‹ La Hongrie, son génie et sa missionChapitre 26 sur 57 · VII · texte numérisé non relu

VII

L'heweux malentendu qui, au moyen âge, arma les Magyars contre les OsmanUs eut pour eause, plutôt pour prétexte, Tantipatliie des dogmes adoptés en chemin par les deux peuplades hunniques. Aussi, dès Torigine, la guerre hungaro-turque estrelle une croisade et non pas une simple lutte de nation à nation.

De part et d'autre on combat an nom de Dieu. Avant la bataille on implore Vappui du Très-Haut, ici par des ablutions et des prières publiques , là par des messes et des communions générales (1). Au miUeu de la mêlée deux noms ennemis se croisent avec le fer. — Allah 1 crient les uns. — Jésus I crient les autres. — Et Ton se bat et Ton s'égorge, toujours pour la plus grande gloire du Tout-Puissant, toujours pour gagner la béatitude éternelle ou les inénarrables voluptés des célestes paradis.

Une guerre, aussi essentiellement religieuse, doit être horriblement acharnée et féroce. Elle l'est en effet. Pillage, dévastation, incendie, massacres, mutilations, violences, rien n'y manque. Toutes les atrocités miUtaires s'y entassent et en font un tableau si sombre et si terrible que l'homme modenie, pacifique quoiqu'il fasse encore la guerre, recule d'épouvante quand il ose en considérer en face la sanglante réaUté.

()} On en verra plusieurs exemples dans la seconde partie de ce liTfe, Jean d^ Hunijad»

St cependant, éclairés par ces lueurs rougeâtres, les combattants sont si hauts et si forts, les scènes sont si grandioses et si épiques, les épisodes sont parfois si touchants, si humains, que, sans y prendre garde, on arrive à dominer la répulsion première, on s'habitue presque à Teffroyable boucherie, et Ton admire les Uons, et Ton s'enthousiasme pour la sublime horreur de leurs carnages. C'est qu'en effet, si l'on jette un regard autour de soi, si l'on peut apercevoir la mesquine et lâche petitesse des nains d'aujourd'hui, accroupis à terre, rampant dans la boue des intérêts et qui ne savent même pas vivre, ne leur préfèret-on point les géants d'autrefois, sanguinaires anthropophages, si vous voulez, mais aussi colosses par la pesanteur du bras, par la largeur du cœur ; hommes de courage qui pour leur foi, c'est-à-dire pour une idée, savaient tuer et surtout savaient mourir? Oui, malgré leiu* férocité, ils étaient bien réellement grands, ces barbares, et nous sommes encore bien petits auprès d'eux, nous, les civihsés, nous qui pouvions, qui devions être miUe fois plus grands qu'eux, si nous avions su transporter et utiliser dans la vie pacifique de la cité les élans robustes qu'ils dépensaient et exagéraient sur leurs immenses champs de bataille. Trop de vigueur rend cruel; trop de douceur rend lâche. Tâchons d'unir l'antique vigueur à la douceur moderne, et alors nous serons en droit d'espérer le triomphe de la vérité, l'avènement de la justice, nous réussirons à nous préparer pour ici-bas le bonhein* que nos pères se préparaient pour là-haut.

Les guerres des Hongrois contre les Turcs ont une physionomie toute particuhère. Quoiqu'elles aient lieu en Europe, elles apparaissent empreintes d'une couleur asiatique très-prononcée.

Les musuhnans ont un avantage : le nombre. Les chrétiens jouissent également d'une supériorité : la perfection

REMPART DE LA CIVlLISAT1<yN. 900

des armes. Chez les uns comme chez les autres, peu ou pomt de tactique; extrême yaiUance. Leurs ihefs ne sont point d^habiles généraux, froids calculateurs : ils excitent leurs compagnons par des harangues brusques et brèves; ils les enflamment en se ruant avec eux au plus fort de la mêlée, en se montrant toujours les plus braves. Ou'un soldat sorte des rangs, provoque un combat singulier, il ne se retire jamais sans qu'un soldat ennemi n'ait relevé son défi.

