DEUXIÈME PARTIE
Le gendre de Sigismond, Albert, duc d'Autriche, empereur d'Allemagne, roi de Bohème et de Hongrie, ne régna que vingt mois sur le peuple magyar. Il mourut le 18 octobre 1439, laissant deux filles, et point de fils.
Un décret rendu par la diète, en janvier 1438, lors de son inauguration, assurait la succession royale à Elisabeth, sa femme, et à ses descendants (1). C'est pourquoi, avant de rendre son âme à Dieu, il réunit autour de sou ht les plus puissants d'entre les barons et magnats, leur déclara qu'Elisabeth était enceinte, et la recommanda à leur fidé-
(1) Katona» Hist, critic, reg., t. XIU, p. 14.-- Prty, Ànnalti reg., P. lU p. 88B-3a9.
Î44 JEIK DE HINYAD.
lité, ainsi que Tenfant dont bientôt elle pourrait deTenir mère (1).
Cependant, aussitôt après les funérailles du roi Albert, une inquiétude profonde s^emparait de la nation hongroise. Jamais, en effet, la situation n'avait été plus grave et plus pressante. Les hussites vaincus n'étaient point assez écrasés ; la grande révolution bohémienne, mal éteinte, pouvait se rallumer tout à coup. Quant aux Turcs, de jour en jour ils devenaient plus redoutables : maître de Sémendrie (SzendrO], le sultan rassemblait des troupes immenses et se préparait à les conduire en personne sous les murs de Belgrade.
En face de semblables dangers, que fallait-il à la Hongrie ? Un chef, déjà homme, qui sût manier le sabre et commandera des soldats. Et la Hongrie serait Uvrée à une femme, à un enfant encore contenu dans le sein maternel! Oue d'incertitudes ! que de problèmes ! Cette femme gouvernerait-elle par elle-même? Sinon, qui choisirait-^Ue pour conseillers ? Cet enfant nattrait-il viable ? Serait-ce un garçon ? serait-ce une fille ? Mâle, Télèverait-on en Allemagne auprès de ses parents autrichiens, ou bien consentirait-on à lui donner des instituteurs nationaux, à le laisser grandir au miUeu de ses compatriotes ? Même en ce cas, n'y aurait-il pas à craindre des dissensions intestines durant sa trop longue minorité ? Et alors, comment la patrie hongroise résisterait-elle en même temps à la lutte intérieure et à la lutte contre les barbares ? Un roi ! un roi dans le présent, et non pas un roi dans l'avenir ! Un roi réel, et non pas un roi fictif ! Tel était le besoin de la situation; tel était aussi le cri général (2).
Néanmoins, on hésitait à chercher un souverain en dehors de la famille d'Albert et de Sigismond. L'un et
(1) Raniani, Epùome, ind. xui.
(i) Callimacbi , De rébus VladUiai\ I. I, apud Schwandtaer «t Mnntorî.
l'autre, — Albert beaucoup plus que Sigismond le frivole, — avaient manifesté d^excellentes intentions envers leurs sujets magyars, et les nobles de Hongrie vénéraient la mémoire des princes défunts. Par bonheur, Elisabeth vint d'elle-même mettre un terme à cette indécision fatale. Elle s'avança au milieu des grands, réunis à Bude, et, noblement, leur fit un abandon complet du décret que jadis ils avaient voté en sa faveur.
(c Seigneurs et frères, leur dit-elle, il vous appartient K non moins qu'à moi de songer aux affaires publiques. «Je puis, vous le savez, hériter de la couronne. Mais i< sûis-je assez forte pour diriger le gouvernement? Si a vous attendez Tenfant qui naîtra de moi, à moins que « mon expérience féminine ne me trompe, il me semble tt que j'accoucherai plutôt d'une fille que d'un fils. Cher- « chez-vous donc uu prince qui soit plus apte qu'une « femme à se charger d'un aussi pesant Étal. Néanmoins, a considérez dans votre cœur et par vos yeux les bienfaits a de mon père, et ne me mettez pas au dépourvu dans le « royaume de celui duquel je suis née (1). »
Puis elle se tut, soupira et pleura.
La démarche vraiment patriotique de la veuve d'Albert obligea les Hongrois à délibérer. Les uns, malgré cette renonciation volontaire, proposèrent de conserver la couronne à Elisabeth et d'attendre son accouchement. D'au- U'es au contraire, — et parmi eux Hunyadi (2), — plus pressés d'aviser, prétendirent interpréter à la lettre les paroles de la reine et posèrent la candidature du fils de Jagellon et de Sophie Kiov, du roi de Pologne, ^ladislas, qui venait d'atteindre sa dix-huitième année. En décernant le sceptre à ce prince , la Hongrie, pensaient-ils, se procurerait un souverain jeune, audacieux par consé.
(I) Traduit de Thuroczi, Chronka, P. IV, cap. \\\. i) Calliinai'lii, L. I.
âiO JEAN DE HUNYAD.
quenty apte plus que tout autre à recevoir les conseils, à accepter la direction des barons et magnats; de plus elle pourrait ainsi recouvrer immédiatement le comitatde Szepes, engagé aux Polonais, laPodolie et la Russie Rouge, qui lui appartenaient autrefois ; enfin , grâce à Funion intime de deux peuples de chevaliers, elle serait plus forte contre les Turcs, elle serait plus à même de repousser et de combattre ces trop puissants ennemis du nom de Jésus. Une troisième opinion fut émise. Quelques hauts seigneurs conseillèrent de marier Elisabeth avec Wladislas. Certes la combinaison était heureuse, car elle réunissait les avis contraires, et de la sorte supprimait toute cause de division et de troubles. Le mariage projeté s'effectuerait à la condition suivante : ki Tenfant d'Albert, dont Éhsabeth était grosse, se trouvait être du sexe mascuUn, il régnerait en Autriche et en Bohême ; mais les enfants issus du prince polonais seraient reconnus par avance souverains futurs des royaumes électifs de Hongrie et de Pologne.
Favorablement accueiUi par la reine, ce dernier projet emporta l'assentiment de la majorité. Aussitôt la diète choisit des ambassadeurs et les dépécha à Krakovie pour proposer au prince polonais la main de la veuve d'Albert et la couronne d'Etienne le Saint.
L'ambassade hongroise reçut à la cour de Pologne un accueil sympathique. Cependant Wladislashésitalongtemps à épouser une femme beaucoup plus âgée que lui. Une union aussi disproportionnée, quoiqu'elle fût utile et poUtique, répugnait à son adolescente pureté. Enfin, au mois de février \ 440, cédant aux avis de ses conseillers, Wladislas se décida à placer ses devoirs de roi au-dessus de ses idées déjeune homme. Il réunit une assemblée solen-
nelle, et là, du haut de son trdne, il se déclara le fiancé d'Elisabeth, accepta le diadème stéphanique, jurad^observer les anciennes coutumes, les lois et institutions de ses nouveaux sujets ; s'engagea à défendre avec les foroes de la Pologne les ennemis de la Hongrie, et avec les forces de la Hongrie les ennemis de la Pologne ; promit d'employer tous ses efforts à reconquérir à la Sainte Couronne la Podolie et la Russie Rouge, et restitua aux Hongrois les treize villes du comitat de Scépuse (Szepes), engagées par Sigismond, sans exiger ni argent ni terres en échange des villes rendues.
Les députés hongrois prirent acte de cette déclaration, et jurèrent, au nom du peuple qu'ils représentaient, fidé* lité, obéissance et affection au souverain élu.
Alors furent introduits les orateurs du sultan des Turcs. Précédemment, ils avaient offert à Wladislas et à Kasimir, son frère, Falliance effective de leur maître contre les partisans d'Albert en Bohème, si la Pologne voulait s'engager à ne point s'unir avec la Hongrie.
Le jeune roi les fit approcher de son trône et leur dit :
Ci Les changements produits par la mort d'Albert ont a rendu votre ambassade inutile ; du reste, lorsque je ré- « gnerai en Hongrie, vous pourrez retrouver l'occasion de « ti*aiter avec moi, si tel est vraiment le désir d'Amurath « et si, satisfait de ses frontières, il n'a toujours que de « pacifiques desseins (1). y»
Ces paroles, qui cimentaient à sa première heure Tallianoe intime de la Hongrie et de la Pologne, furent couvertes d'applaudissements, et les ambassadeurs magyars s'empressèrent d'annoncer à leurs commettants que celui qu'ils avaient daigné choisir serait un valeureux défenseur de la foi chrétienne et de la patrie hongroise.
