais les mécontents n'auraient réussi à se grouper en masses suffisantes pour forcer la maison d'Autriche au respect de la Loi. Si, lors de la dernière révolution, l'ambassadeur du gouvernement magyar, le comte J. Adrésy, n'avait pas été entravé, à Constantinople, par les diplomates allemands, et aussi, — faut-il l'avouer? —par l'inhabile plénipotentiaire de l'imprévoyante Angle* terre ; appuyé par le parti national turc, il aurait pu renouveler la vieille alliance. Et alors la Hongrie libérale eût été invincible. La Russie serait devenue impuissante a à rétabUr l'ordre ; » et l'Autriche, même avec les nationaUtés, aurait été refoulée dans ses frontières germaniques. Les folles querelles seraient apaisées à cette heure. Il n'y aurait que des peuples libres à côté de la Hongrie et de la Turquie. Les Slaves du Nord seraient à jamais isolés des Slaves du Sud; ils ne songeraient plus à tourner leurs regards vers Pétersbourg d'où le tzar un jour ou l'autre pourrait les convier à la guerre sainte, c'estràdire à l'écrasement de la civilisation et de la justice. Le panslavisme est notre ennemi, l'ennemi de la France, de l'Angleterre, de l'Itahe, de l'Allemagne. L'union intime des Hongrois et des Turcs aurait ruiné le panslavisme.

Bien plus, européenne par la pensée, asiatique par l'ori^ gine et encore par les mœurs, la Hongrie ne serait-elle pas naturellement devenue une sorte de canal, au moyen

REMPART D£ U CIVILISAT fON. 207

duquel les idées libérales s'introduiraient eu Orient 61 le régénéreraient? Ne seraitrelle pas devenue le saint intermédiaire qui, donnant une de ses mains à la France, l'autre à la Turquie, rapprocherait les peuples du Levant des peu* pies du Couchant, les unirait tous, égaux et tous libres, dans rhumanité?

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