Rarement il est fait usage de Tartillerie. Les fantassins sont relégués au second plan. La cavalerie joue le premier rôle. C'est elle qui entame et le plus souvent décide. Aussi les combats n'offrent-ils point l'aspect ordinaire de bataillons s'avançant en ordre, s'attaquant à distance, puis s'approchant lentement et enfin prenant position ou reculant. Au contraire, ce sont d'inextricables mêlées, où les ennemis se dispersent les uns au milieu des autres, où chacun se bat pour son propre compte : des duels de cent mille couples, et non pas des batailles mathématiquement ordonnées.

Turcs et Hongrois luttent à armes égales : des flèches, des lances, principalement des sabres recourbés, des cimeterres. Les Magyars, qui endossaient l'armure pesante quand ils allaient guerroyer en Allemagne, revêtaient leurs costumes flottants, ne se couvraient que d'une légère cuirasse ou d'une chemise de mailles, ne se servaient que de leurs armes nationales quand ils entreprenaient une expédition contre les Ottomans (1). Les OsmanUs leur rendaient parfois leur chevaleresque poUtesse en n'utilisant que dans les cas extrêmes leiu^s formidables janissaires.

De part et d'autre on s'attaquait avec une incroyable furie. Les Hongrois ôtaient les éperons au cavalier qui portait l'étendard de la Vierge, patronne de la Hongrie, afin

(1) De Gérando, La Transylvanie, t. I, chap. x.

SIO LA HONGRIE

qu*H dût vaincre ou mourir. Néanmoins, quand la venue de la nuit interrompait la bataille, ou quand la mort avait décidé incontestablement de la victoire ou de la défaite, ceux-ci comme ceux-là fuyaient sans honte, bien décidés à revenir le lendemain, ou plus tard, achever le combat ou venger et i-éparer leurs pertes.

La fuite, à cette époque, n'est point un acte infamant, c'est une sorte d'habileté. Le hussard ou le spahis qui se confie à la vitesse de son cheval réapparaîtra bientôt pour prouver qu'il n'est point lâche.

Enfin, ce qui achève de peindre l'étrangeté orientale de cette lutte, c'est la conser\'ation de deux coutumes scjihiques qui se perpétuèrent en Hongrie jusque sous le règne de Mathias de Hunyad, sinon au delà.

Chaque fois que la rumeur publique annonçait l'arrivée d'une grande armée ottomane, on promenait dans tous les \îllages frontières un sabre teint de sang. Cela voulait dire que la patrie était en danger. Tous les honmies libres devaient immédiatement prendre les armes. Quiconque s^abstenait était noté d'infamie.

Souvent, après la victoire, les Magj'ars retournaient sur le champ de bataille et, au milieu des cadavres dont le sol était jonché, faisaient de copieux repas et exécutaient des danses guerrières. Ce n'était point une profanation , un sacrilège. Comme chez les Huns, comme chez tous IfS peuples primitifs, ces libations et ces réjouissiinc^ avaient un caractère n*Ugieux. On buvait, on chantait et Ton dan-

sait en l'honneur de la mort !

§ VHI.

Les Magyars, qui s'étaient attribué le mandat de sauver lii chrétienté, ne faillirent jamais à leur mission.

Ils n'attendirent point les Turcs. Los Turcs étaient encore loin des frontières hongroises quand ils se mesurèrent avec eux pour la première fois.

Dès 1173, deux seigneui^ partent du village de Czege, en Transylvaine, atteignent Constantinople et mettent leurs sabres au service de l'empereur grec contre les Seldjoucides qui s'avançaient au cœur des provinces asiatiques de l'empire. Les deux chevaliers traversent ensuite l'Hellespont, rejoignent l'armée byzantine et se distinguent par tant de hauts faits qu'on les surnomme les « Hommes de fer. » De retour en Hongrie , ils gardent ce titre de gloire et le transmettent à leurs descendants. La famille Vas (fer) existe encore (1).