• 1* Traduit de Calliiituciii, L. I.
us JEAN DE BUmrAD.
ni.
AU moment même où ces événements se passaient à Krakoyie, la reine Elisabeth accouchait d'un enfant mâle — 22 février 1440.
La naissance de Ladislas le Posthume vint ruiner le présent et compromettre l'avenir. Deux partis se formèrent. L'un, — ses chefs étaient Ulric, comte de Cilley, cousin d'Elisabeth par la seconde femme de Sigismoud, Barbara de Cilley; le ban d'Esclavonie, Ladislas de Gara, et Denys, archevêque d'Esztergom, — excitait la reine à reprendre ses droits abandonnés, à déclarer nulles et non avenues les propositions portées à Wladislas de Pologne, à faire élire et inaugurer son fils et à gouverner elle-même en qualité de tutrice du prince mineur. L'autre, eu majorité dans la diète, était dirigé par Etienne Bânfi de Als6- Lindua, par Nicolas de Pérény, et principalement par Jean do llunyad : il prétendait s'en tenir aux conditions stipulées, reconnaissait Wladislas pour roi légitime, et niait, comme illégales, les prétentions abohes de Ladislas lo Posthume.
La division s'est produite. Si dès l'origine on ne l'anéantit pas, tôt ou tard elle aboutira à la guerre civile. Un seul mot eût rendu impossible l'effusion du sang. La reine-mère ne le prononça point. SubUme de patriotisme, héroïque de dévouement, tant qu'elle avait subi Télan instinctif de son cœur et de sa raison, elle abandonna subitement laUgne droite jusqu'alors suivie, et renia la glo^ rieuse probité de son passé. Des courtisans, qui espéraient gomeincr àsaplace et en son nom, durant la minorité d(» h'ou fils, la circonvinrent des perfides conseils de l'é- Lioisuie et de Tambition. Cédant à leui^s suggestions intéres- >é( .:;, oubliant peut-être aussi, par excès d'amour maternel,
son devoir de princesse hongroise, Elisabeth résolut d^asseoir à tout prix son fils sur le trône. C^est pourquoi, sans en avertir la diète, elle dépécha à Krakovie de nouveaux ambassadeurs chargés d'annoncer aux autres la naissance d'un roi de Hongrie, d'en faire à ^ladislas la notification officielle et d'annuler tout ce qui jusque-là avait pu être discuté et mené à fin (1).
A cette violation directe de ses droits constituants, la diète de Bude répondit en confirmant les pouvoirs de ses délégués en Pologne, en approuvant leurs actes, en confirmant l'élection et l'acceptation de Wladislas, en le sùppUant de venir au plus tôt prendre possession de son trône de Hongrie (2). Certainement la prompte arrivée du roi de Pologne aurait empêché la faction contraire de devenir puissante; peut-être même reiit-elle, dès l'origine, réduite à l'inaction. Par malheur, Wladislas, arrêté par dos troubles en Lithuanie, dut retarder son départ, et pendant ce temps-là ses ennemis s'organisèrent et se préparèrent à la lutte.
Voici de quelle manière elle commença. Les ambassadeurs de la diète revenaient de Krakovie. Ils furent surpris par des émissaires postés par la reine, et jetés en prison. On s'empara de leurs lettres, et pour ôter à ces diplômes leur valeur légale, on détruisit les sceaux pubUcs dont ils étaient revêtus.
La diète, avertie, fit écrire à Wladislas qu'il eut à venir immédiatement, sinon qu'il lui faudrait conquérir son royaume les armes à la main. Les troubles de Lithuanie étant apaisés, Wladislas réunit une brillante escorte de chevaUers polonais, et se mit en marche. AiTi>é à la frontière hongroise, il fut reçu par un certiiin nombre de seigneurs magyars et avec eux s'avança vei^ Bude,
1) Palm», Sotaia, P. U, p. 233-38.
'2) Pray, P. H. p. 340.
SËiO JKIN DE RUNYAD.
A la nouvelle de ranivée des Polonais, Elisabeth effrayée convoqua ses partisans à Albe-Royale, en leur recommandant de se porter en masse à ce rendez-vous. Le 15 mai, la réunion eut lieu. Numériquement très-inférieure à la diète de Bude, l'assemblée des factieux décréta que l'élection du roi de Pologne était frauduleuse et que Ladislas le Posthume devait être couronné et inauguré sans retard. Le décret fut immédiatement mis à exécution. Ladislas de Gara, l'un des gardiens des insignes royaux, se fit ouvrir les portes de la forteresse de Visegrâd et apporta à Féhervàr la couronne de saint Etienne. L'archevêque d'Esztergom consacra et couronna l'enfant, à peine âgé de trois mois. Le vajvode Ujlaki le ceignit du ceinturon militaire. Ulric de Cilley jura en son nom d'obsener les lois magyares, de respecter les immunités des Ordres et de maintenir et d'étendre , s'il était possible, le territoire du royaume de Hongrie. La cérémonie terminée, la reine et ses principaux partisans allèrent reporter à Visegrâd la Sainte Couronne et les autres insignes royaux (1).
Cependant les Polonais avaient quitté Eger, où ils s'étaient arrêtés quelques jours, et entraient dans Bude au miUeu d'une foule de barons, de magnats et de nobles, qui, leur composant un splendide cortège, acclamaient le roiWladislas.
C'est alors que Hunyadi présenta ses hommages au nouveau souverain (2).
Aussitôt installé dans sa capitale, Wladislas s'occupa d'apaiser les troubles et d'asseoir son autorité. Il convoqua une diète générale pour le 29 juin. Nou-seulement cette
(1) Pray, P. U. p. 342-3i3.
i2) Teleki, Huwfndink Korn, t. I, p. 20o.
Gl£RRË CIVILE ET GUERRE Tl'RQlE. 251
assemblée devrait assister à son iaaugaration et la légitimer; mais de plus elle aurait à discuter eomraoat on pourrait rétablir la paix iutéri^^ure lît aîntMier Klisabeth à l'exécution de ses premiers engagements. Dans les lettres qu'il écrivit à cette occasion, le roi promit sécurité, pardon et oubli à tous, à ceux-là mêmes qui s'étaient déjà enrôlés dans le parti contraire (1). Puis, craignant qu'on ne l'accusât à l'étranger de s'être emparé de la Hongrie par fraude, il adressa au roi des Romains, Frédéric III, une longue épître, dans laquelle il le félicita de son élection au trône impérial, lui raconta en détail ce qui s'était passé depuis la mort d'Albert et le supplia de daigner lui conserver la bonne amitié dont il avait honoré son père (2).
A cette habileté clémente, ÉUsabeth opposa les macliiuations de la ruse et de la force. D'abord, pendant son séjour à Yisegrâd, grâce à l'habileté d'une servante , elle vola la Sainte Couronne (3). Ensuite, conseillée par Cilley, elle s'efforça de susciter la révolte des villes Ubres et surtout des colonies saxonnes de Transylvanie, s'acquit la protection de Frédéric III et appela à son secours les bandes bohémiennes que son père et son mari avaient combattues. Enfin, elle réunit des troupes, se retira sur les confins de l'Autriche, prit possession des différentes places fortes de cette contrée par l'occupation de Gyôr, et se tint prête à s'opposer au couronnement du prince polonais en lui coupant la route d'Albe-Royale.
L'époque fixée pour la réunion de la diète appelée pai' Wladislas approchîût. Malgré les intrigues des partisans d'ÉUsabeth, elle s'annonçait comme devant être fort nombreuse et très-favorable au prince polonais. Déjà même, trois des plus puissants magnats, qui avaient jus-
{{) Pray, I». H, p. 3i3.
(2) Pray. P. Il, p. 3«).
• 3, Prav, P. II, p. :U±
35S JEAN DE HUNYAD.
qu'alors appuyé les prétentions du Posthume, passaient dans le camp opposé. Nicolas de Ujlak, vajvode de Transylvanie, qui avait joué un rôle à Tinauguratibn du fils d'Albert, s'était tout à coup décidé à reconnaître son compétiteur. L'archevêque d'Esztergom promettait de sacrer Wladislas, comme déjà il avait sacré Ladislas. Gara, ce bouillant défenseur du roi-né, prétait serment au roi élu, et s'engageait à assister au couronnement du second, de même qu'il avait assisté au couronnement du premier. Excités par l'exemple de ces hauts pei-sonnages, un grand nombre de nobles, soit qu'ils reconnussent la justice de sa cause, soit qu'ils le considérassent comme le plus fort, peu à peu se décidaient ouvertement pour le jeune JageUon.
Mais, afin qu'il fût possible de procéder à Tiiiauguration du roi, il fallait chasser la reine des positions où file se fortifiait de jour en jour davantage, surtout il fallait assiéger GyOr. L'attacjue en fut confiée à Jean de Ilunyad. Très-forte, remphe de soldats et de munitions, la ville résista; néanmoins, toutes les forces des factieux se concentrèrent sur le point menacé , et llunyadi par\inl , nmlgré l'infériorité numérique de ses troupes, à les tenir en échec. Pendant ce temps-là les chemins étaient libres, les membres de la diète accouraient à Bude, et Wladishis pouvait effectuer son enti'ée dans la cité du couronnement (1). Le but était atteint. Satisfait de ce résultat, llunyadi battit en retraite et vint remettre entre les mains de son roi Ulric de Cilley, qu'il avait suri)ris cherchant à s'enl'uir de Gyôr. Wladislas féUoita Hunyadi du succès de l'entreprise et ordonna que le prisonnier, otage très-utile à la conclusion de la paix , fût traité avec honneur, mais soigneusement gardé à vue f2).
(i) Tcleki. l. I. p 212.
(2) Pray. P. n. p.3l3^3i«.
La diète s'est réunie. Elle est très-nombreuse, et dès son ouverture manifeste une enthousiaste sympathie pour le jeune roi polonais. Un décret solennel , discuté et voté article par article, approuvé par tous les nobles présents, contre-signe par quatre-viAgt-huit d'entre eux, déclare que le trône, étant vacant à la mort d'Albert, Wladislas n'a été élu qu'après la libre renonciation de la reine Elisabeth; abroge en conséquence le couronnement frauduleux de Ladislas le Posthume, et proclame AA'ladislas de Pologne souverain unicpie et légitime de la nation hongroise. Ce décret publié, le roi, suivi de ses Magyars fidèles, part pour Albe, y parvient sans encombre (1).
Aussitôt on s'occupe des cérémonies du couronnement. Un certain nombre de barons et de magnats vont avec \S'ladislas àVisegrâd chercher la couronne, le sceptre, répée et le manteau. On s'aperçoit alors que le diadème de saint Etienne, la relique sacrée de la Hongrie, a disparu. Les Magyars de l'escorte royale s'irritent, jettent les hauts cris. Interpellé vivement. Gara avoue qu'elle a été soustraite. Plusieurs stngneiu^ tirent l'épée du fourreau et veulent massacrer le gardien infidèle. Le roi fend la mêlée et tend sa poitrine. Gara est sauvé (2).
Malgré la disparition de la Sainte Couronne, on résolut lie parachever l'inauguration royale. Un diadème particu- Uer, découvert au miUeu des ossements d'Etienne I*', fut placé sur le front de Wladislas.
Le peuple vit dans ce fait un signe de mort. Quatre ans plus tard , Varna donna raison à ses pressentiments.
(1; Pray. P. H. p. 343-348.
(2; Dlugos^i, Hisioria Pohniff, L. XII. — Calliniachi, L. f. — t. xni, p. 87.
Katont,
âSié JEAN DE HUMYAD.
Le temps des discussions et des intrigues est passé. De part et d'autre l'exaspération est à son comble. On se prépare à combattre. Bientôt la Hongrie ne sera plus qu'un vaste champ de bataille où des concitoyens s'entr'égorgeront au nom de la foi violée.
Pendant que AVladislas s'efforçait de prévenir une prise d'armes en épuisant contre ses ennemis toutes les résistances pacifiques, Elisabeth empruntait de l'argent à Frédéric, lui abandonnait en gage la Sainte Couronne (1), inaliénable d'après la loi, et avec l'or de l'empereur usurier, levait des troupes en Bohême, entassait des munitions dans les citadelles situées sur la frontière allemande, et cherchait à entraîner dans son parti les plus influents des seigneurs magyars, en leur promettant confidentiellement que Ladislas le Posthume serait élevé en Hongrie et par des Hongrois.
Néanmoins, quoique appuyée par les bandes bohémiennes et moraves de Giskra de Brandis, cjui déjà ravageaient la Hongrie du nord, la reine n'osait pas entamer une lutte décisive. L'abandon de Ladislas de Gara et la captivité d'Ulric de Cilley avaient semé l'eflfroi et l'indécision parmi ses conseillers. Mais lorsque Gara, quittant tout à coup la cour de Bude, se fut de nouveau déclaré partisan du Posthume ; quand Ulric eut recouvré sa hberté en trompant le roi polonais pai* un fallacieux serment de fidéUté, Ehsabeth prit résolument l'ofiFensive. Elle chargea Jean Giskra d'attaquer au nord; donna à Ladislas de Gara le commandement de la Croatie et de la Dalmatie, dont la plus grande partie avait reconnu l'au-
(1) Ex meriJi Elisabeth»», ap. Pray, P. H, p. 349.
GUERRE CIVILE ET GUERRE TIRQIE. âîiS
torité de son fils, et garda Ulric auprès d'elle, à la tète de ses troupes particulières (1).
Les choses en étaient arrivées à ce point, quand enfin ^ladislas se décida, non sans douleur, à opposer Pépée aux progrès de ses ennemis. Il assembla plusieurs corps de troupes et en confia le commandement à Jean de Hunyad, à Etienne Bânfi de Als6-Lindua, à Nicolas de Perény, les plus dévoués et les plus habiles de ses partisans, et au yajvode de Transylvanie, Nicolas Ujlaki, dont lafidéUté, quoique de date récente, semblait être sincère et sûre (2). Mais, si chacun de ces généraux eut un mandat spécial à remplir, ce fut à Huuyadi Jànos qu'échut principalement la mission difficile de mener à fin l'expédition contre les rebelles. On le dirigea sur la Transylvanie, que venait d'envahir Ladislas de Gara, avec im corps considérable de Uulmates et de Croates.
De tous les ennemis du roi Wladislas, Gara était le plus influent, par conséquent le plus utile à soumettre. On lui opposa Hunyadi, parce que, dit un chroniqueur (3), on savait Jean singulièrement habitué aux choses de la guerre, d'une habileté de main étonnante, prompt au discours et possédant une science extraordinaire pour s'attirer les esprits et se concilier les populations.
Ainsi placé presque au premier rang, Uunyadi montra bien vite qu'il était digne eu tous points de la confiance royale. Sa conduite pendant la guerre civile, qui désolait à cette époque la Hongrie, fut telle, que l'historien peut, quatre cents ans après, au miUeu même du dix-neuvième siècle, la prêcher comme un exemple à suivre à ses contemporains troublés.
Honunes d'aujourd'hui, qui vous prétendez doux et ci- Ci) Pray, P. H, p. .34l^^SC-356 .
(i) Pray, P. H, p. 345.
(3) Calliniacbi, L. li.
256 JEAN DE HUNYAD.
vilisés, et (jui vous égorgez encore les uns les autres impitoyablement, venez donc voir; admirez, et surtout imitez ce robuste chevalier du moyen âge, barbare selon vous, peut-être, parce qu'il maniait Tépée flamboyante avec plus de vigueur que vous, et qui cependant, avant comme après la bataille, plus que vous était patient, probe et humain.