En l'année 1176, BélalII, imploré par Manuel Comnène, lui envoie un corps de troupes pour l'aider à résister aux attaques des sultans d'Iconium. Mal commandés par les généraux grecs, les Magyars furent défaits. Quelques-uns seulement eurent le bonheur de retourner au pays natal (2).

Un peu plus tard André II, commandant la cinquième croisade, remporta plusieurs avantages marqués sur les mêmes ennemis. Mais l'abandon des princes chrétiens, ses alliés, et les troubles qui éclatèrent en son absence, le contraignirent à regagner au plus tôt son royaume (3).

L'invasion mongole occupe la Hongrie durant la majeure partie des treizième et quatorzième siècles. A la même époque, et sous la même pression, l'empire seldjoucide s'écroule, et de ses débris naissent une foule de petites principautés indépendantes. Mais bientôt de nouveaux « blasphémateurs du nom de Jésus » surgissent du sein

(i) Voy. de Génndo» La Transylvanie^ 1. 1, chap. x. (3) Katona, Hist. crû., U IV, p. %S7.

(3) Pray, Annales, P. î. p. 304-214.

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de cet empire démembré. Les Turcs ottomans reprennent la tradition musulmane^ déploient Tétendard du Prophète et recommencent la guerre sainte. Née en Bithynie, leur domination ne tarde pas à s'étendre sur toute l'Asie Mineure jusqu'à la mer Noire , jusqu'à la Méditerranée. Les voilà en face de l'Europe. Les Grecs leur en livrent l'entrée en les mêlant à leurs dissensions intestines. Dès lors ils n'en sortiront plus.

Le fils d'Orkhan, Soliman, s'est emparé de Gallipoli, dans la Chersonèse de Thrace. Amurath inaugure son règne en prenant Andrinople et Ancyre. Puis il étend ses conquêtes du côté de la Roumélie, pousse des détachements en Albanie, isole et entoure Constantinople. Les pauvres empereurs de Byzance, incapables de se défendre, se tom'nent vers l'Occident, suppUent la papauté de vouloir bien appeler l'Europe à leur secours. La papauté y consent, mais à condition qu'ils renieront l'hérésie de Photius et se soumettront à l'ËgUse romaine. Pendant que la réconciUation entre le schisme et l'orthodoxie est discutée et décrétée au concile de Lyon, jurée par Michel Paléologue, brisée par Andronique l'Ancien, «l'Ouvrier de Dieu » avance, avance toujours, 11 a battu les Serbes sur les bords de la Maritza, à l'endroit appelé à cause de cette victoire « le champ de la défaite des Serviens » (1); il a conquis toute la Macédoine et s'est approché de Constantinople jusqu'à la distance de deux journées de marche.

Alors Urbain V et Grégoire XI, malgré la persistance des Byzantins à demeurer plongés dans l'hérésie, voyant que non-seulement il s'agit de la conservation de l'em-

(1) Hauimer, Hist. de Vemp. otloniafif Liv. V. — Ici Hammer, d'ordinaire si exacl, énonce un fait que conlrediseul tous les historiens hongrois et que nous n'avons point admis. II dit que le roi Louis I assistait à cette bataille, et au'JI échappa si difficilement au désastre, qu'il fit élever à Mariazille une église en l'honneur de la Vierge, à laquelle il attribuait son salut.