Les soldats sont rassemblés, Hunyadi se met à leur tête. Avant d'ordonner la marche, il défend le pillage et le massacre, interdit toute violence sur les habitants et les propriétés, enjoint de ne faire aucuti prisonnier tant qu'il restera quelque espoir d'arriver à la paix. Puis il longe le Danube et avance contre les positions où Gara s'est fortifié (1).
Arrivé en face de la forteresse de Szegszârd, occupée l)ar l'ennemi, il dresse ses tentes dans une plaine voisine. Avant d'entreprendre les hostiUtés, il envoie à Ladislas de Gara des hérauts d'armes, porteurs de propositions acceptables. On refuse de les entendre.
c< L'heure est venue, s'écrie Gara, de combattre avec l'é- <c pée et non plus avec la langue. Avant de prendre les a armes, on a suffisamment réfléchi à son intérêt propre et M à l'intérêt du royaume. Si ^ladislas ne s'est préparé, lui « et les siens, qu'à faire des discours, il s'est en vain pré- « paré. »
Les députés rapportèrent à* Jean de Hunyad cette dédaigneuse réponse. Hunyadi se fit pubUquement répéter les paroles prononcées. Ensuite, rangeant son armée, il s'a*vança, ordonna le silence, et dit :
(i) Bonfinii, Her. Hung. Decad. m, L. IV, p.42S.
c< Certes, j'eiisse mieux aimé mériter rhonneur de ré- « concilier les volontés au salut public que de remporter la « victoire sur des hommes acharnés à la perte de leur pa- <t trie. A cette heure, ni la conscience du crime qu'ils se ce tiennent prêts à perpétrer, ni le malheur de la patrie pé- « riclitante, ni le respect de Dieu et des hommes ne les a émeuvent. Eh bien donc, brandissons le glaive et paraa chevons le salut pubUc avec Tépée! Et ce n'est point con- « tre des compatriotes, c'est contre de féroces parricides, a Leurs corps, leurs vêtements, leur langue, ne vous eu a inquiétez point. Mais considérez leurs âmes, leure destt seins, leurs actes et leurs paroles. Voyez ! ce ne sont pas ce seulement des ennemis, mais des fils meurtriers. C'est ce pourquoi, quand avec eux commencera la bataille, precc nez garde que vos esprits ne s'arrêtent hébétés et que ce votre ardeur guerrière ne se refroidisse à l'aspect du cosce tume national revêtant ces hommes et leurs chevaux. Ils ce n'ont du Magyar que les habits et les armes; par le reste, ce ils ne diffèrent en rien du plus cruel ennemi. Elancezee vous donc contre eux avec la même fougue que si vous a vous élanciez contre des étrangers!
ce 11 y a des guerres dont les causes sont justes. Jusqu'à ce un certain point tolérable est la cupidité de ceux qui ce combattent pour la conquête et pour la gloire : car alors ce il s'agit, non pas de la mort, mais de la majesté des peuce pies. Eux, ils ont pris les aimes sans raison équitable ; ce bien plus, contre la parole donnée ; non pas afin d'accc croître la dignité , mais afin d'exterminer de fond en ce comble, d'anéantir le nom de la nation des Magyars, ce Préparez-vous à tirer l'épée contre ces ambitieux qui , ce suivant la cupidité d'un misérable chef, se sont armés ce dans le but de ruiner la très-chère patrie , et combatce tez-les avec d'autant plus de haine qu'ils montreront ce plus de forfanterie en s'avançantsur le champ de bataille.
298 JEAN DE HUNYAD.
i( Il faut apprendre aux scélérats que Dieu venge la perfia die. Pour le salut du royaume il faut, avec le sang des tt traîtres assurer raccomplissemeut de la foi jurée eu putt blic et en particulier à notice roi W'iadislas.
tt Oh ! cela ne nous coûtera pas un effort immense I De c( Tautre côté, une tourbe tumultueuse et à demi armée, a qui n'est point habituée à obéir à ses chefs, désordonnée ! tt Qu'apporte-t-elle au combat? Rien, si ce n'est la cons- « cience d'une mauvaise cause. Si vous leur demandiez a pourquoi ils ont pris les aimes, ils ne sauraient que vous tt répondre. Sans réfléchir, ils se sont précipités en avant. Ci Dès le premier choc, ils prendront tous la fuite (1). »
Lorsque Jean de Ilunyad eut fini de parler, ses troupes, enthousiasmées, marchèrent au combat. Gara ne refusa point la lutte. Il s'élança hors de la forteresse à la tête des siens, et, sans même les mettre en ordre , engagea la mêlée. Elle fut sanglante et longtemps sans résultat. Les soldats de Hunyadi avaient un avantage : ils étaient discipUplinés. Mais la fougue brutale des partisans d'Elisabeth venait à chaque instant déranger leur ordre et troubler les combinaisons stratégiques de leur général. Enfin, mais non sans peine, Jean s'empara de la position, et Gara dut battre en retraite.
Un grand nombre de captifs et la forteresse de Szegftzard lui appartenaient. 11 en prit possession au nom de l^ladislas, mais interdit à ses soldats le carnage et le pillage habituels (2).
De là, Jean se porta conti^e les châteaux de Simontornya et de Siklôs, qu'il ne réussit point à forcer. Ensuite, il retourna à Bude, où il fut très-bien reçu par le roi (3).
ti) Traduit de Calliniachi, I. H, (S) Teleki, 1. 1, p. 243 et suiYanles.
(3) T«leki, 1. 1, p. 347.
GUEKRE CIVILE ET GLERRE TLRQUF. i59
Pendant que la guerre mile désolait la Hongrie, les Turcs, comprenant combien l'occasion était favorable, entassaient armée sur armée et renouvelaient sans cesse leurs attaques et leurs incursions. Ils espéraient rompre enfin la barrière du Danube, entamer la Transylvanie et venir facilement à bout d'un peuple en proie aux discordes polititiques. Heureusement pour la chrétienté, la nation hongroise n'était point une de ces nations faibles dont un seul embarras ruine la force. Elle put opposer à la fois une énergique résistance à l'ennemi du dedans et à l'ennemi du dehors, et vaincre, malgré la multiphcité de ses embarras.
Au moment même où Wladislas acceptait les conditions que lui proposait la diète de Bude et refusait l'alliance ottomane, le sultan Amurath, à la tête d'une armée formidable, traînant derrière elle un attirail énorme de machines de guerre, venait mettre le siège devant Belgrade. Grâce à la vaillance du commandant de la place, le prieur de Raguse, Szôvan, les Turcs ébranlèrent en vain les murailles de Nândor-Albe à coups de blocs de pierre et de boulets (1). Grâce aux diversions continuelles faites par Hunyadi et qui aboutirent à une victoire sérieuse (2), ils furent forcés de décamper, remettant à une autre époque la conquête indispensable de Belgrade. Ce siège avait duré près de six mois — 1439-1440.
La part prise par Hunyadi à cette heureuse délivrance et 8a conduite lors de l'élection royale et dans la lutte contre Gara, obligèrent Wladislas à lui décerner des récompenses
(1) Dacas, Traduction Cousin, t. VIH, p. 490. Son eflrayante description d« rartiUerie, nouvellement in? entée^ est très-coriense.
(2) Thnroczi, P. l\, cap. xxiv et uxti. — Katona, U XHI, p. 443-146.
800 JEAN DE HUNYAD.
publiques pour ses mérites envers la patrie. Déjà, à Tépoque de son arrivée, le prince polonais avait octroyé aux deux frères, défenseurs d'Orsova, certaines possessions sur la frontière confiée à leur garde (1). Un peu plus tard, après les victoires de Nândor-Jejérvâr et de Szegszârd, il Tadjoignit à Nicolas Uilaki, comme Vajvode de Transylvanie, lui laissant, avec sa dignité nouvelle, les dignités précédemment acquises, le comté de Ternes et le banat de Szôreny. Enfin, la même année — 1440, — portant à son comble sa bienveillance et ses libéralités, il le nomma commandant de Belgrade et « capitaine des parties inférieures, » cVst-à-dire chef militaire du bas Danube (2).
Tant d^honneurs, aussi vite accumulés sur sa tète, n'éblouirent point Jean de Hunyad. Devenu Tun des premiers personnages de la hiérarchie hongroise, il sut se maintenir à la hauteur de la position qu'il s'était conquise. Arrivé presque au faite, il eût pu, comme tant d'autres, s'arrêter, se reposer. 11 ne s'arrêta point. Il devait ne se reposer jamais. Jusqu'à la dernière heure, sa vie fut la bataille.
Afin d'inaugurer l'autorité grande qui venait de lui être conférée, Hunyadi, accompagné de son collègue Ujlaki, alla aussiôt attaquer les Ottomans par delà la frontière hongroise. 11 rencontra, non loin de SzendrO (Sémendrie), la division commandée par Isak-Pacha, la battit à l'aide de sa grosse cavalerie, et revint en Transylvanie avec un riche butin — 1441 — (3).
Fiuieux d'avoir été contraint de lever le blocus de Belgrade, irrité de la défaite de Sémendrie, Amurath résolut de tenter contre les Magyars une expédition décisive. Il arma donc des milhers de soldats et chargea son écuyer, Mesid-Beg, de les conduire par la Valachie jusqu'au cœur
(1) £x litteris UUdiiUi, aag. 1440.
(?) Teleki, 1. 1, p. 248-256.
(3) Teleki, I, 284. — Thuroczi, P. IV, cap. xxxvi.
des terres transylvaines (1). A cette nouvelle, Hunyadi réunit en toute hâte les quelques troupes dont il pouvait disposer, et, à leur tête, courut au-devant des Ottomans. 11 les rencontra non loin de Szent-Imre, pillant et dévastant le sacré territoire de la Sainte Couronne. Quoicfue ses forces fussent de beaucoup inférieures à celles de Tennemi, il n'hésita pas à risquer une lutte. Mais son audace et la vaillance des siens ne purent tenir contre le nombre; il fut vaincu. Quelques hauts seigneurs succombèrent ou furent * pris; entre autres, l'évêque Georges Lepes, qui avait combattu à la tête de sa banderie et que les ennemis coupèrent en morceaux (2).
Les Turcs, victorieux, poussèrent en avant, et mettant tout à feu et à sang sur leur passage, ils pénétrèrent jusqu'à Nagy-Szeben (Ilermanstadt). La ville leur ferma ses portes. Ils s'arrêtèrent et commencèrent inunédiatement un siège en règle (3).
La cité prise, la Transylvanie entière devenait la proie des OsmanUs. A tout prix, il faut donc sauver Szeben. Hunyadi, malgré sa défaite, n'a rien perdu de son courage. Le désastre produit sur lui l'effet qu'il doit toujours produire sur les hommes supérieurs. Son énergie se trouve décuplée. 11 proclame 1' « insurrection, » la levée en masse, mande au vajvode Ujlaki qu'il ait à combiner ses efforts avec les siens propres, réunit les nobles insurgés et vole au secoui« d'Hermanstadt.
Averti de son approche, Mesid-Beg renonce au siège et fièrement se présente à la rencontre des Magyars. On en vient aux mains au milieu des steppes entre Nagy-Szeben et Szent-Imre.
(1) Hammer, Hist. de CEmp. ottoman, 1. X.
(2) Boofinii, decad. m, 1. iV. — Tburuczi» P. IV, cap. x»vii.
(3) Tdeki, t. I, p. 286-287.
Saî JEiN DE HCNYAD.
Au moment où va commencer la bataille, le bruit se répand que le général turc a donné le signalement de Hunyadi aux plus intrépides de ses spahis, avec ordre de prendre mort ou vif le redoutable «Yanko(l). » Un frémissement électrique court à travers les rangs pressés de l'armée hongroise. La tête du chef vaillant a été mise à prix ! La vie du héros est en danger!
Un gentilhomme, Simon de Kemeny, se présente et B'offre. Par sa nature et sa démarche, il ressemble à Jean. Oue celui-ci échange ses habits contre les siens, lui prête son armure, son casque et son cheval, et le soldat, poursui\î, attaqué, traqué par les Turcs, trompera leurs coups, pendant que le capitaine, à l'abri de toute surprise, guidera les Magjars vers la victoire. Ce dévouement sublime, Hunyadi l'accepte, non pas pour lui, car il ne craint pas la mort; il le reçoit au nom de la patrie en danger, dont il doit parfaire le salut. Le travestissement est donc effectué. Revêtu de tous les insignes portés d'ordinaire par Jean de Hunyad, Simon Kemenyi appelle autour de lui un es- cadron de cavaliers déterminés, se pose à l'avant-garde, bien en vue, et attend (2).
Bientôt après, une des ailes de l'armée ottomane s'ébranle. Les spaliis se précipitent vers l'endroit où brillent les armes de Hunyadi, où flotte le panache blanc du vajvode. Pas un cavaUer hongrois ne lâche pied. La mêlée s'engage. On ne voit plus que des nuages de poussière, sillonnés de temps en temps par les éclairs des sabres entrechoqués. On n'entend plus que des cris de guerre ; « El-
'1) JcnUt en Rorhc.
(i» IMuy, 11, 340 cl suiv. — Boutiuio^ Turoczi. The'eki, I. cil. — De Gôrmuio, lu Ti'OHsylcunie^ t. I, ch. x.
jeu ! Yankoî Jesu! Allah! » môlt*s aux honnissemeuts deschevaux, aux lugubres soupirs des blessés et des mourants.
Pendant (jue les Ottomans sont occupés à diriger leur attaque principale contre celui (ju'ils croient être le grand chef hongrois, la garnison d'Hermanstadt fait une sortie, pénètre dans leur camp, délivre leurs prisonniers et les sur* prend par derrière. En même temps, Hunyadi lui-même, quijusqu'alore a retenu l'ardeur impatiente de ses troupes, leur donne le signal et les lance. Ebranlée en divers sens, Tannée de Mesid-Beg se désorganise, cherche vainement à se remettre en ordre, et, à la fin, se débande et fuit dan» toutes les directions. Hunyadi poursuit les vaincus, en massacre un nombre énorme, et revient à Nagy-Szeben, épuisé de fatigue et victorieux (1).
Le lendemain Jean de Hunyad put se rendre compte de Fimportance de la victoire remportée la veille. Vingt mille Usmanlis, et parmi eux Mesid-Beg et son fils, jonchaknt la plaine. On releva seulement trois mille cadavres de Magyars (2) ; mais au nombre de ceux qui s'étaient endormis du mystérieux sommeil, on comptait les plus vaillants, entre autres Simon de Kemeny. Le martyr gisait percé de
(I) Exlitteris Ladislai, 30jan. 1453.
Alors, dit un tatear, il se mit à table, et tandis qii*il soupait, comme pour le dit erUr, on égorgeait souvent sous ses yeux des fuyards ramenés par les vainqueurs. Ce fait épouvantable , qu'Hammer, (L. X de VHift. de tEmp. ottoman) a puisé dans les faites turcs, n*ayant été émis ni discuté par aucun des écrivains occidentaux contemporains, même par ceux qui haïssaient le plus Hunyadi, ne nous semble pas devoir être admis comme vrai. D'ailleurs, il est en contradiction absolue avec le caractère éminemmrnt chevaleresque de Jean de Hunyad. Les Turcs auraient-ils professé pour leur redoutable ennemi une aussi haute estime, s'ils avaient dû considérer en lui l'émule infâme de ce Drakula, le vajvode empaleur? Disons néanmoins que de telles cruuutés n'étaient point rares au quinzième siècle. Le sens moral était alors perverti par le fanatisme religieux. Un musulman n'était pus plus un honune pour un chrciicn qu'un chrétien pour un musulman. Lt's uubol les outres, à lourde vole, se iruiuient couniie de* b^tcs immondes, se turluruieni et so tuuienl suus prélo\tc qu'ils n'udorujcnt pa& lo luÙMO Dieu. 0 Voliaire! que tu es venu lard pixV'her le doute et «vcc lui lu loli^ruiUM» et l'humuniié!
i) Teloki, 1. 1, p. 290. — Hummer, I. r.
164 JEAN DE HtNYAD.
coups : sa demi-cuirasse et son bonnet de mailles étaient en lambeaux (1).