pire grec, mais du salut de la chrétienté même, se décident à prêcher enfin la croisade. Leur appel est à peine entendu, point écouté. Les princes occidentaux sont tous plus ou moins occupés dans leurs propres États. Que leur importe l'Orient ! L'Orient est si loin ! Les papes se voient donc réduits à placer leur espoir dans les peuples qui se trouvent les plus rapprochés du théâtre de la lutte, les Serbes, les Valaques, les Hongrois. Ici même la papauté rencontre des difficultés, doit rompre des hésitations. Louis le Grand se laisse harceler longtemps. Occupé à la fois de trois royaumes, Naples, Hongrie, Pologne; en train de parachever la défaite des Tartares, encore errants sur les terres russes, il n'osait guère risquer une périlleuse aventure contre un ennemi qui, pour l'heure, ne menaçait point directement ses États. Néanmoins, en 1377, comprenant que tôt ou tard le Turc deviendrait un danger réel, il rassemble une armée, passe en Bulgarie et bat Radom, lieutenant d'Amurath. En souvenance de cet avantage, il fit élever dans ses terres de Styrie une chapelle dédiée à la mère de Jésus. Louis d'Anjou est le premier des rois magyars qui combattirent les Ottomans. Il n'entreprit contpe eux que cette expédition (1).

Cependant les prédications de Grégoire XI avaient produit quelques résultats. A la voix du pontife, le tzar de Serbie, Lazar Brankovich , s'était mis à la tète d'une confédération de Serbes, de Bulgares, de Bosniaques, de Dalmates, auxquels s'étaient joints un grand nombre de Hongrois et de Roumains (2). L'armée chrétienne se mesura avec les infidèles non loin de Kossova — 1 389. — Après une lutte d'un acharnement inouï, elle fut taillée en pièces. Amuratli ne jouit pas longtemps de son triomphe. Le soir même il fut

(1) Kalona. Hi^, en'/., t. X, p. 3dS.

(i) Haniuier, 1. c.

Sli LA H0!9GRIE

assassiné par le serbe Milosch Kobilovicli qui, d'un coup de poignard, vengea sa pairie vîiincue (1).

La mort d'Amuralh n'empêcha point les Turcs de forcer la première barrière de l'Occident. Bajazet poursuivit son œuvre. 11 acheva la conquête de la Thessalie, de laThrace et de la Macédoine, anéantit la vaine résistance des populations slaves, força le prhice de Yalachie, Mirtsche, à se reconnaître son vassal et à lui payer tribut (2), blocjua Byzauce et en même temps dirigea une armée, par delà la Bulgarie, la Serbie et la Bosnie, vers la Hongrie.

L'armée ottomane, pailagée en deux divisions, franchit pour la première fois les frontières hongroises en 1392. Deux comtes magyars, Pierre Pereny et Jean de Maroth, rassemblèrent en toute hâte les jobbagions et les nobles de leurs comitats, se portèrent à sa rencontre et la contraignii-ent à battre en retraite (3).

En ce temps-là, Sigismond était roi de Hongrie. Aussi, brusquement attaqué par les Osmanhs, il envoya une ambassade à leur souverain pour lui demander en vertu de quel droit il s'était permis de soustraire à sa suzerauieté les peuples de Bulgarie, de Serbie et de Bosnie, que ses prédécesseurs avaient tenus pour vassaux et protégés; pom-quoi en dernier heu, sans cause définie et sans préalable déclaration de guerre, il avait osé faire violer par ses pachas le sacré territoire de la Sainte Couronne.

(1) Lisez le récit de cette bataille dans un livre nouveau, Les Slaves du Sud ou le peuple slave avec les Croates et les Bulgares, par MM. Jankovitch et Gronitch.

(2) C'est à partir de cette époque que la Valachie est inscrite comme tributaire sur les registres de la Porte.

(3) Hammer. Liv. VI.

Bajazet reçut les légats magyars dans une salle magni*fKjue, ornée de trophées d'armes et de drapeaux enlevés aux chrétiens.

« Retournez vers votre maître, leur dit-il dédaigneu* c< sèment, et rappelez-lui que, comme vous Tavez vu de <( vos propres yeux, j'ai sur ses terres un droit qui me a suffit. »

Et, eu prononçant ces injurieuses paroles, du doigt il désigna les bouchers, les armures, les sabres, les lances, les épéos, les arcs et les flèches qui tapissaient les murailles. Les ambassadeurs ne purent lui arracher une autre réponse et furent congédiés (1).

Sigismond appela les Hongrois aux aimes et les mena contre les Turcs. La campagne de 1393 lui fut favorable. Il força Bajazet à battre en retraite, après un siège pénible, s'empara de Petit-Nicopohs et chassa les Ottomans de presque toute la Valachie (2). Une nouvelle ambassade fut envoyée au sultan. Quoique vaincu, celui-ci ne voulut entendre parler ni de paix ni de trêve.

Alors, désireux de tenter une campagne décisive, le roi de Hongrie s'adressa au souverain pontife. Grégoire XI s'empressa de faire prêcher la croisade en France, en Ita- Ue, en Allemagne. Sigismond lui-même dépêcha des ambassadeurs et des lettres à tous les princes de l'Europe. Tant d'efforts ne furent point vainement dépensés. La France, l'Itahe, l'Allemagne se firent représenter dans l'armée hongroise par la fleur de leur noblesse. Cent mille chrétiens se trouvèrent réunis sous le commandement du roi Sigismond.

Le 22 septembre 1396, ils vinrent se heurter contre les masses ottomanes. Le choc fut terrible. Malgré l'extrême vaillance des croisés, ils furent vauicus, Les

(1) Tliurorii, p. IV, cap vin.

(i) Pray. P II. r. Kviî^l.

a fidèles croyants, » enivrés par une nctoire péniblement acquise, massacrèrent un nombre énorme de chrétiens. Sigismond fut sauvé à grand'peine. Arraché du milieu des combattants, il atteignit la flotte des croisés, mouillée à l'embouchure du Danube, et parvint à regagner ses États par Constantinople, Rhodes et la Dalmatie (1).

La défaite de Nicopolis Uvrait l'empire grec aux Osmanlis.

a Bientôt, disait Bajazet, je ferai manger l'avoine « à mon cheval sur le mattre-autel de Saint-Pierre, à <c Rome (2) ! »

Mais tout à coup survient cette nouvelle : Timour le Boiteux, rêvant, comme Témoudjyn, la conquête universelle, s'est rué sur l'Asie occidentale. En toute hâte Bajazet traverse l'Hellespout, s'élance au-devant des Mongols, est vaincu à Angora — 1402. — L'empire des Osmanlis n'est plus.

Trois ans après Timour-Lenk meurt. Les Mongols se retirent. La domination ottomane est reconstituée par Mahomet I.

Il y a là une quinzaine d'années dont l'Europe chrétienne eût certainement pu profiter. Ne lui eût-il pas été très-facile alors de rejeter le Turc sur l'autre rive de la mer Noire? Et si au moins elle s'était préparée à lui opposer pour l'avenir une formidable résistance?

L'Europe ne songea même pas à utiliser un temps aussi précieux. Divisée déjà en deux communions, la chrétienté se subdivisa en trois pontificats, qui s'injuriaient et s'excommuniaient l'un l'autre à tour de rôle. Bien plus, au moment même où le catholicisme s'efforçait de refaire son unité, il fallut que l'orthodoxie vint encore lui créer de nouveaux embarras.

(1) Pray. P. U. p. 196.197.

(i) Daru, HiH. dn Kenife, t. Il, p. 103,

Le concile réformateur de Constance livre aux flammes du bûcher deuxsaintshommeSyJeanHuss et Jérôme dePrague, croyant avec leurs corps brûler leur incombustible pensée. Ou'anive-t-ilî Les prophètes sont morts, l'idée se fait glaive. Le sang des martyrs crie vengeance. La Bohème se lève en masse. Pour écraser les premiers défenseurs de la liberté de conscience , on lance sur eux les forces combinées de l'Allemagne et de la Hongrie. L'Allemagne et la Hongrie ne viennent pas à bout des hussites. Les années se passent. Les ressources s'usent. Les armées s'anéantissent. La chrétienté s'affaibht, se ruine, se Uvre de ses propres mains.