Le camp ottoman, rempli de machines, d'armes, de munitions, d'or et de dépouilles précieuses, appartenait aux Hongrois. Ilunyadi distribua ime partie du butin entre ses compagnons d'armes, et avec le reste, fit construire dans la vallée de TOvis un cloître en l'honneur de salut Paul Ermite (2).
Après s'être ainsi acquitté envers son armée et envers le ciel, Jean se mit aussitôt à la poursuite des débiis de l'armée turque. Triomphant, il lui restait à profiter de son triomphe. Francliissant les Cai'pathes,.dressant de glorieux trophées sur le sommet des monts, poussant au delà du passage de la Tour-Rouge, il coupa la retraite aux Ottomans, en tua encore un nombre assez considérable, atteignit le sol roumain, enleva les Yalaques à la suzeraineté du sultan, et même s'avança par delà le Danube (3).
Ouand, après cette laborieuse expédition, Ilunyadi repai'ut sur le sol magyar, les populations se portèrent à sa rencontre et l'acclamèrent comme leur libératem*. Voulant remercier le despote de Rascie, Georges, de son alliance avec les Hongrois, Jean lui envoya un chariot si pesamment chargé de butin, d'armes et de drapeaux, que dix chevaux suffisaient à peine pour le traîner. Au faîte de la masse, plantées sur des lances, apparaissaient les têtes de Mesid-Beg et de son fils. Au pied se tenait, les jambes croisées, un vieux Turc qui avait pour mandat de complimenter le prince serbe et de lui offrir les dépouilles de ses compatriotes (4).
l'I) De Géramlo, In Transylvanie, t. I, cli. x. (-2 Teloki.t. l.p.âOO.
f3) Fa un. Lad. PosUi., 30 jan. lio3. — - Chulcoiulvlc, L. V. — Tburocii, p. IV, cap. \\\\\.
(i) Bontinii, decad. m, L. V, p. 4'34
GCURE CtTILB ET GCERRK TURQUE. «S
Pendant que ces éTénements se passaient à Textrémité orientale de la Hongrie, la guerre civile continuait dans le nord et à Test. Les avantages obtenus par Hunyadi sur Gara n'avaient pas été assez importants pour produire des résultats immédiats. Ils avaient envenimé la querelle au lieu de l'étouffer.
Du reste, Wladislas, trop jeune et ti'op chevaleresque pour être un habile politique à la manière de notre Louis XI, ne poussait avec \igueur ni Tmtiîgue diplomatique, ni la lutte à main armée : Polonais, cVst-àdire étranger, il ne se sentait pas assez soUde et craignait de froisser, en sévissant contre les rebelles, leurs concitoyens, les Hongrois, auxquels il devait son second ti-ôue.
Klisabeth comprit bien vite la libérale inexpérience, la magnanimité juvénile, la faiblesse et l'indécision de son ennemi. Encouragée par les conseils de l'astucieux Ulric de Cilley, qui ne la quittait pas, elle sut en profiler. Déjà, par des lettres fréquemment écrites aux villes Ubres royales, elle s'était efforcée de les amener à se déclarer en sa faveur, au nom d'Albert, son époux, et de Sigismond, son père, auxquels la bourgeoisie hongroise était redevable do certaines libertés. Cette manœuvre, si elle n'eut point un plein succès, réussit au moins à donner au Postlmme l'appui de certaines cités populeuses et riches, entre autres de Cassovie (Kassô).
D'autre part, Elisabeth cherchait aussi à réveiller chez les nobles Magyars le vain orgueil d'un patriotisme exclusif; elle les excitait contre la Pologne, qui, plus d'une fois jadis, s'était posée en rivale de la Hongrie, et, pour ache\er leur séduction, leur promettait que son pauvre enfant, découronné au profit d'un Slave, vivrait au milieu d'eux, et par
«M lEAN DE HINYAD.
eux élevé et dirigé, ressusciterait l'antique spleudeui' du royaume de saint Etienne. Habilement tissées, les insinuations de la reine-mère séduisirent quelques dupes, et, de la sorte, le parti de LacUsIas V s'acquit une certaine quantité de créatures dans les rangs divers de la hiérarchie hongroise. Néanmoins la majorité de la noblesse ne cessait pas de reconnaître et d'acclamer Wladislas I*'. Souverain choisi par le libre suffrage, il s'encadrait mieux qu'ua souverain héréditaire quelconque dans les institutions répubUcaines d'une gentilliommerie fière de ses droits. Voilà pourquoi, malgré les efforts habiles et la persévérance de sa mère, le fils d'Albei-t continuait à rester plus faible que le fils de Jagellon, numériquement et moralement.
Ne réussissant pas à s'enraciner dans le pays même, EUsabeth chercha des auxihaires au dehors. Par son époux, elle appartenait à la maison de Habsbourg-Autriche. Le chef de cette famille était aloi-s Frédéric, élu en 1440 roi des Romains. Elisabeth s'adressa donc à lui. Prince essentiellement circonspect, cauteleux, ambitieux, un peu lâche et très-avare, Frédéric ne crut pas devoir se refuser à aider son jeune parent, dernier représentant mâle de la branche aînée de la maison de Habsbourg. C'était un moyen de s'introduire en Hongrie, d'y embrouiller les affaires, e^ d'y poser tôt ou tard, soit sa propre personne, soit sa race directe. Il promit tout d'abord de plaider la cause du Posthume par devant le sacré tribunal du pape. Cette promesse et cet arbitrage ne suffisant point à Elisabeth qui, avant tout, avait besoin d'argent et de soldats, pressé par elle, Frédéric ne lui envoya pas une armée ; — c'eût été compromettre sa puissance impériale à peine assise ; — mais il lui offrit de l'or, à gros intérêts, sans doute, et non wuis une garantie équivalente à la somme prêtée. Le vol commis à Visegràd trouva là son emploi. La Sainte Couronne, livrée à l'empereur, procura aux révoltés 2,300 flo-
riqs d'or, puis 5,000 autres florins, puis encore 9|000, et enfin 2,000. Ici, Tempereur suspendit sa bienveillance et ses libéralités pécuniaires. Le gage n'était plus suffisant. Il en réclama un nouveau.La caisse étant vide, on fut obligé de se soumettre à toutes les conditions qu'il daigna propo^ ser. En conséquence , les forteresses de la frontière allemande lui furent livrées; il lui fut permis d'occuper Vienne et le duché d'Autriche, patrimoine d'Albert; bien plus, Ladislas le Posthume lui fut confié, avec charge de l'élever, de l'instruire; et, en attendant sa majorité, de gouverner en son nom et de le remplacer dans tous ses droits (1).
Ainsi, Frédéric avait obtenu ce qu'il désirait. 11 ne lui restait qu'à attendre une occasion favorable pour réaliser les espérances acquises. Le temps ne lui paraissant pas encore venu d'agir ouvertement, comprenant d'ailleurs que Wladislas était de taille à lui tenir tête, le très-prudent empereur s'abstint de toute attaque directe. Il se prépara dans, l'ombre aux éventualités futures, et se maintint sur la plus stricte défensive. 11 poussa si loin son principe de neutralité apparente, qu'il refusa des secours miUtaires à ceux qui s'étaient livrés à lui corps et biens. C'était lâche, mais c'était politique, à la manière autrichienne I
Donc, malgré tant d'efforts, EUsabeth se trouvait réduite à ses propres ressources. Avec l'or si chèrement amassé, elle put lever quelques troupes et poursuivre la lutte étourdiment commencée. Plusieurs succès sans importance furent remportés par Ulric de Cilley. Gara eut également le bonheur de repousser sur deux ou trois points les armées de Wladislas. Mais ces petites réussites n'aboutissaient à rien de sérieux, et bientôt il faudra qu'ÉUsabeth se décide à conclure la paix,
(1) Voyez le» pièces diplomatiques, les lettres d'Èlisubeili à Frédéric III, daos Pray. Annales, P. II, p. ^iS cl suiv., et ditu» Katoaa, t. XUI, 1'* ptriie, pMsiin*
268 JEAN DE HUNYAD.
Elle y songeait, lorsqu'une nouvelle, qui, à première vue, lui sembla très-favorable, advint de Bohême. Les nobles consentaient à reconnaître roi Ladislas le Posthume. Elisabeth, remplie d'espoir, renonça à traiter. Elle ne se doutait pas que les Bohémiens n'avaient, en agissant ainsi, qu'un but : se mettre à l'abri dos attaipies étrangères, et pouvoir prier et se gouverner selon leur bon plaisir, gi^àce à l'absence et à la minorité du prince élu. Elle croyait que les nouveaux sujets de son enfant allaient se lever conune un seul homme pour défendre ce qu'elle nommait ses droits. Ce fait ne se produisit point. Les gouverneurs de Bohème, Ptaszek et Podiébrad, s'occupèrent de toute autre chose. Cependant, quelques aventuriers, débris dégénérés des bandes héroïques de Ziska et des deux Procope , arrivèrent en Hongrie et se réunirent aux bandes précédemment introduites par Giskra. Ces Bohémiens s'emparèrent de plusieurs villes fortes du comitat de Szepes : Scépuse) et s'avancèrent, en ravageant le pays, jusqu'à Eger ^Erlau). Là, ils furent surpris par les partisans de Wladislas, complètement battus, et leur chef, Téleph, tomba entre les mains des vainqueui's [V.