Et cependant les Ottomans réparent le désastre de 1402, reprennent l'offensive, relèvent l'étendard du Prophète, avancent toujours.

Si les adorateurs d'Allah ont jeté aux quatre vents du ciel l'empire des Paléologues, si le croissant de Mahomet a brillé sur le dôme de Sainte-Sophie à la place de la croix de Jésus-Christ , à qui la faute ?

Il le fallait. .

Redevenu maître de toutes les possessions de son père Bajazet, Mahomet I se tourne aussitôt contre les chrétiens du nord. 11 impose la paix à Mirtsche, qui s'était révolté, étabht une Ugne de fortifications sur le Danube, envahit la Bosnie, la Hongrie, la Styrie. Souvent vainqueur, plus d'une fois aussi il fut repoussé et vaincu. Le i octobre 1419, Sigismond en personne battit les Turcs entre NicopoU et Nissa.

Pendant les premières années du règne d'Amurath H la guerre continue, mais plus mollement. L'empereur d'Allemagne, occupé de la guerre de Bohème, et le sultan des Turcs, menacé par des séditions, s'accordent mutuellement de petites trêves, tour à tour rompues et renouvelées.

Néanmoins les Osmanlis achèvent de ruiner Tempire grec, pièce par pièce, et eu même temps se fraient un chemin vers l'Europe centrale en s'assurant des deux rives du Danube depuis son embouchure jusqu'aux frontières hongroises, jusque vers Belgrade.

Donc, la Hongrie est devenue l'unique boulevard de l'Europe. Les Turcs campent à côté d'elle. Sans cesse ils se précipitent sur son temtoire. Ils l'envahissent presque annuellement.

Dès lors la Hongrie s'acquitte de sa mission. Quelquefois aidée par les autres nations, mais jamais d'une manière assez complète, partant efficace; le plus souvent abandonnée de tous, malgré les promesses et les assurances de la cour de Rome aux abois; pendant mi siècle et demi, elle va représenter la chrétienté mihtante, préserver le monde de la barbarie musulmane, et cons<> quemment assurer l'avenir.

Pour elle qu'en résultera-t-il ?

AffaibUe par des luttes perpétuelles, perdant son sang goutte à goutte , elle tombera épuisée sur le champ de Mohâcs.

Et quand, le lendemain, elle voudra se redresser et revivre, elle ne le pourra pas. Son passé aura été détruit. Villes et hommes, tout ce qui faisait sa force aura disparu. La pauvre victime devra renoncer presque à son indépendance, s'endormir sous l'aile protectrice de l'aigle habsbourgeoise; attendre, attendre, attendre que l'Europe, se rappelant enfin combien elle lui doit, daigne l'aider à redevenir libre, grande et glorieuse, — c'estrà-dire d'être encore en état de lui servir de rempart, de se sacrifier pour pour elle et de la sauver du barbare, comme autrefois.

La guerre des Hongrois contre les Turcs est une épopée écrite à coups de sabre.

Du milieu de cette épopée un héros se dresse : Ilunyadi Jànos, Jean de Uunyad.

La France connaît à peine son nom. Elle ignore sa vie. Nous allons la lui raconter.

Ilunyadi représente la Hongrie combattant les Osmanlis , comme Jehanne la Pucelle représente notre France chassant les Anglais.

Catholique fervent, Jean de Hunyad est grand par la foi.

Soldat et général, il est grand par le courage et par le dévouement.

Pur en tant qu'homme privé, il reste pur quand il devient honmie poUtique : il est grand par le patriotisme et par la probité.

Sa vie est un enseignement.

Sainte légende du peuple hongrois, nous l'offrons au peuple de France,

Afin que les deux frères se reconnaissent, se comprennent, s'aiment et se soutiennent.

JEAN DE HUNYAD

ISOCRATI.

S*i1 n'est pas question d*âtre un Caton ni un Régulas, chacun pourtant doit aimer son pays , tenir sa foi , même aux dépens de sa fie.

J. J. Rousseau.

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