Cette défaite découragea Elisabeth. Le comte Tlric de CiUey fut chargé par elle d'entamer la paix avec Wladislas \i].
A peu près vei's la même épo<pu% Amurath tenta un effort suprême. Il ordonua à Tun do ses généraux les plus expérimentés , à SchehabodiUn-Pacha , ile se mettre à la tête do quativ-viugt mille hommes, et d'aller en Hongrie venger impitoyablement la honte du Ci*oissant vaincu.
(1) Kfttont, uXUl. p. 1S4.
fi' CalUniAchu L. II.
Schehabeddin partit, fier de la mission dont son maître Pavait honoré, et se vantant de voir fuir devant lui à plusieurs journées de distance ces misérables chrétiens, terrifiés au seul aspect du turban (1):
Bientôt en effet la horde ottomane vint dresser ses tentes sur la rive danubienne. Puis, d'un bond, elle franchit la frontière magyare ; et comme l'ouragan , rapide , inattendue, elle inonda la Transylvanie. D'abord, aucune barrière ne put être dressée contre elle. Elle passa par-dessus les campagnes, les villages et les villes, pillant, saccageant, incendiant les propriétés, massacrant et enlevant par milliers les hommes, les fenmies et les enfants, se frayant un chemin vers l'ouest à la pointe du fer, à la lueur des torches(2).
Jusqu'où portera-t-elle la désolation? Qui l'empêchera de traverser une seconde fois le Danube, d'aller surprendre à Bude et à Posony Wladislas et ÉUsabeth, les défenseurs de la royauté élective et les partisans de la monarchie héréditaire? Qm lui défendra d'écraser de sa masse la pauvre Hongrie di\isée; d'avancer, menaçante, jusqu'aux portes de l'Allemagne; de camper sous les murailles de Vienne, au centre de la chrétienté? Qui? Une nation? La nation hongroise n'est pas prête. Qui, alors? Un homme, Ilunyadi. La patrie et le monde chrétien seront encore sauvés, ou bien le héros mourra.
Quand la nouvelle de l'invasion des Osmanhs lui parvint, Hunyadi réparait ses fatigues militaires en s'occupant du rétablissement de la paix intérieure. Aussitôt il abandonna son labeur diplomatique, sauta sur son cheval et appela aux armes ses propres vassaux. En même temps, comme ses ressources particulières ne pouvaient suffire à l'œuvre de salut, il proclama 1' « insurrection » générale.
(t) Haromer, L. X, d'après les écrivains orientaux.
(2) Ex mt. Lad. Postb., 30 jan. i4S3. — Thuroczi, P. IV, cap. xxxtiii.
970 iEAN DE HUNYiD.
Bien plus, vu rimmensité et riinminence du péril, vu aussi répouvante répandue dans la population, afin qu^aucun Hongrois ne fût excusable s^il se refusait à accourir sous la bannière nationale, il ressuscita Tautique coutume des ancêtres, des Huns, il ordonna qu^un sabre teint de sang humain fût promené à travers le pays. Trente mille soldats répondirent à l'appel de l'arme rouge (1).
Suivi de cette poignée de braves , Jean de Hunyad osa entamer une lutte considérée comme impossible contre les quatre-vingt mille Osmanlis de Seliehabeddin-Pacha. Jugeant qu'il était plus sage d'attaquer l'ennemi que d'être attaqué par lui, mais désirant se choisir à sa guise un endroit où il pût risquer, avec chance de réussite, un combat sans nul doute décisif, Jean commença par harceler les Turcs à l'aide de marches et de contre-marches, peu dangereuses pour ses troupes, très-hiquiétantes pour ses adversaires. Schehabeddin, le voyant paraître et disparaître, le supposa fort et bien préparé. Il renonça donc à se risquer aventureusement au miUeu des plaines, et s'engagea dans les gorges des montagnes. C'était justement ce à quoi Hunyadi s'attendait. Pendant que les Ottomans, trop nombreux et trop embarrassés de dépouilles et de mimitions, longeaient les monts, passaient au travers des vallées, Jean, plus hbre, conduisait ses troupes sur les hauteurs, les mettait à l'abri dans les Ueux couverts, et pas à pas côtoyait l'armée de Schehabeddin sans qu'elle s'en aperçût. Des espions avertissaient heiure par heiu*e le vajvode transylvain de tous les mouvements des infidèles.
Arrivé à la «Porte de fer, » àVaskapu, Jean de Hunyad apprend que le pacha vient d'établir son camp non loin de là, et qu'il a détaché toute sa cavalerie et une partie de ses fantassins pour mettre à sac les contrées environnantes.
(1) Teleki, t. I, p. 9B3. — De Gérando, La Tran»ylvame, 1. 1, ch. x.
GUERRE CIVILE ET niEBRB TURQUE. â7f
Le vajvode s'empresse de profiter de l'occasion. 11 se précipite sur le camp des Turcs, le force, le pille, et contraint à la fuite Schehabeddin- et les quelques troupes qu'il a conservées à ses côtés.
Cette victoire n'est qu'un prélude. Les Ottomans les plus nombreux et les plus vaillants existent encore. D'un moment à l'autre ils vont revenir du pillage. 11 importe de les surprendre , de les anéantir. Hunyadi groupe ses soldats, va s'embusquer dans un défilé, s'y retranche et se prépare à recevoir les ravageurs (1).
Comme l'avait jugé le chef magyar, les Turcs apparaissent bientôt. Alors Jean échelonne son armée, la met en ordre. L'heure solennelle a sonné. 11 faut vaincre. Avant de risquer la fortune du sang, Hunyadi doit implorer l'assistance de Dieu. 11 se jette à genoux, et appelle le Christ au secours de ses fer\'ents adorateurs. A son exemple, l'armée magyare tout entière s'incUne et prie (2). Ensuite, fortifiés par cet acte de foi, les Hongrois se redressent, remontent à cheval. Jean les électrise avec quelques paroles éloquentes vivement jetées, montre de la main l'ennemi, éperoune son cheval. Des cris et des fanfares indiquent le commencement du combat. Au choc des Hongrois, les cavahers osmanlis résistent bravement. De part et d'autre on semble décidé à ne point reculer : Schehabeddin se fie au nombre de ses troupes ; Hunyadi a foi en la protection divine. Engagée des deux côtés avec résolution, la bataille s'anime , s'exalte , tumultueuse , indécise, horrible. Des miUiers de combattants ont roulé dans la poussière. Les heures s'écoulent. Le jour va finir. A qui la victoire ? Schehabeddin gtt sur le sol , perdu au miheu de ses Ueutenants et de ses plus valeureux compagnons d'armes. Les Osmanlis, accablés par l'héroïsme des
(1) Chalcondyle, L. V.
(2) Telcki, 1. 1, p. 294.
372 JEAN DE HCNYAD.
Hongrois, reculent, se débandent, fuient. Le champ de bataille appartient à Hunyadi (1).
Sans s'arrêter, comme enivré par ce succès si difficilement acquis, le vajvode se précipite avec ses cavaliers sur les traces des vaincus. Il ramasse cinq mille prisonniers, deux cents étendards (2), un butin énorme, et exécute un tel carnage, que le lieu du combat et les alentours, semés de cada\Tes corrompuspar un soleil brûlant, exhalent une puanteur pestilentielle (3).
Pendant que les restes de la brillante armée d'Àmurath regagnaient péniblement la Bulgarie , les acclamations joyeuses de la Hongrie délivrée fêtaient Hunyadi Jànos. Celui-ci , d'autant moins vaniteux qu'il était plus grand, refusa d'accepter pour lui-même l'honneur de ce prodigieux triomphe : il le reporta à qui de droit, à son Dieu, au dieu des armées. En vertu d'un décret du vajvode, les habitants de la Transylvanie durent , pendant trois jours, adresser des actions de grâces au véritable vainqueur, au vainqueur céleste (4).
La victoire nouvelle remportée par Jean de Hunyad eut un retentissement immense en Hongrie et en Europe. On comprit à quels dangers les troubles civils exposaient continuellement le pays magj'ar, — « citadelle et protection du nom du Christ (5). » — Les Turcs ont été repoussés, vaincus, écrasés par le héros. Mais leurs ressources sont immenses. Ne tenterontr-ils pas encore des attaques plus
(i) Thuroczi, P. IV, cap. xxxvai. — Pray, P. II, p. 3SS8b — Hammer, L. X,
d*après les Orientaux.
(2) Hammer, L. X.
(3) Thuroczi, I. c.
(4) Teleki. 1. 1, p. 297.
(5) Callimaebi, L. II.
formidables, plus désespérées? JEt le peuple hongrois serat-il toujours à même de résister à cet ennemi sans cesse renaissant ?
Cette inquiétude sérieuse décida tous les vrais patriotes en faveur de la concorde. Le catholicisme, très-intéressé à lancer les Hongrois contre les sectateurs de Mahomet, vint encourager et fortifier ces désirs pacifiques. Par malheur, sa division jjersoinielle failUt compromettre Tœuvre importante qu'il osait entreprendre.
Le concile de Constance, — cette assemblée réformatrice, (pii avait dépensé tant de zèle orthodoxe en jetant au feu deux prophètes, et en déposant plusieurs souverains pontifes,— le concile de Constance n'avait pas réussi à reconstituer l'unité cathoUque. Deux papes se divisaient encore le gouvernement de cette Église universehe , « hors de laquelle il n'est point de salut. )> Parmi les chrétiens d'Occident, les uns reconnaissaient Eugène IV, nommé en Itahe par le collège des carcUnaux , les autres obéissaient à Félix Y, élu en Allemagne par le concile de Bàle. Les lieux infaillibles pontifes envoyèrent en Hongrie des légats chargés de mettre fin à la guerre entre Wladislas et Elisabeth. JuUen Césarini, évèque de Sabine, s'y présenta au nom d'Eugène ; Alexandre, évèque de Trente, au nom de FéUx. Lorsque ceux-ci offrirent leur médiation à la cour de Bude, le roi leur répondit qu'il ne demandait pas mieux que de voir cesser la discorde ; mais il leur fit observer qu'avant de s'occuper de ré tabhr l'union dans son royaume, leurs maîtres auraient bien dû songer à s'accorder euxmêmes (1).
Malgré l'influence médiocre exercée dès l'abord par l'intervention ecclésiastique, les propositions de la reine mère, qu'avait apportées Cilley, furent prises en considération.
ilj Léonard Cliodzko, Ln Poingne, t. Il, au règne de Wladislas le Vaménien.
r4 JKAN DK HD.NYAD.
Julieu Césariui, diplomate. habile, orateur dideil, parvint peu à peu à dominer en même temps Elisabeth et Wkâi9las. Son but principal était d'amener les Polonais à se croiser contre les Ottomans. On Técouta donc, parce qu'il sut remuer la fibre patriotique, réveiller les haines chrétiennes de ces deux peuples soldats. Après de nombreuses démarches auprès des partisans des deux compétiteurs, il les amena à s'accorder sur les conditions suivantes : Wladislas abdiquerait le titre de roi , mais gouvernerait en qualité de tuteur jusqu'à l'adolescence de Ladislas le Posthume ; il épouserait Anne, fille d'Albert, et son frère Kasimir se marierait avec l'autre fille du feu roi, ÉUsabeth ; il recevrait immédiatement, à titre de dot, 120,000 florins d'or, et, plus tard, 200,000 autres florins ; comme compensation aux frais causés par la guerre, le territoire de Szepes serait abandonné aux souverains polonais, à titre héréditaire, ainsi que la PodoUe et la Moldavie, qui jadis étaient vassales de la Sainte Couronne (1).
Le légat , piurfaitement accueilli par les princes , n'avait oublié qu'une seule chose, assez grave pourtant : consulter le peuple hongrois, ses intérêts et ses tendances. Aussi son beau projet de traité se trouva-t-il annulé dès son appaiitiou. Les nobles, très-inquiets de la tournure par trop royale que prenait l'arrangement, demandèrent conseil à celui d'entre eux auquel semblaient échus plus qu'à tout autre le droit et l'honneur de représenter la nation entière, à Uunyadi.
Voici ce que le\xr répondit le vainqueur de Nagy-Szeben et de Vaskapu :
« Mieux vaut la paix que la guerre. Il importe de faire « la paix à l'intériem*, cdftn de tourner contre les Turcs « toutes les forces du pays ; mais on ne doit pas souffirir que
(1) CtUimachi, L. H.
« le royaume soit entamé, diminué (1). Si donc la reine « persiste à accepter, en son nom propre et au nom de sa « race, un traité qui sépare à perpétuité des membres c( inhérents au corps national , il faut lui résister de tout <c notre pouvoir. Une paix équitable conquise par les « armes coûterait moins cher que celle que Ton nous « propose (2). » ^
Ce conseil, considéré comme très-profond et très-juste, fut accepté par la plupart des magnats et des nobles (3). Le traité de Césarini dut être abandonné.
Cette opposition nationale ne découragea cependant pas les princes. Renonçant à consulter l'opinion publique, se mettant même en opposition avec elle, ils se décidèrent à traiter directement l'un avec l'autre, mais sur des bases moins antipopulaires. Ulric de Cilley ménagea une entrevue entre Elisabeth et Wladislas, à GyOr.
On commençait à s'entendre, lorsque tout à coup Elisabeth mourut. Suivant certains historiens, elle fut empoisonnée. Suivant d'autres, elle succomba à une maladie d'utérus (4).
Quoi qu'il en soit, cette mort subite simplifia singulièrement la question, sans toutefois la résoudre. Wladislas demeura maître, désormais incontesté, du trône hongrois. Mais l'empereur Frédéric eut soin de conserver sous sa tutelle Ladislas le Posthume, au fond de sa cassette la couronne d'Etienne !•', et, comme gage de sou or aventuré, les forteresses livrées par Elisabeth; tandis que d'autre part, sans avoir l'air de s'en mêler, à l'aide de Giskra et des Bohémiens, il fomentait de petits embarras qui, en cas de besoin, pouvaient devenir très-
Ci) BoDfinii deead. ii., L. VI, p, 430. (î) Callimachi, L. H.
(H) Teleki, 1. 1, p. 302, 303, 304.
(4) Pny,P. n, klaflii.
t76 JEAN DE HUNYAD, GOEKRE CIVILE ET GUERRE TURQUE.
sérieux y c^estrànlire très-utiles à ses desseins secrets. Néanmoins^ Tévéque d'Eger, Simon de Roszgony, ayant obtenu de Giskraune cessation d'hostilités, la lutte intérieure dut être considérée comme terminée^ et Ton s'occupa de la lutte contre les Turcs ottomans.
Combattre les musulmans, telle était en effet la grande œuvre de Tépoque. Pour l'accomplir avec plus de vigueur, les Hongrois avaient tendu la main aux Polonais, pris pour roi leur jeune roi. Les deux peuples chrétiens attendaient avec impatience l'heure de combattre c6te à côte; rheure sainte où, par le sang versé en commim pour une même cause, serait signée leur éternelle fraternité.